À Saint-Michel, des parents veulent comprendre la DPJ avant d’en avoir peur
Kim Roiseux, Wendy Deluy et Hélène Savard de la DPJ entouré de jeunes et de parents. Photo : Nouri N.
9/6/2026

À Saint-Michel, des parents veulent comprendre la DPJ avant d’en avoir peur

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Entre les parents immigrants et la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), le fossé de la méfiance reste difficile à combler. Même si l’institution est parfois citée comme un modèle à l’étranger, sur le terrain, elle suscite encore trop souvent de l’angoisse.

À Saint-Michel, des parents ont demandé à rencontrer directement des représentantes de l’institution afin de leur poser leurs questions, de confronter certaines croyances et de mieux comprendre un système qui continue à éveiller la méfiance.

La chaleur de ce début de juin n’a pas empêché les citoyens de se pointer au rendez-vous. Dans les locaux du Forum jeunesse de Saint-Michel, les sièges se remplissent progressivement. Au fil de la soirée, rares sont ceux qui quittent les lieux avant la fin. Pendant près de deux heures, parents, jeunes et intervenants communautaires écoutent, questionnent et débattent avec des représentantes de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ).

L’intérêt pour la rencontre témoigne de l’importance du sujet. Si la DPJ est souvent présentée comme l’un des piliers du système québécois de protection de l’enfance, son nom continue d’évoquer chez certaines familles la peur du placement, de l’intervention de l’État dans la vie familiale ou encore des conséquences sur leur parcours migratoire.

Pour plusieurs parents réunis au Forum jeunesse de Saint-Michel, une question demeure : comment ne pas considérer la DPJ comme une institution dont il faut se méfier ?

Ce soir-là, pour briser la glace et démystifier son rôle, l’équipe de la DPJ – composée de Wendy Deluy, de Kim Roiseux et de Hélène Savard – a misé sur un quiz interactif. Placements, critères d’immigration, différences culturelles : aucun sujet n’est resté tabou.

Une rencontre à la demande des parents

L’idée de cette rencontre n’est pas venue de la DPJ. Elle est venue des parents eux-mêmes. « Il y a beaucoup de parents qui m’ont demandé au début de l’année : “Est-ce qu’on peut avoir une rencontre avec la DPJ ?” » raconte Mohamed Mimoun, coordinateur du Forum jeunesse de Saint-Michel et initiateur de la rencontre.

Certains étaient déjà dans une situation impliquant la protection de la jeunesse. D’autres cherchaient simplement à comprendre. « Il y avait beaucoup de situations liées à leurs enfants, surtout des ados de 14 à 16 ans, poursuit-il. Ils avaient entendu beaucoup de choses sur l’intervention de la DPJ – qu’on prend les enfants, qu’on les met dans les centres jeunesse, etc. » Au fil des discussions avec les familles, il a constaté que plusieurs hésitaient même à demander de l’aide auprès d’autres services.

Il faut dire que l’inquiétude ambiante avait été ravivée quelques jours auparavant. Une vidéo, devenue virale sur les réseaux sociaux, montrait une intervention de la DPJ, accompagnée de policiers, auprès d’une famille québécoise. Filmée par la mère des enfants, la scène montrait des pleurs, des cris et la détresse d’une famille confrontée à une décision de placement.

Ne connaissant pas les détails du dossier, les trois représentantes de la DPJ ont refusé de commenter l’intervention elle-même, évoquée naturellement au cours de l’échange. Elles ont toutefois reconnu le caractère profondément douloureux de telles situations, tant pour les familles que pour les intervenants appelés à appliquer les décisions rendues dans l’intérêt des enfants.

Pour plusieurs personnes présentes, ces images alimentent la perception négative de l’institution. Pour M. Mimoun, la meilleure façon d’y remédier demeure de permettre aux citoyens de poser directement leurs questions.

Paradoxalement, les parents étaient peu nombreux au rendez-vous. Deux mères seulement ont participé aux échanges, aux côtés de plusieurs jeunes et d’intervenants communautaires.

Mohamed Mimoun dit l’avoir regretté. Selon lui, le choix d’un soir de semaine a peut-être limité la participation de plusieurs parents, souvent occupés par le travail ou les responsabilités familiales.

Celles qui étaient présentes ont toutefois pris la parole. L’une d’elles a notamment remis en question l’anonymat des personnes qui effectuent un signalement à la DPJ. Évoquant des situations de « vengeance » et de « malcommunication », elle a plaidé pour que les familles puissent connaître l’identité de la personne à l’origine du signalement.

Les représentantes de la DPJ ont rappelé que la confidentialité des signalements est prévue par la loi. « On aime mieux avoir quelques faux signalements que de ne pas signaler des enfants qui seraient vraiment dans le besoin », a répondu Kim Roiseux, tout en reconnaissant que des signalements malveillants peuvent parfois survenir.

Une institution sous la loupe

Si plusieurs participants sont venus chercher des réponses auprès de la DPJ, c’est aussi parce que l’institution traîne un lourd héritage de controverses et de critiques.

Au Québec, la protection de la jeunesse a fait l’objet d’une importante remise en question à la suite du drame de la fillette de Granby, en 2019. Les travaux de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, présidée par l’ancienne juge Régine Laurent, ont révélé au grand jour des défaillances systémiques touchant la circulation de l’information, l’accès aux services et la capacité du réseau à répondre aux besoins des enfants vulnérables.

Dans plusieurs communautés autochtones, la DPJ a également été critiquée pour une approche jugée trop éloignée des réalités culturelles des familles. Des nations comme les Innus et les Atikamekw ont réclamé davantage d’autonomie en matière de protection de l’enfance, estimant que les solutions conçues par les communautés elles-mêmes permettent souvent de mieux préserver les liens familiaux et culturels.

Dans les communautés noires, plusieurs recherches ont aussi documenté une surreprésentation des enfants dans les signalements, les enquêtes et les placements. Alicia Boatswain-Kyte, professeure adjointe à l’École de service social de l’Université McGill, a montré dans une étude réalisée en 2020, puis dans un travail collectif publié à la fin de 2025, qu’un enfant noir court un risque beaucoup plus élevé de faire l’objet d’une enquête ou d’un placement qu’un enfant blanc.

Les familles immigrantes sont-elles ciblées ?

À Saint-Michel, les questions des parents dépassent donc largement le cadre personnel : c’est un véritable débat de société qui s’est invité dans la salle, notamment sur la façon dont le système intervient auprès des familles.

L’un des échanges les plus importants de la soirée porte sur la question suivante : « La DPJ intervient souvent dans les familles immigrantes simplement parce qu’elles sont immigrantes ou parce qu’elles ont moins d’argent ? »

Pour la travailleuse sociale Kim Roiseux, la réponse est non. « L’origine culturelle, le statut d’immigration ou la situation financière ne sont pas des motifs d’intervention », affirme-t-elle. La discussion ne s’arrête toutefois pas là. L’intervenante reconnaît que les familles immigrantes sont davantage présentes dans les dossiers de protection de la jeunesse. « Les familles immigrantes sont quand même surreprésentées à la DPJ pour plein de raisons », explique-t-elle.

La travailleuse sociale évoque aussi les défis vécus par les familles nouvellement arrivées : adaptation à une nouvelle société, isolement, méconnaissance des services ou encore situations de crise liées à l’installation dans un nouveau pays. Cela dit, le placement demeure le dernier recours, précise-t-on, et dans la grande majorité des situations, la DPJ travaille avec la famille pour que les enfants restent à la maison en toute sécurité. « Souvent, on arrive, on explique les choses, on trouve les ressources nécessaires et, finalement, la DPJ ne reste pas impliquée », ajoute Mme Roiseux.

De la différence culturelle au malentendu

Pour illustrer les situations auxquelles elle est confrontée, Wendy Deluy raconte l’histoire d’une mère immigrante signalée à la DPJ pour négligence. L’école s’inquiétait parce que l’enfant, à la différence de ses camarades, n’avait pas de repas à l’heure du dîner. « On disait que c’était de la grosse négligence », se souvient-elle. En rencontrant la famille, l’intervenante dépêchée par la DPJ a découvert une tout autre réalité.

Dans le pays d’origine de la mère, les habitudes alimentaires sont différentes. L’enfant recevait ainsi le matin un repas très copieux qui, selon la famille, couvrait ses besoins pour une grande partie de la journée. « Quand elle me décrivait tout ce que l’enfant mangeait le matin, je me disais : “Mon Dieu, c’est le repas de toute une journée ! ” » commente Mme Deluy.

L’intervention a alors pris une autre direction, poursuit-elle : « Il a fallu expliquer à la mère comment ça fonctionnait ici et expliquer aussi à l’école la réalité de cette famille. »

Pour Wendy Deluy, cet exemple montre qu’un signalement ne correspond pas toujours à une situation de maltraitance. « Ce n’était pas une mère négligente. C’était une méconnaissance de la culture de l’un et de l’autre », résume Wendy Deluy, provoquant des hochements de tête approbateurs dans la salle, où plusieurs parents craignent précisément que leurs pratiques culturelles soient mal interprétées.

Le poids des mots

Un autre moment fort concerne l’expression « compétences parentales ». Pour Mohamed Mimoun, celle-ci peut être connotée négativement chez certaines familles immigrantes. « Les compétences parentales, c’est une expression qui ne passe pas chez plusieurs familles immigrantes, affirme-t-il. Pour elles, être parent est quelque chose de fondamental. Quand on leur parle de compétences parentales, elles peuvent avoir l’impression qu’on remet en question leur capacité à être père ou mère. »

Plusieurs participants interviennent à leur tour. L’un d’eux suggère de parler plutôt de stratégies parentales ou d’outils. Un autre compare la situation à celle d’un médecin qui utiliserait uniquement son jargon scientifique avec ses patients. Les représentantes de la DPJ accueillent la remarque avec intérêt. « Ces rencontres-là sont très riches pour nous, reconnaît Hélène Savard, cheffe de service à la DPJ. Apprendre que le mot “compétences parentales” peut heurter certaines personnes, ça nous permet aussi de nous ajuster. »

Au fil de la discussion, un participant demande également si la DPJ a adapté ses pratiques à l’évolution de la société québécoise et à sa diversité croissante.

Les représentantes de l’institution affirment que plusieurs changements ont été apportés au fil des années, tant dans les approches d’intervention que dans la composition des équipes. « Quand je suis arrivée à la DPJ, il y a 26 ans, j’étais la seule femme noire », raconte Wendy Deluy. Aujourd’hui, dit-elle, les intervenants proviennent d’horizons beaucoup plus variés. « Ça apporte un regard différent sur l’intervention. » L’intervenante souligne également que certaines réalités culturelles et religieuses sont davantage prises en considération qu’auparavant, notamment lorsqu’un enfant est placé. Selon elle, l’institution a toutefois encore du travail à faire pour mieux s’adapter à la diversité des familles qu’elle accompagne.

La peur des conséquences sur l’immigration

Parmi les questions du quiz, celle portant sur l’immigration revient à plusieurs reprises. Pour de nombreuses familles, l’inquiétude est réelle. Une intervention de la DPJ peut-elle compromettre une demande de résidence permanente ? Peut-elle avoir une incidence sur le statut migratoire des parents ou des enfants ?

« C’est souvent quelque chose qu’on entend quand on arrive dans les familles. Les gens ont peur qu’on communique avec l’immigration ou que ça laisse une tache dans leur dossier », souligne Kim Roiseux. Et tout de suite, elle insiste sur le fait que la DPJ ne communique pas avec les services d’immigration dans le cadre de ses interventions habituelles.

Sa collègue Wendy Deluy apporte toutefois une nuance importante. Elle rappelle que les situations relevant de la Loi sur le système de justice pénale pour les adolescents (LSJPA), qui touche les jeunes ayant commis certaines infractions criminelles, relèvent d’un cadre différent de celui de la protection de la jeunesse.

« Dans le cas des jeunes [qui tombent sous le coup de la LSJPA], ça peut, je dis bien “ça peut” avoir un impact sur la demande [d’immigration]. Ça ne veut pas dire que ça a nécessairement des conséquences, mais il faut absolument que la famille vérifie auprès d’un avocat spécialisé en immigration », explique-t-elle.

Pour les familles présentes, cette distinction semble importante. Plusieurs découvrent que certaines informations qui circulent dans leur entourage ne correspondent pas nécessairement à la réalité des interventions de la protection de la jeunesse.

Un dialogue pour réduire la méfiance

Au-delà des réponses apportées aux questions des participants, la rencontre avait aussi pour objectif de créer un espace d’échange entre l’institution et les citoyens. « Aller vers l’autre, c’est super important », affirme Hélène Savard, cheffe de service à la DPJ. Selon elle, ces rencontres permettent aux parents de poser des questions qu’ils n’oseraient pas nécessairement poser à leur propre intervenant.

La démarche est également utile pour l’institution elle-même. « Si les gens ne nous alimentent pas, on reste dans des pratiques qui ne sont peut-être pas les meilleures », reconnaît-elle.

Certes, une seule soirée ne balaiera pas des décennies de méfiance. Mais pour Mohamed Mimoun, ce dialogue direct est un premier pas crucial. Pour offrir une solution de rechange, Michèle Laramée, représentante du CLSC de Saint-Michel, est aussi sur place pour présenter les services de soutien de première ligne, ceux qui permettent, justement, d’éviter d’en arriver à un signalement.

Dans un quartier où apprivoiser le système québécois reste un défi quotidien, la solution passe par le dialogue. « Pourquoi ne pas aller chercher les réponses à la source ? » conclut Mohamed Mimoun. Ce soir-là, les parents de Saint-Michel ont courageusement choisi de poser les questions qui font peur.

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