Empêchée d’entrer au Canada, Rima Hassan mobilise Montréal à distance : une soirée sous le signe de la convergence antifasciste
À l’écran, Rima Hassan s’adresse au public rassemblé à Montréal, participant à distance à une soirée de convergence antifasciste. Crédit photo : André Querry.
4/4/2026

Empêchée d’entrer au Canada, Rima Hassan mobilise Montréal à distance : une soirée sous le signe de la convergence antifasciste

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Empêchée de se rendre à Montréal, l’eurodéputée Rima Hassan a pris la parole par visioconférence devant près d’un millier de personnes réunies à la Salle Pierre-Mercure, le 31 mars dernier. Entre dénonciation de la montée de l’extrême droite, critique des lacunes du droit international et centralité de la cause palestinienne, les intervenants ont appelé à une convergence des luttes, dans un contexte marqué par les tensions géopolitiques et les débats sur le positionnement de la gauche au Québec.

Ce soir-là, près d’un millier de personnes remplissent la Salle Pierre-Mercure, à l’Université du Québec à Montréal. Une foule diversifiée, où dominent de nombreux jeunes et étudiants, attentive et réactive. À l’extérieur, dans le vestibule, la mobilisation commence avant même l’entrée dans la salle. Des kiosques s’alignent : le collectif Ripostes, le syndicat des étudiants de l’UQAM et des groupes de solidarité avec la Palestine sont là. Des militants d’Alternatives distribuent gratuitement leur journal, le collectif Global Sumud Flotilla recueille des dons pour une flottille humanitaire qui part dans quelques jours vers Gaza, et Amnistie internationale sollicite des signatures contre la collaboration de GardaWorld avec ICE, les services d’immigration américains.

À l’intérieur, les interventions sont ponctuées d’applaudissements, parfois de rires. À distance, la Franco-Palestinienne Rima Hassan intervient à plusieurs reprises. Née dans un camp de réfugiés en Syrie, elle est aujourd’hui députée au Parlement européen sous la bannière du parti de gauche La France Insoumise. Durant près de trois heures, elle s’adresse au public et échange avec les membres du panel, en ajustant très souvent son keffieh qu’elle a choisi de porter sur une épaule. Malgré la distance imposée par l’écran, le public réagit avec enthousiasme et complicité à ses analyses et ses traits d’humour.

Mais tout s’inverse au moment où l’insoumise abandonne le ton léger et affirme, avec un trémolo dans la voix qu’elle lutte pour cacher : « C’est trop tard pour les Palestiniens. » Dans la salle, la stupeur se fait silence face à ces mots chargés d’émotion. Elle nuance cependant ses propos en recentrant aussitôt l’idée sur la bande de Gaza, détruite à 90 %, dit-elle. Loin de toute résignation, elle déplace immédiatement la charge de la responsabilité : « C’est précisément aux États […] de faire le bilan de leur politique », appelant les gouvernements à « demander pardon » et mettant en garde pour la suite des choses : « Le prochain territoire, c’est la Cisjordanie. » Dans le même souffle, elle critique une « gauche […] complaisante », réinscrivant son propos dans une logique de confrontation politique plutôt que d’abandon.

Empêchée d’entrer au Canada

Faute de visa, c’est à travers son téléphone cellulaire que Rima Hassan prend la parole. Son autorisation de voyage électronique (AVE) pourtant validée au départ, a fait l’objet d’un réexamen de dernière minute. « Les motifs invoqués sont l’absence de mention d’un refus de visa ou d’entrée sur le territoire d’un pays (Israël), ainsi que l’absence de mention d’une prétendue infraction pénale, arrestation, mise en examen ou condamnation », a-t-elle indiqué dans une publication sur les réseaux sociaux.

D’emblée, elle décrit une « situation kafkaïenne ». Arrivée à l’aéroport pour prendre son vol vers Montréal, elle se fait dire par la police des frontières qu’elle doit d’abord produire un certain nombre de documents : toutes les preuves de ses expériences professionnelles depuis 10 ans, tous ses relevés bancaires depuis deux ans, toutes ses preuves de domiciliation depuis 10 ans, etc. Elle doit aussi remplir un dossier familial, ainsi que donner des preuves et des documents judiciaires, en plus d’une copie du casier. « Clairement, c’était impossible pour moi de les produire en une demi-heure, une heure avant que le guichet ferme pour l’embarquement. » Elle tranche : « Ça a vraiment été fait […] pour rendre impossible mon déplacement » ; puis, elle dénonce « une question de censure ou d’intimidation ».

Interrogé en marge de l’événement, Amir Khadir, ancien député de Québec solidaire, lie directement l’empêchement de Rima Hassan à un climat politique plus large. « C’est désolant de voir que le Canada continue de réprimer toute parole indépendante par rapport à la Palestine », affirme-t-il, inscrivant cet épisode dans une dynamique qu’il juge systémique. Il dénonce une contradiction entre le discours et les pratiques du gouvernement fédéral : « Le gouvernement canadien bombe le torse pour faire semblant qu’il est indépendant par rapport aux États-Unis, et s’en va faire de beaux discours à Davos. Dans les faits, on continue le même train-train absolument ignoble. » Selon lui, cette continuité se traduit par une absence de mesures concrètes : « Ne rien faire de concret contre Israël […] ne rien faire de concret pour se dissocier des actions menées par les États-Unis. »

Il lie aussi cet empêchement à des pressions politiques internes : « Tout le monde déplore la capacité du lobby israélien à dicter la conduite des choses. » Des organisations juives canadiennes se sont félicitées sur leurs réseaux sociaux que l’invitée ait été empêchée d’entrer au Canada. Le B’nai Brith a même prétendu que la décision de l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) a été prise sur la base de renseignements qu’il avait fournis.

Contacté par La Converse, le ministère de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté du Canada indique ne pas pouvoir « commenter des cas individuels » en raison des lois sur la protection des renseignements personnels. Dans une réponse écrite, le ministère précise toutefois que « les décisions concernant la délivrance de documents de voyage sont prises […] au cas par cas » et que les demandeurs doivent « satisfaire aux exigences prévues par la loi canadienne ». Il rappelle qu’une AVE « ne garantit pas l’entrée au Canada » et peut être annulée, notamment en cas de renseignements jugés incomplets ou inexacts. Le ministère ne répond pas sur le cas de Rima Hassan, et évite de confirmer ou infirmer avoir répondu à des demandes émanant d’organisations juives. Il souligne, cependant, qu’« une personne ne peut pas se voir refuser l’entrée au Canada en raison de ses convictions personnelles ou de ses opinions politiques », ajoutant que les voyageurs peuvent soumettre une nouvelle demande une fois les motifs de refus réglés.

Sur la même question, Nimâ Machouf, l’animatrice de la conférence, dénonce un « deux poids, deux mesures » qu’elle juge « épouvantable ». En marge de la conférence, elle a pointé une contradiction directe : « Le gouvernement canadien n’autorise pas Rima Hassan à venir, mais autorise des soldats israéliens à donner des cours et des conférences dans des écoles québécoises [voir l’encadré ci-dessous]. » Pour elle, cette situation appelle à une reddition de comptes.

Il est cependant à noter que les organisations juives canadiennes n’ont pas toutes adopté cette position. D’ailleurs, Voix juives indépendantes (VJI) est l’un des organisateurs de la conférence à laquelle devait participer Rima Hassan.

Convergence des luttes, Palestine et crise du droit international

Dès l’ouverture de la conférence, Vanessa Gordon, membre du collectif Alternatives, co-organisateur de l’événement, donne le ton : « L’expansion de l’extrême droite et du fascisme appelle à la construction d’un mouvement politique fort […] émancipateur, décolonial, inclusif. » Elle rattache cette nécessité à une trajectoire historique : « Plus de 40 ans de néolibéralisme ont conduit à une fragmentation sociale et à un sentiment généralisé d’impuissance. »

Dans ce cadre, la Palestine devient centrale. « Nous sommes généralement coincés dans la gorge du monde, personne n’arrivera à nous avaler », énonce Rima Hassan en citant le poète et diplomate palestinien Elias Sanbar au sujet de la place qu’occupe aujourd’hui la cause palestinienne. Partant de cette idée, elle redéfinit l’enjeu : « La Palestine est vraiment à appréhender comme une lutte de libération collective plus que comme une lutte de libération nationale. »

Cette articulation mène à une critique du droit international. « Le problème, ce n’est pas le droit […] tout se joue sur la volonté politique », affirme-t-elle, dénonçant l’absence d’action face à Israël, ainsi que le double standard employé par les puissances occidentales dans le règlement des conflits : « Il y a une volonté politique de faire cesser les crimes en Ukraine. Il n’y a aucune volonté pour Israël. »

Le diagnostic est partagé : le droit international est fragilisé, voire instrumentalisé. La journaliste et essayiste Émilie Nicolas reprend l’idée en affirmant que le droit international présente des « angles morts », ayant été conçu « alors que très peu de nations étaient indépendantes » et produisant aujourd’hui une « dissonance collective ».

Le panel Résistances : Jonathan Duran Folco, Safa Chebbi Haroun Bouazzi, Émilie Nicolas et Nima Machouf. Crédit photo : André Querry.

Gaza, responsabilités occidentales et mutation des droites

En plus d’Émilie Nicolas, l’animatrice du débat, Nimâ Machouf, dirige un panel composé de Jonathan Durand Folco, essayiste et professeur d’université, le député de Québec solidaire et représentant de la circonscription de Maurice-Richard, Haroun Bouazzi, et Safa Chebbi, directrice de l’Observatoire des inégalités raciales du Québec. La moitié du panel, soit Rima Hassan, Nimâ Machouf et Safa Chebbi, a fait partie de la Flottille de la Liberté, organisée en 2025 pour percer le blocus israélien de Gaza. Les navires avaient été interceptés.

Les échanges sur le droit international renvoie ensuite la discussion sur Gaza et la notion de complicité qui, pour Rima Hassan, s’appuie sur deux critères : avoir connaissance et fournir une aide logistique. « Ces politiques, elles sont faites en notre nom », insiste l’eurodéputée, pour démontrer que l’argument déplace la responsabilité vers les citoyens.

Safa Chebbi ancre ce propos dans le contexte québécois : « Il y a des entreprises d’armement […] dans lesquelles de l’argent public est investi. » Elle souligne une réalité indirecte : « On ne fournit pas de l’armement directement, mais des pièces qui permettent de le fabriquer. » Sa démonstration, chiffres à l’appui, présente une économie de guerre intégrée aux logiques économiques locales par le biais d’entités qu’elle nomme.

Parallèlement, Jonathan Durand Folco analyse l’évolution des droites et distingue plusieurs stratégies : « Il y en a certains qui utilisent le langage du droit pour discriminer », tandis que d’autres s’en affranchissent. Dans le cas de Trump, avance-t-il, c’est plutôt : « Je me fous complètement des règles. » Il alerte, en outre, sur une coordination internationale qui serait en cours. « Ils sont en train de s’organiser entre eux », affirme M. Durand Folco en parlant de régimes occidentaux qui se transforment en « démocraties autoritaires ».

Ces interventions convergent vers un même constat : affaiblissement des cadres juridiques et recomposition des rapports de force à l’échelle internationale.

Une salle engagée, entre ancrage local et dynamique internationale

Plus localement, une question du public a interrogé une certaine « frilosité » de la gauche québécoise face à une extrême droite jugée offensive. À cette lecture critique, Haroun Bouazzi oppose un regard plus nuancé, ancré dans les mobilisations locales. « Moi, je suis très optimiste parce qu’il y a énormément de gauches courageuses au Québec », affirme-t-il, citant les campements devant la Caisse de dépôt, les grèves massives dans les services publics ou encore les mobilisations du milieu communautaire. Il distingue toutefois la société civile de la sphère partisane : « Je ne parlerai pas trop de la gauche politique […] mais elle a besoin de cette base-là pour être de plus en plus courageuse. »

Les témoignages recueillis dans la salle indiquent une réception attentive, mais aussi traversée d’inquiétudes et de questionnements. Une étudiante, qui préfère garder l’anonymat, s’enthousiasme « de voir qu’il y a plusieurs personnes qui luttent pour la cause palestinienne », mais dit percevoir « une montée de la droite, de l’extrême droite […] autant localement que dans le monde », une évolution qui, selon elle, rend nécessaire « de se rassembler » et de « réfléchir collectivement » aux réponses à apporter. Une autre étudiante évoque, pour sa part, un besoin de repères politiques plus clairs, estimant que la soirée permet de « mieux comprendre les liens entre ce qui se passe ailleurs et ici », notamment sur les questions de racisme, de colonialisme et de mobilisations étudiantes.

Dans les échanges, une même préoccupation revient : comment traduire ces constats en actions concrètes ? Houssam Sabouni, venu assister à la conférence pour entendre Rima Hassan, formule cette inquiétude en termes directs : « Si on ne se réunit pas, si on n’essaie pas de penser à des façons pour contrer la montée des fascismes, ça va venir, ça va toucher tout le monde. » Entre volonté de s’engager, besoin d’outils et interrogation sur les formes d’actions à privilégier, ces voix esquissent le portrait d’un public en quête de structuration face à un contexte perçu comme de plus en plus instable.

La soirée se conclut ; l’atmosphère est un mélange d’inquiétude et de mobilisation. Les réactions du public traduisent une forte implication. Lorsque Haroun Bouazzi lance « Siamo tutti… », la salle répond en chœur : « antifascisti ! » Le slogan, qui signifie « Nous sommes tous antifascistes ! », trouve son origine dans l’Italie des années 1920, au cœur des mobilisations contre le régime de Benito Mussolini. à

Le public de la conférence Résistances. Crédit photo : André Querry.

Arrestation en France

Deux jours après la conférence, Rima Hassan a été arrêtée en France, puis libérée. Son arrestation n’avait pas de lien avec cette conférence, mais était liée à une accusation d’apologie du terrorisme pour avoir relayé une citation de Kozo Okamoto évoquant la cause palestinienne et la résistance à l’oppression. Ce membre d’une organisation militante dénommée « Armée rouge japonaise » avait perpétré un massacre dans un aéroport israélien en 1972.

Rima Hassan a été libérée en vue de son audience, qui aura lieu le 7 juillet prochain. Jean-Luc-Mélenchon, fondateur de La France Insoumise, a dénoncé cette arrestation, évoquant l’immunité parlementaire. Vendredi, l’eurodéputée a dénoncé la multiplication des procédures à son endroit, estimant faire l’objet de « harcèlement judiciaire » en raison de ses positions politiques.

Des militaires israéliens invités dans des écoles montréalaises

La présence de militaires israéliens dans deux écoles privées juives de Montréal a récemment suscité une controverse politique au Québec. Selon un article publié le 26 février dernier dans La Presse, des membres actifs ou anciens de l’armée israélienne ont été invités à plusieurs reprises à donner des conférences devant des élèves, parfois dans le cadre d’activités incluant des simulations d’entraînement militaire.

La ministre de l’Éducation, Sonia LeBel, a jugé la situation « extrêmement préoccupante » et a lancé des vérifications afin d’évaluer la nature de ces interventions et leur conformité aux règles encadrant les établissements subventionnés.

Sur le plan politique, plusieurs partis d’opposition ont dénoncé ces visites, les jugeant incompatibles avec le rôle des institutions scolaires, tout particulièrement dans un contexte de guerre à Gaza.

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