Global Sumud : à quoi servent encore les flottilles pour Gaza ?
Safa Chebbi et d'autres activistes sur une des flottilles du Global Sumud Flotilla. Photo : Safa Chebbi
31/5/2026

Global Sumud : à quoi servent encore les flottilles pour Gaza ?

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Les bateaux n’ont jamais atteint Gaza. Pourtant, pour plusieurs de ceux qui ont participé à la Global Sumud Flotilla ou l’ont suivie depuis Gaza et Montréal, l’essentiel de sa mission ne se trouvait peut-être pas sur l’eau. Par l’entremise des témoignages d’une militante canadienne revenue de la mission, d’une Palestinienne de Montréal et d’un journaliste qui parle depuis une zone de bombardements se dessine une autre question : une flottille peut-elle encore faire bouger les choses lorsqu’elle ne livre pas son aide ?

À travers les témoignages d’une militante canadienne revenue de la mission, d’une Palestinienne de Montréal et d’un journaliste à Gaza, notre reportage explore une question : une flottille peut-elle encore faire bouger les choses lorsqu’elle n’atteint pas sa destination?

La vidéo a fait le tour du monde. On y voit des militants de la Global Sumud Flotilla à genoux, face contre le sol, les mains ligotées derrière le dos, pendant leur détention, entourés de soldats des Forces de défense israéliennes (IDF). Quelques heures auparavant, leurs bateaux ont été interceptés dans les eaux internationales, et les militants ont été arrêtés et transférés sur des bâtiments de guerre israéliens, en route vers le port d’Ashdod. Les images, diffusées par le ministre israélien de la Sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir, ont rapidement provoqué une vague d’indignation et de critiques internationales envers Tel-Aviv. Plusieurs pays, dont l’Espagne, la France, l’Italie, la Grande-Bretagne et les Pays-Bas, ont condamné « une violation de la dignité humaine ». Des « traitements inhumains » et des « abus odieux dont les responsables doivent rendre compte », a condamné Anita Anand, ministre des Affaires étrangères du Canada, dont 12 ressortissants faisaient partie de la flottille.

« Toutes les techniques de torture ont été appliquées sur l’ensemble des participants et des participantes », témoigne Safa Chebbi. « Il y a eu des fractures, il y a eu vraiment des blessures très graves ; il y a encore des personnes qui sont à l’hôpital. Et il y a eu aussi des agressions sexuelles contre les hommes et les femmes », confie-t-elle à La Converse. Les témoignages seront documentés dans un rapport détaillé qui sera bientôt rendu public, promet-elle, et ce rapport servira à traîner l’État hébreu devant un tribunal.

Nous l’avons rencontrée chez elle à Montréal. Deux jours après son retour au pays, Safa Chebbi porte encore les signes d’une grande fatigue, quelques ecchymoses qu’elle ignore et un sourire calme, lointain – celui de quelqu’un qui revient d’une bataille sans avoir encore totalement quitté le champ qu’elle laisse derrière elle. Parmi les images fortes qu’elle garde de sa détention, il y a celle des traces laissées sur les murs des cellules par des détenus palestiniens : « Ça portait beaucoup de douleur et d’amour à la fois. Tu voyais aussi des traces de violence, des traces de sang sur les murs. La cellule parle vraiment de la violence vécue par les Palestiniens et les prisonniers dans ces espaces. »

« Remettre Gaza au centre »

La flotte de la Global Sumud comprenait 58 bateaux au départ, et des milliers de participants issus de 56 pays. À partir du 18 mai, la marine israélienne a commencé à les arraisonner au large de Chypre. Au final, 50 bateaux ont été interceptés, et 426 militants, arrêtés et placés en détention dans des prisons israéliennes.

Ses initiateurs qualifient la flottille de « plus importante opération maritime civile coordonnée jamais menée en Palestine ». Elle était partie avec un objectif clair : acheminer de l’aide humanitaire à Gaza et tenter de briser le blocus imposé au territoire palestinien – qui précipite la population dans la famine – et largement dénoncé, notamment par le gouvernement canadien.

Israël justifie ces interceptions par des impératifs sécuritaires et défend la légalité du blocus maritime imposé à Gaza.

« Israël a pleinement le droit d’empêcher les flottilles provocatrices de partisans terroristes du Hamas de pénétrer dans nos eaux territoriales et d’atteindre Gaza », a affirmé le premier ministre israélien Benjamin Netanyahu dans une publication sur les réseaux sociaux.

Rapellons que l’armée israelienne a intercepté les bateaux de la flotille à plus de 400 km de Gaza. Dans une déclaration collective publiée le 18 mai dernier, les ministres des Affaires étrangères d’Espagne, de Turquie, du Bangladesh, du Brésil, de Colombie, de Jordanie, de Libye, de Malaisie, des Maldives, du Pakistan et d’Afrique du Sud ont qualifié la saisie de ces bateaux en eaux internationales de « violation flagrante du droit international humanitaire ».

Les autorités israéliennes rejettent également les accusations selon lesquelles Gaza serait privée d’aide humanitaire. « La bande de Gaza est inondée d’aide », a soutenu le ministère israélien des Affaires étrangères, Gideon Sa'ar, affirmant que plus de 1,58 million de tonnes d’aide humanitaire étaient entrées dans l’enclave depuis octobre 2025.

Ces affirmations sont toutefois contestées par plusieurs organisations humanitaires internationales et les instances onusiennes, qui continuent d’alerter sur la situation alimentaire et sanitaire dans l’enclave palestinienne.

De leur côté, les militants de la flotille soutiennent que la mission va au-delà de l’aide alimentaire. Pour ceux à qui nous avons posé la question (voir notre vidéo), la réponse ne se mesure pas seulement en tonnes de nourriture ou en boîtes de médicaments, mais aussi dans la visibilité créée pour la question de la Palestine. « Évidemment, c’est une mission maritime, civile et humanitaire. Son objectif est de porter de l’aide humanitaire à Gaza, de briser le siège et d’ouvrir un corridor humanitaire pour l’aide, explique Safa Chebbi. Mais briser le siège, ce n’est pas seulement une mission humanitaire ou géographique. C’est aussi politique, diplomatique et médiatique. »

Elle poursuit : « Notre rôle, c’est aussi de briser le silence autour d’un siège qui existe depuis presque 20 ans contre Gaza. Notre objectif, c’est de remettre encore une fois la Palestine au centre de l’actualité internationale. »

À Gaza, une guerre qui continue

Pendant que les militants rentraient chez eux, Issa Saadallah s’entretenait avec nous depuis Jabaliya, dans le nord de Gaza. Journaliste depuis 26 ans, il n’a pas quitté l’enclave depuis le début de la guerre, en octobre 2023.

Quelle est la situation en ce moment à Gaza ? À cette première question, il répond, presque nonchalamment : « Il y a une dizaine de minutes, un bombardement israélien a visé un groupe de civils à une centaine de mètres d’ici. Je n’ai pas encore les détails parce que je me suis connecté pour vous parler. »

Puis, il reprend : « La situation est actuellement à son point le plus critique depuis 32 mois de crise continue. Une situation tragique. La plupart des gens vivent sous des tentes. L’eau n’est pas potable, la nourriture est impropre à la consommation, le système de santé est totalement détruit, le système éducatif est en ruines. »

Il raconte aussi les premiers mois du siège : « Pendant environ six mois, on nous forçait à manger de la nourriture pour animaux, parfois avariée. On mangeait de l’herbe. On buvait de l’eau stagnante et on se bouchait le nez pour pouvoir l’avaler. »

Dans ce contexte, il reconnaît lui-même les limites matérielles de l’aide d’une flottille. « Même si elle atteint Gaza, elle n’apporte que quelques objets. » Il ajoute toutefois immédiatement une nuance : « Ces mouvements expriment l’impuissance mondiale. L’impuissance des gouvernements, des pays européens, des pays arabes, des pays du monde entier. »

L’indignation sélective

De son côté, Safa Chebbi évoque une « indignation sélective ». La question a émergé après les images de détention : pourquoi les réactions internationales ont-elles semblé plus fortes lorsque des citoyens occidentaux se trouvaient parmi les détenus ?

« Alors que les centaines de militants de la flottille de Sumud qui ont été détenus illégalement par Israël sont en route vers leur pays, les prisonniers palestiniens doivent continuer à subir des abus innommables », rappelle Amnesty International. Des abus documentés par Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations Unies sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967.

En effet, ils seraient plus de 9 600 Palestiniens détenus dans des prisons israéliennes, la plupart sans procès. Mme Chebbi remet ce chiffre dans le contexte de la guerre contre Gaza : « Le génocide continue depuis trois ans, et l’indignation est encore sélective. » Pour elle, la flottille a existé parce que les gouvernements ont échoué. C’est à ce moment-là que les peuples s’organisent et prennent leurs responsabilités. « Le rôle des peuples du Nord global, c’est d’utiliser leurs privilèges, d’utiliser leur corps pour faire face à une machine de guerre et de rendre visible la réalité des Palestiniens. »

Cette lecture se rapproche d’une réflexion plus large sur les mouvements de solidarité internationaux : si les institutions semblent incapables de modifier une situation, certains citoyens cherchent à agir par eux-mêmes.

Quand les citoyens prennent le relais

Lors d’une soirée dialogue, La Converse a sondé la frustration des Palestiniens vivant à Montréal face à la négligence dont fait l’objet leur douleur et la violence qui sévit dans leur pays. Parmi eux, Reem Majid suit les récents événements depuis une autre position : celle d’une Palestinienne vivant loin de Gaza, mais qui voit la guerre traverser le quotidien de milliers de personnes ici aussi.

Membre du mouvement Palestinian Youth Movement (PYM), elle participe depuis le début de la guerre aux manifestations et aux campagnes de solidarité organisées dans la métropole.

Pour elle, les flottilles sont apparues dans un contexte particulier : celui d’une mobilisation populaire qui s’est élargie sans obtenir, selon elle, la réponse attendue des gouvernements occidentaux. « Nous pouvons voir que l’Ouest s’est élevé en réponse à ce génocide, a protesté et a amené les gens dans la rue, mais les gens ont vu que ce n’était pas assez. » Puis, elle ajoute : « Les gens voulaient prendre les choses en main et offrir eux-mêmes de l’aide, parce que les gouvernements de l’Ouest ne le faisaient pas. »

Reem Majid estime que le rôle des flottilles dépasse leur fonction humanitaire immédiate, et porte aussi une autre idée : celle d’une mobilisation internationale qui continue malgré les interceptions répétées et le soutien que certains États continuent à apporter à Israël. « La flottille est le signe que les gens du monde entier, plus particulièrement les gens de conscience du monde entier, continue à se battre contre le régime israélien, affirme-t-elle, malgré le fait que leurs gouvernements le soutiennent. » Elle y voit aussi une façon, pour une partie des citoyens, de prendre publiquement position : « Les gens continuent à dire qu’ils refusent d’être complices [...] et qu’ils soutiennent les Palestiniens. »

Depuis Montréal, son regard reprend une question qui traverse l’ensemble des témoignages recueillis : lorsque les institutions semblent incapables d’agir, jusqu’où les citoyens peuvent-ils prendre le relais ?

Ce qu’il reste à faire

Issa Saadallah dit ne pas avoir été surpris par les récents événements. Depuis le blocus imposé à Gaza en 2007, plusieurs flottilles ont été interceptées par Israël, parfois violemment. Il évoque notamment le Mavi Marmara, en 2010, lorsque neuf militants turcs avaient été tués lors d’un assaut israélien.

Mais ce qui le frappe davantage est la faiblesse des réactions internationales. « J’ai été surpris par la réaction mondiale modeste, particulièrement la réaction européenne. »

Pour lui, les condamnations diplomatiques restent largement symboliques. « Tout ce qu’ils font, c’est convoquer un ambassadeur pour protester ou le réprimander. » Il estime que cette absence de conséquences concrètes risque d’encourager Israël à aller plus loin. « C’est un indicateur qui permet à Israël d’attaquer à nouveau et encourage les attaques contre quiconque tente d’aider le peuple palestinien. »

Puis il élargit sa réflexion aux flottilles elles-mêmes. À ses yeux, leur impact immédiat demeure forcément limité face au rapport de force international. « Le résultat est relatif. Même s’il est modeste, je pense qu’à long terme ou à moyen terme il y aura un résultat positif. »

Il évoque l’effet cumulatif des réseaux sociaux, des images et des mobilisations citoyennes qui continuent d’alimenter une évolution progressive de l’opinion publique occidentale. « Même une grande partie du peuple américain est très mécontente des crimes israéliens. Il y a aussi des peuples européens qui ne sont pas satisfaits de ce qui se passe et ils trouvent ces moyens de solidarité. »

Mais cette solidarité reste traversée par une contradiction profonde, car, résume-t-il, « les flottilles expriment l’impuissance mondiale : l’impuissance des gouvernements, des pays européens, des pays arabes, des pays du monde entier. »

Même si une flottille atteint Gaza, dit-il, sa cargaison reste dérisoire face à l’ampleur des besoins. Sa véritable fonction serait donc ailleurs : dans sa capacité à maintenir Gaza visible et à créer, malgré tout, un espace de solidarité internationale. « Le moins qu’ils puissent faire est d’organiser de telles missions maritimes pour exprimer leur solidarité et apaiser leur conscience », dit-il, évoquant des citoyens qui refusent de rester passifs devant « des enfants tués, brûlés vifs », des prisonniers « torturés à mort » et une population « complètement assiégée ».

Depuis Jabaliya, dans le nord de l’enclave palestinienne, Issa Saadallah envoie aussi un message au premier ministre canadien. « Ce que vous n’accepteriez pas qu’il arrive à vos enfants et à vos petits-enfants sous la bannière canadienne, n’acceptez pas qu’il arrive aux enfants palestiniens », dit-il. Puis, il ajoute : « J’espère qu’il prendra une position qui apaisera sa conscience et celle de l’humanité. »

La Global Sumud Flotilla n’a pas atteint l’enclave palestinienne, à l’instar de plusieurs missions avant elle. Mais pour celles et ceux qui y ont pris part ou qui l’ont observée depuis Gaza et Montréal, sa cargaison principale ne se trouvait peut-être pas uniquement dans les bateaux.

Dans les jours suivant l’interception, les images des arrestations, puis celles des militants accueillis à leur retour dans leurs pays ont remis Gaza sous les projecteurs, après que l’enclave ait été largement éclipsée par le conflit entre les États-Unis et l’Iran.

Et pendant que les débats diplomatiques se poursuivent, le décompte des morts continue lui aussi à augmenter.

Flottilles vers Gaza : les principaux repères

Depuis 2008, plusieurs flottilles civiles internationales ont tenté de rejoindre Gaza pour contester le blocus imposé par Israël depuis 2007 et acheminer de l’aide humanitaire.

Les premières missions du mouvement Free Gaza parviennent à atteindre l’enclave palestinienne en 2008. Mais l’épisode le plus marquant survient en 2010 avec le Mavi Marmara, un navire turc pris d’assaut par l’armée israélienne en eaux internationales. Neuf militants sont tués, provoquant une crise diplomatique majeure entre Israël et la Turquie.

Depuis, plusieurs autres missions maritimes, comme la Freedom Flotilla, la Women’s Boat to Gaza en 2016, ou encore l’expédition du Handala en septembre 2025 ont été interceptées, leurs participants arrêtés puis expulsés. La Global Sumud flotilla est la 38e expédition dans la tradition de solidarité navale avec Gaza.

Au fil des années, les flottilles sont devenues autant des opérations humanitaires que des actions politiques et médiatiques visant à maintenir Gaza dans l’attention internationale et à dénoncer le blocus israélien.

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