« Tu penses que je peux écrire sur le hood ? » demande d’emblée le comédien Eric Vega sur les planches du théâtre de Quat’ Sous. Dans PAS FOUT’ MIND, une pièce de son cru, le comédien de 31 ans s’inspire de son enfance, passée dans les quartiers de l’est de Montréal au sein d’une famille latino-américaine, et du parcours qui l’a amené à faire carrière dans le théâtre. Une histoire qui peut sembler atypique, mais dans laquelle plusieurs se reconnaîtront.
Trajectoire « hollyhood »
Sans détour, il y a tout d’abord le titre, qui est en slang. PAS FOUT’ MIND, ça veut dire : « On s’en fout », indique Eric Véga, qui joue son propre rôle dans la pièce. Sur scène, il explique à ceux qui ne connaissent pas la langue de la rue à quoi renvoie chaque expression, amenant l’auditoire avec lui dans l’aventure. « La main est tendue au public. On trouvait ça vraiment important », explique le producteur Xavier Inchauspé. « Il fallait que les gens comprennent », ajoute Philippe Boutin, le metteur en scène.
En l’espace d’une heure à peine, entre dérision et désillusion, Eric raconte le parcours de son personnage, de son enfance trouble dans le hood à un séjour dans l’armée, puis, contre toute attente, à des études en théâtre.
« Je me suis rendu compte, durant le processus, que mon parcours n’est pas seulement mon parcours. C’est un prétexte pour mettre sur scène une panoplie de choses qu’on ne voit jamais, ou rarement », dit Eric. « Ce n’est pas que mon histoire, c’est un véhicule pour ces histoires qui ne sont pas que les miennes », ajoute-t-il.
« Il y a plein de façons de sortir du hood », affirme Eric. « Mais on ne veut pas nécessairement sortir du hood », rectifie-t-il immédiatement en soulignant l’ambivalence. Les manières d’y parvenir, il en parle avec humour dans la pièce. « Je dis qu’il y a trois options. L’option 1, c’est la ligne droite des études. L’option 2, c’est le travail – le travail manuel : tu fais un DEP, tu deviens mécano, tu travailles dans la construction. L’armée rentre là-dedans. Et l’option 3 : les street shits. Tu fais du crime », déclare Eric.
C’est également la voie la plus dangereuse. « Mais c’est la pire façon de sortir du hood, parce que, si tu te fais pogner, tu rentres dans un cercle vicieux. »
Le comédien parle à partir de sa propre expérience. « J’ai essayé les trois, le show est là-dessus. Si j’avais pris l’option 1 et que j’avais humble down dès le début, je me serais évité beaucoup de troubles. En même temps, c’est l’aventure de la vie », élabore Éric.
Toutefois, il ne se fait pas moralisateur. « Je dirais que la majorité des gens dans le hood, ils vont être corrects », plaide-t-il. « Ils vont choisir l’option 1 ; ils vont avoir une belle vie. Il y a une partie de la population du hood qui se trouve dans d’autres circonstances. Quand j’étais jeune et que je me promenais avec des gangs de rue, que je foutais le chaos et que je cherchais des problèmes, à un moment donné, j’ai compris qu’il y a quelque chose qui s’appelle le “traumatisme intergénérationnel” », témoigne Eric.
Il évoque alors l’instabilité dans laquelle ses parents ont grandi. « Il y a de la peur qui se transmet. Peut-être que je courais dans les rues à la recherche de problèmes parce que c’était mon instinct ; on m’a transmis ça : qu’on est supposé courir partout. C’est dur de le comprendre quand on est jeune. »
Des choix décisifs
Il se rappelle ceux qui lui ont tendu la main dans ces moments-là, notamment un policier qui l’a sorti de plusieurs situations lorsqu’il était mineur. « Il a fait du bon travail, ce policier. J’ai eu la chance d’avoir un gars comme ça », déclare-t-il avec gratitude. « Mais pourquoi s’acharne-t-il sur moi ? » s’est demandé le jeune Eric. « J’ai su voir des signes comme ça, qui me disaient que peut-être il fallait que j’essaie d’aller vers un autre chemin », poursuit-il. « La vie va présenter des signes, mais il faut savoir les prendre. C’est à nous de faire le pas. Mais on a tous une voie au fond de nous. »
C’est ainsi qu’à 16 ans, Eric choisit l’armée pour se ranger. « C’est un état de survie. Il y en a qui vont se faire pogner, qui vont se retrouver en centre, qui vont pas finir leur secondaire. Mais il n’est jamais trop tard après. » L’acteur cite en exemple une connaissance du quartier, qui ne l’a pas eu facile, qu’il a croisée récemment au marché aux puces. Aujourd’hui, ce camarade se porte bien : « Il a réussi. Il avait l’air bien. Il a trouvé son chemin. Il est vendeur de machines Interac. Hold on and try something. Try something different. »
Malgré tous les obstacles, Eric est persuadé d’avoir fait le bon choix de carrière. « C’est comme un feeling, un instinct. C’est une petite voix au fond de notre être qui nous dit qu’on a ce qu’il faut pour ça. Et c’est ce qu’il faut suivre. Il n’y a personne qui va te comprendre. Personne. Et c’est correct. Avance, et à un moment donné, tu vas croiser des gens qui comprennent », conseille-t-il.
Quand le comédien n’a pas de contrat de théâtre ou de télé, il travaille dans la construction. « Je fais de la toiture », dit-il. Voilà un métier que son père comprend bien mieux. « À chaque été, il fait : “Hé, pars-toi une compagnie, tu serais bon.”’ C’est normal, [nos parents] veulent le best pour nous », illustre Eric.
Les rénovations et le travail artistique, voilà l’équilibre financier qu’il a su trouver afin de poursuivre sa passion. « C’est difficile. Mais il faut trouver une recette : chaque artiste va trouver sa recette qui fonctionne », résume-t-il. « Moi, je suis chanceux d’être manuel. Mais c’est aussi du travail et de l’intérêt que j’y ai mis », plaide l’acteur. « Hussle, hussle, hussle, ça n’arrêtera jamais. Quand tu viens du hood, ce qui peut sembler être un handicap devient ta force. Un kid privilégié qui ne connaît pas tout ça ne peut pas raconter l’histoire que je raconte sur le stage ce soir. »
« Dans chaque chapitre, je sentais l’envie d’Éric d’amener la communauté. À chaque étape – le hood, l’armée, le théâtre –, il y a la communauté. C’est un solo, mais dans cette histoire, il y a beaucoup de mentors autour de lui », remarque le metteur en scène Philippe Boutin. « J’ai 31 ans, je vais chercher du mentorat toute ma vie. I think it’s the way, se laisser guider, trouver du monde plus expérimenté et se laisser guider, et humble down », répond Eric.
Il reste conscient que les choses ne sont pas les mêmes entre le hood de son enfance et celui d’aujourd’hui. « Dans la pièce, je raconte la version que j’ai vécue quand j’étais jeune. Les choses ont beaucoup changé déjà, souligne Eric. J’en connais qui sont plus connectés à la réalité d’aujourd’hui que les jeunes vivent. La game a changé. C’est encore plus difficile, plus chaotique que ce que j’ai connu. Et plus accessible. » Cependant, il refuse de se laisser abattre et voit le potentiel de ces jeunes. « Moi, j’ai eu de la chance, mais j’ai su voir ma chance aussi. Et je crois qu’ils sont tous capables de le voir. »
Le hood comme une force
« Le hood, c’est universel », déclare Kevin Jr Maddripp, danseur professionnel qui se produit dans PAS FOUT’ MIND. Il a grandi dans des banlieues françaises. « Un de mes meilleurs amis a dit, alors qu’on était jeunes : “Là d’où tu viens, oui, c’est prédéfini, mais ce n’est pas nécessairement la fin, là où tout s’arrête.” Si tu viens d’un quartier défavorisé et que tes origines sont différentes, ce n’est pas nécessairement un handicap, mais une force. C’est ce que tu devrais prendre comme pouvoir, comme force pour détruire les stéréotypes et les normes que les gens ont », déclare-t-il.
Lui-même s’était tourné, alors qu’il était plus jeune, plus studieux, vers des études en électromécanique. « Quand j’ai rencontré la danse, j’étais à l’école ; je devais avoir mon bac, partir une compagnie, comme l’option 2. J’avais de bonnes notes, ma mère était contente », raconte le danseur. Puis, il a commencé à rater les cours pour aller danser. « C’est devenu une obsession. »
« J’ai appris la danse dans la rue. Ma mère pensait que je vendais de la drogue, elle devenait folle », raconte-t-il. Une fois que le secret a éclaté au grand jour, il a quand même été difficile de la convaincre. « Ma mère ne voulait absolument pas. C’était la bagarre à la maison, jusqu’à mes tout premiers contrats », se souvient Kevin. Puis, elle a été convaincue en voyant l’effort qu’il y mettait. « Elle m’a dit : “Je crois que c’est ta vocation.”
José Flores, danseur professionnel depuis 2017, en sait quelque chose. Ses parents n’ont pas toujours approuvé son choix de carrière. Dans le hood montréalais de son enfance, c’est un enseignant du secondaire, dont l’intervention l’a marqué, qui l’a sorti d’une adolescence qui aurait pu devenir trouble. « Même si tu ne viens pas du hood, les moments de chaos sont toujours là. C’est des moments où tu as la possibilité de reprendre le contrôle de ta vie », assure-t-il.
Après avoir entrepris des études d’architecture, José se tourne contre toute attente vers une formation en danse. « Quand j’ai commencé à danser, je ne voyais pas de monde comme moi. What if c’est moi, en fait, qui doit le faire ? J’ai senti que c’est quelque chose qui m’appelle – que j’ai le goût de me représenter et de me mettre de l’avant. Ce n’est pas toujours facile, mais ça a été une motivation », raconte le danseur.
Histoires de famille
S’il s’inspire beaucoup du vécu d’Eric Vega, le récit de PAS FOUT’ MIND reste une fiction. Il y a tout de même des détails très personnels, notamment une conversation entre le personnage et son père, qu’il a repris mot pour mot. « Plein de parents immigrants et de fils immigrants vont voir ça et dire : “Every day, we go through this !” », s’exclame-t-il au milieu des rires.
Comment la pièce a-t-elle été reçue par son entourage ? « Ça a été très positif », confie l’acteur. Son père a vu la pièce à son insu. « Il a adoré ça, il a pleuré, j’ai entendu des choses que j’avais rarement entendues : je suis fier de toi, c’était vraiment beau », témoigne le comédien. Il ajoute en riant : « C’est aussi mon proprio maintenant ; j’ai l’impression qu’il va comprendre si je suis en retard pour payer mon loyer ! » « Je n’invite pas mon père à voir les pièces que je fais. Il ne comprend pas, il s’endort, il s’en fout. C’est normal. Il fait noir ; le monde commence à parler en alexandrins », ajoute-t-il, toujours avec humour.
Son père est originaire du Honduras, et sa mère, du Salvador. Eric a passé une période marquante dans le pays de sa mère, à l’adolescence, une période qu’il raconte dans la pièce. Plus tard, il a obtenu la citoyenneté salvadorienne. « C’est complexe, j’ai grandi en espagnol avec des mets salvadoriens, des émissions latino-américaines. Quand j’arrive à l’école, je passe à une nouvelle culture : la culture québécoise, dit-il. Encore maintenant, il y a plein de références de la culture populaire québécoise que je ne capte pas. » Il raconte en riant qu’à l’école de théâtre, tout le monde s’est exclamé devant une professeure qui jouait dans une émission pour enfants, et qu’il a dû aller voir sur Google pour savoir qui elle était.
La vie après le hood
Au cours de la discussion qui suit l’une des représentations de PAS FOUT’ MIND, plusieurs spectatrices et spectateurs s’expriment sur la pièce. « J’ai été enseignante pendant 20 ans à Côte-des-Neiges et ça m’a beaucoup fait penser à ça, aux enfants d’immigrants. Je suis moi-même Chilienne. C’est une grande fierté pour moi de vous voir. C’est un très beau cadeau », lance une participante.
« En représentant le hood montréalais, tu nous représentes aussi. On s’est retrouvés dans cette pièce. Ça fait du bien de se reconnaître dans le théâtre », entend-on. « On est tous passés par là d’une certaine façon, et on a tous eu ces rencontres de vie, on a eu des chemins un peu turbulents, c’est bien de représenter ça au théâtre », déclare une autre participante.
Et comment le hood lui-même a-t-il accueilli la pièce ? « Le hood est venu ! » s’exclame Eric Vega. Il nomme les personnages qui sont inspirés de ceux qu’il a connus, et qui sont venus. « Un des endroits dangereux, ce sont les réseaux sociaux. Et ça se passe bien. Nobody’s trying to cancel me », dit l’acteur en riant. Il affirme cependant que la bonne réception du spectacle est le résultat de nombreux efforts. « Oui, on est chanceux, mais il y a du travail. On s’est posé plein de questions sur la façon de raconter cette histoire », poursuit Eric, comparant cette expérience à la marche sur un fil de fer.
« C’est sensible parce qu’à Montréal, il y a eu beaucoup de choses sur ce sujet-là, sur les violences qu’on retrouve chez les jeunes de nos jours. J’imagine que c’est difficile pour vous d’en parler », dit une autre participante. « Mais je suggérerai à mon entourage, à tous les jeunes de venir voir cette pièce pour voir le frein », témoigne-t-elle.
« Quand j’étais jeune, je ne voyais pas d’acteurs latinos. Mon souhait, c’est que ça ait une vie après ici, particulièrement auprès des jeunes, en ville, à Montréal », souligne un jeune acteur latino venu voir PAS FOUT’ MIND. « Est-ce que vous aimeriez aller dans les quartiers ? » demande pour sa part une intervenante, qui souligne que des espaces existent pour y monter un tel spectacle.
Le producteur Xavier Inchauspé indique que la pièce a été conçue pour partir en tournée. On peut donc espérer qu’Orange Noyée, la compagnie de théâtre à qui on doit PAS FOUT’ MIND, fera en sorte que la pièce fasse route vers le hood.
« Bravo. Tu avais 17 ans, tu étais assis dans ma classe de maths, tu étais méga straight, tout rangé, avec tes écouteurs à faire tes exercices de maths. Je n’aurais jamais pu imaginer tout ce que tu as raconté d’avant. Je t’ai rencontré quand tu venais de t’engager dans l’armée », raconte une interlocutrice, qui se révèle être une ancienne enseignante d’Eric.
« Je vais revenir te voir, j’espère que Louis-Riel va venir te voir en grand nombre. C’est clair que je vais passer le mot », promet-elle pour clore la discussion.
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