Dépasser les idées reçues : la chercheuse Liza Hammar recadre le débat sur le voile
Conférence avec Liza Hammar au Bâtiment 7, dans le Grand atelier.
18/4/2026

Dépasser les idées reçues : la chercheuse Liza Hammar recadre le débat sur le voile

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Au Québec, comme en France, le voile musulman est critiqué au nom de la laïcité, de la protection des femmes, des valeurs occidentales ou encore de l’égalité hommes-femmes. À l’inverse, des lignes de défense s’organisent autour de la liberté individuelle et contre l’invisibilisation de celles qui le portent et leur exclusion de certains emplois, notamment en raison des lois 21 et 94.

Avec Le hijab, leur obsession et nous, la chercheuse Liza Hammar tente de briser le cercle vicieux. À l’invitation de son éditeur québécois, La rue Dorion, l’autrice a rencontré son public, le 9 avril dernier, au Bâtiment 7, et a proposé une lecture critique des conceptions « figées » sur la question du choix du port du hijab, du fantasme du « dévoilement » ou encore des analyses qui excluent les enjeux de race, de genre, de classe et de religion.

Dans Lettre à mon hijab, dernier chapitre de cet ouvrage, elle résume ainsi sa position intime : « Tu n’es pas l’option la plus favorable à mon confort matériel, me lier à toi est même déraisonnable au regard de l’islamophobie dans le monde, mais la vie ne peut pas toujours être guidée par la quête de sécurité. La vie est surtout faite de Dieu, de recherche de justice, de résistance – et abdiquer n’a jamais libéré personne. »

Dans le Grand atelier du Bâtiment 7, une quarantaine de personnes prennent place sur des chaises serrées en rangées. Le lieu, marqué par des années de luttes communautaires et d’initiatives autogérées, confère d’emblée une tonalité politique à la rencontre. Cette soirée prend la forme d’un dialogue dense, presque frontal, entre l’autrice Liza Hammar et la politologue Fella Hadj Kaddour, devant un public attentif, familier des débats qui traversent le Québec.

Liza Hammar parle avec une retenue qui commande l’attention. Rien dans sa posture n’est laissé au hasard, mais au fur et à mesure que l’échange avance, la rigueur de la chercheuse laisse place à une voix plus habitée, presque intime. Cette tension entre rigueur et sensibilité n’est pas anodine : elle revendique comme livre de chevet Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry, un texte qu’elle dit ne jamais avoir quitté depuis l’adolescence, et dont on retrouve ici une certaine manière consistant à lier simplicité apparente et profondeur.

Née dans un village kabyle d’Algérie, elle émigre en France à l’âge de sept ans, où elle grandit, étudie et s’engage dans différents espaces militants. Aujourd’hui doctorante en études littéraires à l’UQAM, elle poursuit des recherches sur la notion de réparation dans les champs féministe, décolonial et auto-théorique. Son parcours s’inscrit dans divers registres (universitaire, politique et littéraire) qu’elle refuse de dissocier. Son livre prolonge cette démarche, qui fait tenir ensemble analyse théorique et expérience vécue.

Sortir du piège du « choix » individuel

D’emblée, Liza Hammar remet en question la pertinence du débat sur le hijab, qu’elle qualifie de « cul-de-sac intellectuel » quand il est ramené à une question de choix individuel. Pendant des décennies, explique-t-elle, les femmes musulmanes ont été sommées de prouver leur capacité à choisir. Mais, tranche-t-elle, « je ne veux pas prouver à mes bourreaux que je suis libre, je tourne le dos à leur cynisme ».

L’exigence, qui oblige les femmes en hijab à se justifier en permanence, enferme davantage qu’elle ne libère, selon elle, d’autant plus qu’ « il n’y a personne qui s’inquiète vraiment de savoir si on est vraiment libre ou pas – parce que par ailleurs, on ne l’est pas pour d’autres raisons, mais ça, bizarrement, personne ne s’en préoccupe ».

Ce déplacement est central : au lieu d’interroger les conditions sociales, politiques et économiques dans lesquelles ce choix s’inscrit, le débat se concentre sur une validation individuelle et masque, dit-elle, les effets concrets des lois. « Ce sont des lois extrêmement violentes », affirme-t-elle en entrevue, évoquant des dispositifs québécois comme la loi 21 et la loi 94. « Elles n’ont pas les mêmes histoires que celles en France, précise-t-elle, mais elles ont les mêmes effets et visent les mêmes femmes. »

L’automne dernier, le gouvernement de la Coalition avenir Québec a adopté la loi 94, qui vise à resserrer les règles de la loi 21 afin d’assurer la neutralité religieuse de l’État dans l’espace public. Face aux nombreuses critiques, le premier ministre de l’époque, François Legault, avait alors répondu en écrivant, le 27 novembre 2025, sur ses réseaux sociaux : « Pourquoi ? Parce qu’au Québec, l’égalité entre les femmes et les hommes, et la liberté de conscience et de religion, c’est non négociable. Parce que la laïcité fait partie de qui on est. C’est un principe qui nous rassemble, fidèle à nos valeurs. Parce que, oui, c’est comme ça qu’on vit au Québec. »

La Cour suprême du Canada a examiné en mars dernier la validité du recours à la clause dérogatoire dans le vote de la loi 21 au Québec.

Dévoilement : un récit dominant à déconstruire

Un autre aspect central de l’échange s’attaque à la valorisation médiatique du « dévoilement » comme symbole universel de libération. Les récits de femmes qui retirent leur hijab sont omniprésents dans les médias et sont souvent présentés, selon l’invitée, comme des expériences d’émancipation.

Au cours de l’entretien, elle précise : « Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de juger ces femmes, mais de comprendre comment leurs récits sont utilisés. » Selon elle, « se dévoiler au nom de la liberté correspond exactement au fantasme blanc patriarcal ». Elle évoque une forme d’instrumentalisation : « On célèbre ces histoires, mais en même temps, on les utilise sans vraiment reconnaître la violence qu’elles racontent. »

Liza Hammar déconstruit cette narration, y décelant une mise en récit normative, « presque un genre littéraire à part entière » qui ne correspond pas aux expériences réelles et à la multiplicité des situations : dévoilement forcé dans des contextes légaux, dévoilement ponctuel dans des espaces intimes, gestes quotidiens non politisés... Des situations volontairement effacées dans le discours dominant, selon elle, car elles empêcheraient de maintenir une opposition simple entre oppression et liberté.

Liza Hammar confie avoir été contrainte, à l’adolescence, de retirer son hijab pour aller au lycée, en France, dans le cadre de l’application de la loi de 2004. « Je me suis dévoilée tous les jours pendant trois ans devant mon lycée. Ce n’était pas une libération, c’était une humiliation », témoigne l’invitée. Le dévoilement, dans ce cas, conclut-elle, n’a rien d’une libération et devient une contrainte sur le corps, sous le contrôle d’une institution qui impose la norme et en vérifie l’application.

Le hijab pour échapper aux normes ?

L’ adolescence a été un moment de bascule pour Liza Hammar, qui raconte avoir porté le hijab à cette période de sa vie, mais pas sous la contrainte. « À 14 ans, je voulais m’extraire du regard masculin », confie-t-elle.

Elle décrit un environnement marqué par la sexualisation précoce et la pression à se conformer à des normes hétérosexuelles. Dans ce contexte, et contrairement aux idées reçues, ce geste n’exprime pas, selon elle, une soumission aux normes sociales, mais constitue plutôt une tentative d’y échapper. « Je voulais être rencontrée au-delà de mon corps. »

Partant de sa propre expérience, Liza Hammar invite à refuser les simplifications et à interroger la complexité des trajectoires. Car les familles d’origine, comme la sienne, peuvent être traversées par des positions diverses : religieuses, laïques, athées. Elle souligne également que les sociétés dites « d’origine » sont elles-mêmes hétérogènes, et que « l’Occident n’a pas le monopole du rejet du voile ».

Critique des angles morts des milieux progressistes

Fella Hadj Kaddour interroge ensuite l’invitée sur la critique qu’elle réserve dans son ouvrage à des contradictions qui traversent, selon elle, la gauche et certains féminismes, particulièrement en France. Liza Hammar décrit en effet des milieux progressistes capables de reconnaître l’islamophobie comme forme de racisme, mais incapables d’intégrer pleinement la dimension spirituelle des personnes concernées.

Dans ces espaces, dit-elle, être croyante expose à une forme de disqualification intellectuelle. D’ailleurs, « j’ai été appréhendée comme une imbécile parce que j’adore Dieu », lance-t-elle avec une pointe d’humour. Sur le terrain, elle reproche à une partie de la gauche de ne pas mesurer pleinement les conséquences des lois sur les femmes musulmanes. C’est le cas en France, mais aussi au Québec, où des syndicats, illustre-t-elle en entrevue, conseillent aux femmes en hijab qui sont frappées par les lois 21 et 94 d’attendre d’être licenciées plutôt que de démissionner. « On est face à une discrimination à l’emploi. Le fait qu’elle soit légale ne change rien. »

Liza Hammar nuance cependant son propos en admettant que le terrain n’est pas aussi vide et qu’« il y a des personnes et des collectifs qui font ce travail ». Elle juge toutefois que ce n’est pas suffisant : « Je pense que les efforts de ces organismes-là et de ces militants-là ne sont pas soutenus de manière assez franche par le reste de la gauche. »

Au chapitre consacré aux solutions, elle écrit : « Face à une exclusion extrêmement violente de bien trop d’espaces et à une précarisation terrible touchant les femmes musulmanes portant le hijab, l’émergence des féminismes musulmans répond à un isolement politique. » Des féminismes qui, selon elle, renvoient à un spectre de luttes féministes investies par des femmes « qui non seulement ne voient pas d’opposition entre leur islamité et leur féminisme, mais avancent avec ces deux appartenances de manière concomitante et politiquement enrichissante. Appréhender l’islam depuis des perspectives féministes. »

Une maison d’édition comme espace de cohérence

Le choix de publier aux Éditions de la rue Dorion s’inscrit dans cette logique. Fondée en 2012 à Montréal, cette maison indépendante occupe une place singulière dans le paysage de l’édition au Québec. Son catalogue inclut des essais politiques, des pensées décoloniales, des travaux critiques, des écrits issus de luttes sociales ou encore des traductions comme celle de l’ouvrage édifiant Le nettoyage ethnique de la Palestine d’Ilan Pappé. Publier Le hijab, leur obsession et nous dans ce cadre relève d’une cohérence politique, mais constitue aussi un risque éditorial.

Liza Hammar explique avoir refusé plusieurs propositions en France afin de ne pas sacrifier l’intégrité de son propos pour une offre éditoriale qui « voulait réduire mon livre à la question des discriminations ». Ici, la collaboration avec La rue Dorion s’est construite autrement, car, dit-elle, « on m’a laissée aller au bout de mes idées ».

Elle souligne aussi l’importance des espaces éditoriaux indépendants : « Participer à ces espaces, c’est aussi une manière de faire circuler d’autres pensées. »

Le public interroge : entre la France et le Québec, des différences… et des similitudes

Une fois la parole donnée au public, plusieurs interventions déplacent la discussion vers une comparaison directe entre la France et le Québec. Une question revient : que signifie publier un tel livre dans deux contextes à la fois distincts et de plus en plus similaires ?

Liza Hammar répond d’abord par un constat nuancé. « J’ai l’impression qu’il y a de moins en moins de différences malheureusement entre la France et le Québec », avance-t-elle, tout en refusant de confondre les deux. Elle évoque son expérience en France, où les formes d’islamophobie restent, selon elle, plus frontales, contrairement au Québec, où le racisme, dit-elle, lui apparaît parfois plus difficile à saisir : « Au début, j’avais du mal à le lire… Je ne comprenais pas pourquoi ça me mettait mal à l’aise. »

Au fil des échanges, une idée s’impose : l’islamophobie ne se limite pas aux contextes nationaux. « Ça circule au niveau international », insiste l’autrice, évoquant des dynamiques plus larges, où se croisent discours politiques, héritages coloniaux et montée de certaines idéologies.

La soirée se termine sans rupture nette. Les discussions se prolongent autour de l’autrice, qui signe des exemplaires de son ouvrage et échange avec le public sur certaines nuances. Il y a là moins de certitudes, et plus de complexité. Le débat, ici, ne se clôt pas : il se déplie.

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