« Est-ce que je serai le prochain ? » – Après Nooran, des jeunes marqués et silencieux
Voiture de police devant l’école secondaire André-Laurendeau. Photo: Nouri Nesrouche
21/3/2026

« Est-ce que je serai le prochain ? » – Après Nooran, des jeunes marqués et silencieux

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Six mois après la mort de Nooran Rezayi, le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) doit encore déterminer si des accusations seront portées contre le policier impliqué. Parallèlement, ce jeudi 19 mars, quatre mères déposent à la Cour supérieure du Québec une poursuite civile de 1,9 million de dollars au nom de leurs cinq enfants mineurs, tous présents lorsque l’adolescent de 15 ans, Nooran Rezayi a été abattu par la police. Mais pendant que le dossier chemine devant les tribunaux et les institutions, une autre réalité se joue sur le terrain. Devant l’école de l’adolescent, chez ses amis et dans les organismes communautaires qui les accompagnent, la parole reste fragile. Entre colère, peur et silence, plusieurs jeunes portent toujours le traumatisme d’un dimanche tragique dont le récit demeure incomplet.

L’hiver traîne sous le ciel de Longueuil en cette journée de mars. À la sortie des classes de l’école secondaire André-Laurendeau, quelques élèves de 4e année acceptent de s’arrêter quelques minutes. Ils parlent doucement, regardent autour d’eux, demandent à ne pas être nommés. Il faut reconnaître que le sujet est difficile.

La mort de Nooran Rezayi continue de marquer les jeunes de l’école qu’il fréquentait. Et leur parole demeure rare. « J’espère que le policier va être condamné », lance Adam, un camarade de Nooran, en faisant référence au rapport du Bureau des enquêtes indépendantes (BEI) récemment transmis au Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP).

Autour de lui, d’autres adolescents acquiescent. Pour eux, l’enjeu dépasse l’enquête judiciaire : c’est aussi une question de confiance envers les institutions. « On ne sait jamais, avec ces trucs-là […] On ne connaît même pas le policier, ajoute le jeune. On espère juste que justice va être rendue. »

Dans les couloirs de l’école, les semaines qui ont suivi la mort de Nooran ont été marquées par la stupeur et le deuil. Des psychologues ont été dépêchés pour soutenir les élèves. Mais malgré ce soutien, certains disent que la blessure reste ouverte. « Peu importe ce qui va arriver, Nooran ne reviendra jamais », laisse tomber Claudio, un autre élève.

« Est-ce que je suis le prochain Nooran ? »

Sur le terrain, plusieurs intervenants décrivent un climat émotionnel profondément bouleversé chez les jeunes depuis la mort de Nooran Rezayi. C’est ce que constate Jean Neptune, intervenant psychosocial dans huit écoles secondaires de la Rive-Sud. Selon lui, la violence dans les écoles n’est pas un phénomène nouveau, mais elle semble aujourd’hui plus rapprochée, plus visible et plus médiatisée.

Dans ce contexte déjà fragile, la mort de Nooran a profondément marqué les adolescents. Beaucoup expriment un sentiment d’insécurité, parfois même une peur directe des autorités. « La première fois que j’ai entendu des jeunes me dire qu’ils avaient peur quand ils voyaient une auto-patrouille, ça m’a frappé », raconte M. Neptune. Certains lui posent la question directement : « Est-ce que je suis le prochain Nooran ? »

Les jours qui ont suivi la tragédie ont été particulièrement difficiles dans les écoles. Des enseignants et des élèves qui connaissaient Nooran depuis la 1re secondaire ont été profondément affectés. « Il y avait des professeurs en pleurs, des jeunes très en colère », se souvient-il.

Avec le recul, l’intervenant affirme qu’il observe principalement deux réactions chez les adolescents qu’il accompagne : la colère et la peur – des émotions souvent étroitement liées. Selon lui, « les jeunes qui sont très en colère ont souvent très peur aussi ». « Ils l’expriment simplement différemment », résume-t-il.

Un traumatisme silencieux

Si la colère est visible dans l’espace public, une autre réaction domine chez plusieurs proches de Nooran : le silence. Depuis la tragédie, la psychologue Iman Staali, fondatrice du Centre de guérison Binetna, accompagne une vingtaine de jeunes qui faisaient partie de son cercle d’amis.

Selon elle, leur réticence à témoigner publiquement n’est pas attribuable à un désintérêt, mais plutôt à un climat de peur. « Je pense que c’est un mélange de peur et de retenue. Ce ne sont pas vraiment des jeunes qui ont le pouvoir de décider librement de parler, explique-t-elle. Ils réagissent à un environnement qui leur fait peur. »

Au fil des séances d’écoute, des adolescents lui ont raconté avoir fréquemment vécu des interpellations policières, avant même la mort de leur ami. Les perquisitions à domicile ayant ciblé neuf jeunes en février dernier sont aussi perçues comme des mesures intimidantes. « Ils ont l’impression qu’il y a une volonté de les dépeindre comme des jeunes criminalisés pour justifier la violence », dit Mme Staali.

Dans les premiers jours qui ont suivi la tragédie, la psychologue dit avoir observé une forte colère et un désir de justice. Mais cette énergie s’est rapidement transformée. Lors de la vigile organisée en mémoire de Nooran une semaine après le drame, elle a été frappée par l’attitude extrêmement disciplinée des adolescents. « Les jeunes disaient qu’il ne fallait pas crier, pas faire de bruit, qu’il fallait garder son calme », raconte-t-elle. Même en l’absence d’une présence policière importante, plusieurs avaient déjà intégré l’idée qu’ils devaient se surveiller eux-mêmes.

Pour la psychologue, cette autocensure révèle quelque chose de plus profond. « C’est une forme d’intériorisation de la violence policière. Comme s’ils avaient compris qu’ils n’avaient même pas le droit d’être en colère. »

Des pratiques dénoncées, une réponse institutionnelle

Sur le terrain, plusieurs témoignages recueillis auprès de jeunes, de proches et d’intervenants convergent vers un même constat : le rapport avec la police s’est durci, et ce, bien avant même la mort de Nooran Rezayi. Et il s’est durci encore plus depuis la tragédie.

Selon une source parentale, certains jeunes auraient fait l’objet d’interventions policières répétées après que leur image eut circulé publiquement. Elle affirme que ces interactions peuvent mener à la création de profils policiers, même en l’absence d’antécédents, ce qui, selon elle, contribue à une forme de surveillance persistante.

Un sentiment partagé par les élèves rencontrés à l’école secondaire André-Laurendeau. « Parfois, les policiers sont un peu sur les jeunes racisés. Ils sont un petit peu sur notre dos », confie Adam, qui insiste : « On n’est pas tous mauvais. Il y a du bon et du mauvais chez chaque race, chaque culture. Ce n’est pas parce que, moi, je suis arabe, ou que, lui, est noir, ou que, lui, il est whatever, que nous, on est mauvais. »

La psychologue Iman Staali rapporte des expériences similaires. Plusieurs adolescents lui ont parlé d’interpellations fréquentes, avant et après les événements. Ces expériences, dit-elle, peuvent avoir des conséquences durables : repli sur soi, difficultés scolaires, voire désengagement social. « Ce sont des jeunes qui, déjà à 15 ans, se sentent mis à l’écart. »

Le Service de police de la Ville de Montréal, contacté par nos soins, n’a pas répondu à nos questions sur ces allégations. En revanche, le Service de police de l’agglomération de Longueuil, le SPAL, affirme n’avoir reçu « aucune plainte formelle » au sujet de contrôles répétés visant précisément des proches de la victime. Le corps policier rappelle que ses interventions sont encadrées par la loi et qu’il « ne tolère aucune forme de profilage racial ou social ». Il souligne également une hausse marquée de la criminalité chez les jeunes, justifiant des opérations accrues de prévention et de surveillance sur le territoire.

Entre ces versions, un écart persiste, difficile à quantifier, mais bien réel dans le vécu des jeunes. Plusieurs, parmi ceux que La Converse a rencontrés, estiment que cet écart ne se mesure pas seulement en faits, mais aussi en vécu, celui d’une relation fragilisée avec les institutions à un moment charnière de leur parcours.

Binetna et Collectif 15 mars : des espaces pour prendre la parole

La peur, l’isolement et la difficulté à témoigner ne concernent pas uniquement les proches de Nooran Rezayi. Ces sentiments traversent plus largement les familles touchées par des interventions policières. C’est ce qui ressort notamment de la 30e Journée internationale contre la brutalité policière, organisée par le Collectif 15 mars. L’édition 2026 a été marquée, le 15 mars, par une manifestation organisée devant le siège du BEI, à Longueuil, pour demander justice pour Nooran et la fin de la brutalité policière.

La veille, plusieurs dizaines de militants, chercheurs et familles se sont réunis au Comité social Centre-Sud, à Montréal, pour une journée d’échanges. Au cœur de cette rencontre : un espace de parole destiné aux proches de personnes blessées ou tuées dans des interventions policières.

Mais cette parole reste difficile à faire émerger. Sur dix familles invitées à témoigner publiquement, seulement deux ont accepté de prendre la parole – un chiffre qui, à lui seul, témoigne de blocages persistants.

Parmi les rares personnes à s’exprimer, Magda Marshalik a pris la parole pour la première fois. Son père a été grièvement blessé lors d’une intervention policière. « Ça fait du bien de parler, même si ce n’est pas facile, confie-t-elle à La Converse. On a réalisé qu’on n’était pas un cas isolé. Plusieurs familles vivent des situations similaires. »

Pour elle, ces espaces permettent de rompre l’isolement et de transformer une expérience intime en démarche collective : « Si on peut éviter que d’autres familles vivent des choses aussi difficiles, c’est déjà un pouvoir d’action. »

Un traumatisme encore vif

Au fil des rencontres, une constante s’impose : la difficulté à raconter. Entre les témoignages prudents devant l’école, les silences des proches, les récits d’intervenants et les accusations auxquelles les autorités répondent avec réserve, une partie de l’histoire reste encore hors champ.

Six mois après les faits, l’enquête suit son cours. Mais pour plusieurs jeunes, l’enjeu dépasse désormais la seule question judiciaire. Il touche à leur rapport à la sécurité et aux institutions ainsi qu’à leur place dans la société.

Dans les mots de certains, une même inquiétude revient, parfois à voix basse : celle d’un événement qui aurait pu leur arriver. Et d’un récit qui, malgré les versions, demeure incomplet.

 

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