Neuf ans après l’attentat de Québec : prier entre vigilance et résilience
Un fidèle en prière à la Grande Mosquée de Québec (Centre culturel islamique de Québec), lors de la commémoration du 29 janvier 2026, neuf ans après l’attentat terroriste qui a coûté la vie à six fidèles.
31/1/2026

Neuf ans après l’attentat de Québec : prier entre vigilance et résilience

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Neuf ans après l’attentat terroriste contre la grande mosquée de Québec, la question de la sécurité dans et autour des mosquées demeure brûlante. Entre dispositifs techniques renforcés, coopération policière jugée globalement adéquate et sentiment d’insécurité persistant chez une partie des fidèles, les témoignages recueillis permettent de dresser le portrait d’une communauté partagée entre vigilance, inquiétude et résilience, dans un contexte marqué par la montée des crimes haineux et un climat politique perçu comme anxiogène. Reportage.

À la veille de la commémoration du neuvième anniversaire de l’attentat terroriste contre la grande mosquée de Québec, un appel à manifester devant une mosquée montréalaise le jour même des cérémonies de recueillement est venu raviver les inquiétudes. Pour plusieurs musulmans du Québec, un tel appel s’inscrit dans un climat plus large de montée de l’islamophobie, nourri par des discours politiques et médiatiques perçus comme stigmatisants – et qui pèse lourdement sur le sentiment de sécurité autour des lieux de culte.

L’appel à manifester, présenté comme une mobilisation « pour la laïcité dans nos écoles et nos rues », a circulé sur les réseaux sociaux sous le nom d’« Alexandre Bissonnette », qui n’est autre que le nom de l’auteur de l’attentat contre la grande mosquée. Le choix de ce pseudonyme ainsi que du lieu et du moment de la manifestation a profondément choqué au sein de la communauté musulmane.

Pour Nabila D., qui fréquente plusieurs mosquées à Québec, cet épisode est une illustration du climat qui prévaut actuellement et qu’elle qualifie de « toxique ». « On voit un climat de haine, d’intimidation, des regards menaçants, et encore plus quand il s’agit d’un milieu de culte visible », explique-t-elle. Selon elle, les réseaux sociaux jouent un rôle central dans la diffusion des discours haineux. Ceux-ci se font souvent sous le couvert de l’anonymat, mais leurs effets se font sentir dans la vie quotidienne.

La peur d’une répétition

L’attentat de 2017 a placé le Canada en tête des pays du G7 ayant enregistré le plus d’assassinats ciblés de musulmans. Neuf ans après l’attentat de Québec, la crainte qu’un scénario similaire se répète demeure présente chez certains fidèles. « Oui, à mon avis, ça peut se reproduire d’une façon ou d’une autre », affirme Nabila, qui évoque une montée des tensions et une banalisation des discours hostiles envers les musulmans.

Cette peur est partagée par Salam El-Mousawi, fidèle de la mosquée Ahl-ul-bayt à Côte-des-Neiges. Ce dernier rappelle que les mosquées sont, par nature, des lieux ouverts, ce qui les rend vulnérables. « La mosquée Ahl-ul-bayt, comme d’autres mosquées, accueille des fidèles paisibles qui ressentent parfois un certain malaise, dit-il. Ils surveillent les personnes présentes, car les mosquées sont généralement ouvertes à tous, ce qui facilite l’infiltration et permet à n’importe qui de commettre, à Dieu ne plaise, n’importe quel acte. C’est pourquoi chacun s’efforce d’être vigilant et de surveiller les fidèles afin d’éviter que ce qui s’est passé à Québec ne se reproduise. »

Entre sentiment d’insécurité et résistance intime

Rencontrée lors de la cérémonie de commémoration du neuvième anniversaire de l’attentat, organisée par la Ville de Québec à l’ancien hôtel de ville de Sainte-Foy, Amel Henchiri, présidente de l’Association de la mosquée de Beauport, raconte le choc du soir du 29 janvier 2017. « Je me suis dit que, si je n’allais pas à la mosquée le lendemain, j’allais vivre avec un stress post-traumatique toute ma vie », confie-t-elle. Pour elle, retourner prier a été une manière de briser la terreur.

Aujourd’hui, elle déclare se sentir en sécurité dans sa mosquée, où elle dit être « chez elle », tout en reconnaissant que cette perception n’est pas partagée par tous. Lors de travaux d’aménagement, certaines fidèles ont exprimé le besoin de voir la porte d’entrée en tout temps, signe que l’attentat continue de façonner les comportements. « Chacun a sa réaction », observe-t-elle. « Au moment où on a refait la décoration de la mosquée, raconte Mme Henchiri, on a voulu bâtir un mur entre la salle de prière et la porte. Mais l’une des femmes a dit : “Non – si vous voulez que je sois en sécurité, je dois voir la porte.” On a donc dû ouvrir des fenêtres pour qu’on puisse voir qui entre par la porte. »

Des dispositifs techniques, mais une inquiétude persistante

Dans plusieurs mosquées du Québec, des systèmes de sécurité ont été installés au fil des ans – caméras, digicodes, contrôles d’accès –, et ce, en profitant du financement du gouvernement canadien dans le cadre du Programme pour la sécurité communautaire du Canada (PSCC), qui a été lancé en octobre 2024 et est venu remplacer le Programme de financement des projets d’infrastructure de sécurité (PFPIS).

Salam El-Mousawi confirme que sa mosquée a bénéficié d’un fonds fédéral pour améliorer sa sécurité. « Oui, il y a des caméras et des dispositifs électroniques, ainsi qu’un système de sécurité à l’entrée et à la sortie (digicode). Mais M. El-Mousawi nuance l’effet de ces initiatives, estimant qu’aucune mesure technique ne peut, à elle seule, dissiper la peur. « Comme vous le savez, ce ne sont que des obstacles mineurs. Dieu nous en préserve, ils pourraient être contournés par une personne mal intentionnée. »

Même constat de la part de Nabila, qui note que, si de nombreuses mosquées ont renforcé leur sécurité après 2017, certaines restent moins équipées, soit parce qu’elles manquent de moyens, soit parce qu’elles sont plus récentes.

Ola Shaheen, responsable du marketing au Canadian Youth Development Center, dit avoir échangé avec plusieurs responsables de mosquées au Québec, qui lui ont confié qu’ils partageaient ce sentiment d’insécurité.

« J’ai parlé à des leaders qui m’ont dit qu’eux-mêmes ne se sentent pas toujours en sécurité dans leur mosquée », rapporte-t-elle. Selon Mme Shaheen, plusieurs lieux de culte ont investi dans des caméras et des systèmes technologiques, sans pour autant disposer d’une présence humaine sur place. « Il y a de la technologie, des caméras, des portes électroniques, mais pas de garde. Et sans personne pour surveiller, ça ne rassure pas vraiment », explique-t-elle. Elle souligne aussi que l’accès au Programme pour la sécurité communautaire du Canada (PSCC), pourtant destiné à soutenir la sécurité des lieux de culte, demeure un obstacle pour plusieurs mosquées.

« Les subventions existent, mais elles ne sont pas toujours accessibles. Beaucoup de mosquées ne savent pas comment faire une demande, ou n’ont pas les ressources pour monter un dossier. » Selon elle, améliorer la sécurité passe aussi par un meilleur accompagnement. « Il faudrait des personnes dans les communautés pour aider les responsables à comprendre les démarches, à remplir les formulaires, à aller chercher ces fonds. Sinon, on reste avec des systèmes incomplets. »

Du côté de la représentante spéciale du Canada chargée de la lutte contre l’islamophobie, son bureau indique que le programme fédéral fait actuellement l’objet d’une révision afin de mieux répondre aux besoins des communautés. Ottawa affirme vouloir consulter les organisations concernées pour améliorer l’accessibilité et l’équité du financement.


Entre vigilance visible et insécurité persistante

En décembre dernier, à l’occasion d’une célébration religieuse et de fiançailles familiales au Jaffari Community Centre, à Thornhill, en banlieue de Toronto, l’atmosphère était à la fête.

Devant la mosquée, les femmes arrivaient élégamment vêtues, certaines tenant des roses à la main. Les voitures défilaient lentement pour déposer les invités, dans une ambiance à la fois joyeuse et solennelle. Des salutations chaleureuses, des sourires et des regards complices donnaient à l’événement des airs de célébration intime et communautaire.

À l’entrée, la sécurité s’organisait avec discrétion. Une agente se tenait du côté réservé aux femmes, un agent, du côté des hommes. Tous deux portaient des vestes jaunes bien visibles et accueillaient les fidèles avec calme et bienveillance, orientant les convives, répondant aux questions, veillant au bon déroulement de la soirée.

Cette présence, à la fois rassurante et intégrée à la vie communautaire, ne semblait pas perturber la fête. Elle rappelait toutefois une réalité plus profonde : même dans les moments de joie, la vigilance reste de mise. La célébration s’est déroulée sous protection et a été pensée pour rassurer, sans rompre l’harmonie du moment.

Des membres de différentes communautés musulmanes du Québec ont été interrogés sur l’existence de dispositifs similaires dans leur mosquée. Plusieurs ont répondu que ce type d’encadrement humain visible, avec des agents assurant l’accueil et la sécurité, était rare, voire inexistant, dans les lieux de culte qu’ils fréquentent. Certains ont plutôt évoqué des mesures limitées à des caméras ou à des portes verrouillées.

Ce contraste fait écho au témoignage d’Ola Shaheen, qui fréquente une mosquée dans l’ouest de Montréal. Elle explique que, depuis l’attentat de 2017, elle est constamment sur ses gardes lorsqu’elle s’y rend.

« Depuis l’attentat de Québec, chaque fois que j’entre dans une mosquée, je ressens un sentiment d’insécurité, comme si j’attendais qu’il se passe quelque chose. C’est comme si on s’attendait à ce qu’un événement vraiment tragique survienne. Alors, en entrant, je regarde autour de moi… Et quand j’entre dans la mosquée, je vérifie toujours qui se tient près de la porte », confie-t-elle.

Pour cette femme d’origine palestinienne, arrivée au Québec en 2009, il y a clairement eu un avant et un après.

« Avant, je me sentais fière d’être musulmane ici, au Canada, si loin de mon pays. Pouvoir entrer dans une mosquée et y retrouver des gens de ma communauté, c’était important pour moi. C’était naturel, rassurant », explique-t-elle. 

Depuis l’attentat, poursuit-elle, ce rapport a profondément changé. « Chaque fois que tu entres dans une mosquée, tu ressens une peur différente – cette impression qu’il pourrait se passer quelque chose de grave. Ce n’est jamais neutre, ce n’est jamais inconscient. L’attentat a tout bouleversé. »

Interrogée sur la scène observée à Toronto, que nous lui avons décrite lors de l’entrevue, Ola Shaheen se dit surprise par la présence visible d’agents de sécurité. « J’ai visité au moins sept mosquées au Québec, et je n’y ai presque jamais vu de gardes. Quand tu me racontes ce que tu as vu à Toronto, ça me frappe. Pourtant, au cours des périodes où les mosquées sont très fréquentées, ce serait rassurant d’avoir des agents sur place. »

Elle nuance toutefois : « Il arrive parfois de voir des patrouilles de police passer près des mosquées, mais elles ne sont pas vraiment présentes devant les entrées. »

Un climat politique jugé anxiogène

Pour Stephen Brown, président du Conseil national des musulmans canadiens (CNMC), ces inquiétudes ne peuvent être dissociées du contexte politique au Québec. « Il est difficile de le dire de façon absolue, mais les Québécois de confession musulmane subissent nettement plus d’anxiété à propos de leur appartenance à la société », affirme-t-il, comparant la situation au Québec à celle qui prévaut en Ontario.

Selon lui, les débats et les lois provinciales, notamment autour de la laïcité, envoient un message d’exclusion. « Le sentiment que plusieurs personnes ont, c’est que, pour être acceptées, elles doivent se rendre invisibles », dit-il. Cette perception contribuerait, selon le CNMC, à une détérioration de l’harmonie sociale.

Sameer Majzoub, président du Forum musulman canadien, distingue les mesures de sécurité matérielles de ce qu’il appelle la « dissuasion ». Les caméras et les digicodes, dit-il, sont surtout utiles après un incident, pour documenter et enquêter. « La dissuasion, c’est prévenir la haine en amont », explique-t-il, plaidant pour des politiques et des discours publics qui réduisent les tensions plutôt que de les alimenter.

Stephen Brown fait un constat similaire : chaque fois que des déclarations politiques ciblant les musulmans surgissent dans l’actualité, le CNMC observe une augmentation des signalements de menaces, d’insultes et d’agressions verbales. Sans établir de lien automatique, il souligne l’incidence concrète du climat social sur le sentiment de sécurité.

Une parole encore difficile à libérer

Malgré la multiplication des incidents, les plaintes officielles restent peu nombreuses. Parmi les représentants de mosquée avec lesquels a communiqué La Converse dans le cadre de ce reportage, nombreux sont ceux qui ont requis l’anonymat ou ont simplement décliné notre demande d’entrevue. Sameer Majzoub évoque la peur de représailles, la lassitude face à des démarches longues et coûteuses ainsi qu’un sentiment d’inefficacité. « Les gens ont peur, et ils sont fatigués », résume-t-il.

Cette sous-déclaration des incidents contribue, selon lui, à rendre moins visibles les réalités vécues par les musulmans, alors même que des appels provocateurs, comme celui diffusé sous le nom de l’auteur de l’attentat contre la grande mosquée de Québec, continuent de circuler.

Une commémoration sous le signe de la vigilance

Neuf ans après l’attentat de Québec, la commémoration du 29 janvier ne se limite plus au souvenir des victimes. Elle se déroule dans un climat où la peur, la vigilance et le sentiment de précarité identitaire demeurent bien présents pour la communauté musulmane.

Pour plusieurs personnes interrogées, la sécurité des mosquées ne peut être dissociée d’un enjeu plus large : celui de la cohésion sociale. « Le désaccord est naturel, mais il ne doit jamais dégénérer en violence », rappelle Salam El-Mousawi. Un rappel d’autant plus nécessaire que le souvenir du 29 janvier reste indissociable des débats actuels sur la place des musulmans dans l’espace public québécois.

Pour plusieurs fidèles et responsables communautaires, la commémoration devient ainsi un moment ayant une double portée : honorer la mémoire des disparus, tout en rappelant la nécessité d’un engagement collectif contre la banalisation de la haine. Une vigilance qui, au-delà des lieux de culte, interpelle l’ensemble de la société.

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