« Ça fait des années qu’on le dit » – À Montréal-Nord, le scandale du Poste 39 ne surprend personne
Manifestation du lundi 15 juin 2026 à Montréal-Nord pour dénoncer des allégations de profilage racial visant des policiers du poste 39. Photo : Édouard D.
17/6/2026

« Ça fait des années qu’on le dit » – À Montréal-Nord, le scandale du Poste 39 ne surprend personne

Reading time:
5 Minutes
Local Journalism Initiative
ILLUSTRATOR:
EMAIL
Note de transparence
Support this work

Pour plusieurs résidents de Montréal-Nord, les révélations visant 16 policiers du poste de quartier 39 n’ont pas provoqué la surprise, mais un sentiment de déjà-vu. Citoyens, organismes communautaires et intervenants racontent des expériences qu’ils disent dénoncer depuis des années. Reportage auprès de ceux qui affirment vivre les conséquences du profilage racial et de ceux qui tentent d’en réparer les effets.

Appuyée sur une béquille, le regard rivé sur le peloton, Karen avance avec détermination, rue Langelier, pour rattraper la manifestation. Il est environ 20 h 30, et les manifestants, regroupés d’abord devant le poste de quartier 39 (PDQ 39) de Montréal-Nord, ont décidé de marcher dans les rues du quartier et de crier leur colère et leur indignation à la suite des allégations visant les policiers de ce poste.

La résidente du boulevard Lacordaire aurait pu rester chez elle, mais dès qu’elle a eu vent de la manifestation, elle est descendue dans la rue. « Je devais être ici », dit cette Québécoise d’origine mexicaine, en s’efforçant de hâter le pas aux côtés de sa fille et de son conjoint. Si Karen s’est jointe à la marche malgré ses difficultés à se déplacer, c’est parce qu’elle dit reconnaître dans cette affaire une partie de ce que vit son propre fils.

Âgé de 17 ans et étudiant à l’école secondaire Henri-Bourassa, le jeune homme aurait été ciblé à plusieurs reprises par des policiers du quartier. « Chaque fois qu’il est avec ses amis, ce sont les mêmes policiers qui le suivent, qui l’arrêtent, qui le plaquent au sol », raconte-t-elle. Sur son téléphone, elle montre des vidéos et des photographies qu’elle conserve depuis des mois. Certaines images montrent des marques laissées par des menottes.

Dans l’une des interventions qui l’ont particulièrement marquée, son fils a été ramené à la maison par des policiers qui le soupçonnaient d’avoir volé un véhicule. « Je leur ai demandé : “S’il a volé une voiture, pourquoi vous le ramenez à la maison ?” Ils ont ri de moi », se remémore-t-elle, indignée.

Quarante-huit heures après les révélations choc de Fady Dagher, les langues se délient (de nouveau) à Montréal-Nord pour raconter des scènes quotidiennes, semblables à celles de Karen et de son fils. Et ici, personne ne se dit surpris par ce que le chef de la police de Montréal semble découvrir.

Karen n’est pas le seul visage de cette colère. Plus loin, Mahmoud Canly participe lui aussi à la manifestation. Le Québécois d’origine kurde affirme être là parce qu’il reconnaît dans les révélations actuelles une expérience qui a profondément marqué sa famille.

À l’été 2023, des policiers sont intervenus à son domicile après un signalement lié aux cris de sa plus jeune fille. Lorsque Mahmoud arrive sur place après le travail, plusieurs voitures de police sont devant la résidence. Sa femme et son fils adolescent ont été séparés pour être interrogés.

Trois ans plus tard, il affirme que les séquelles physiques et psychologiques sont toujours présentes. « Ma femme ne va pas mieux psychologiquement. Elle a encore mal. Chaque fois qu’elle voyait le salon de notre ancienne maison, ça lui rappelait cette histoire. » Le couple a finalement vendu sa résidence pour déménager dans un autre secteur de Montréal-Nord. « On a changé de maison juste pour être tranquilles », raconte-t-il.

La famille a porté plainte et entrepris diverses démarches, mais Mahmoud estime n’avoir jamais obtenu de réponses satisfaisantes. « Ils ont nié les faits. Ça fait plus mal […] Ils sont plus forts. »

Il explique que, s’il participe aujourd’hui à la conférence de presse et à la marche, c’est parce qu’il ne veut pas que d’autres familles vivent la même chose. « Il faut que ça cesse. On est dans une société civilisée. Je sais qu’il y a de bons policiers. Ceux qui voient des choses doivent avoir le courage de les dénoncer. »

« Nous sommes indignés, mais malheureusement pas surpris »

Quelques heures avant la manifestation, des représentants du Regroupement des intervenants et intervenantes d’origine haïtienne (RIIOH) étaient réunis dans les locaux du Café-Jeunesse Multiculturel, rue Pascal. Le regroupement venait réagir aux révélations selon lesquelles 16 policiers du PDQ 39 font l’objet de mesures administratives après des allégations de propos et de comportements racistes visant notamment des personnes noires et arabes.

Dans son communiqué, le RIIOH parle de révélations « graves, révoltantes et inacceptables » qui viennent confirmer ce que des citoyens, des familles, des jeunes et des organismes dénoncent depuis des années : l’existence de comportements discriminatoires et de pratiques qui pénalisent de nombreux résidents noirs et arabes. Les témoignages de profilage racial, de discrimination et de traitements différenciés auraient trop souvent été minimisés, remis en question ou ignorés. « Aujourd’hui, nous sommes indignés, mais malheureusement pas surpris », résume la porte-parole du regroupement, Sheila Fortuné.

Pour le RIIOH, l’enjeu dépasse largement les policiers visés. Le regroupement refuse que l’affaire soit réduite aux gestes de quelques individus et estime qu’elle soulève des questions systémiques de gouvernance, d’imputabilité et de confiance entre les institutions et les communautés.

Le scandale qui secoue le SPVM

Vendredi dernier, le directeur du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), Fady Dagher, annonçait la suspension de 2 policiers et le retrait du terrain de 14 autres membres du PDQ 39. L’enquête interne a été déclenchée après que des policiers du poste eurent eux-mêmes signalé des comportements jugés inacceptables au sein de leur unité.

Les révélations ont rapidement provoqué une onde de choc. La Ligue des droits et libertés réclame une commission d’enquête publique sur le racisme au sein du SPVM ainsi que l’abolition des interpellations policières.

La mairesse de l’arrondissement de Montréal-Nord, Christine Black, a affirmé que les révélations ravivaient « des blessures et des expériences qui remontent à loin » chez plusieurs citoyens, particulièrement au sein des communautés noires, arabes et racisées. « Toute forme de racisme, de discrimination ou de profilage racial est inacceptable », a-t-elle ajouté, estimant que les institutions n’avaient « pas encore fait assez pour endiguer le racisme ».

La nouvelle mairesse de Montréal, Soraya Martinez Ferrada, a également reconnu l’existence du racisme systémique. « Je veux m’adresser aux citoyens et citoyennes de Montréal-Nord, à toutes les personnes qui, un jour, se sont senties surveillées, visées, profilées […] On vit dans une société où le racisme systémique existe », a-t-elle déclaré.

À Québec, la première ministre Christine Fréchette a demandé que toute la lumière soit faite rapidement sur cette affaire, tandis que le ministre de la Sécurité publique, Ian Lafrenière, a qualifié les allégations de « complètement inacceptables et choquantes ».

« Une centaine de fois »

Samuel Bunche n’a pas besoin de réfléchir longtemps lorsqu’on lui demande s’il a déjà vécu du profilage racial. « Énormément », répond-il. Le résident de Montréal-Nord, qui est âgé de 30 ans, affirme avoir grandi dans le quartier. Athlète d’arts martiaux, il est impliqué dans plusieurs activités communautaires et estime avoir été interpellé par la police « une centaine de fois » au cours de sa vie. « Je me suis souvent fait arrêter, mettre dans des autos de police, interpeller. Je dirais au moins une centaine de fois », confie-t-il à La Converse.

Il évoque plusieurs interventions qui, selon lui, relevaient du profilage racial. L’une d’elles, à Laval, a mené à une poursuite civile. Après trois ans de démarches, la Ville de Laval a reconnu l’existence du profilage racial dans son dossier et lui a versé une compensation. Mais ce n’est pas cet épisode qui l’a le plus marqué. Ce qui l’inquiète davantage, dit-il, c’est la banalisation de ces expériences. « Il y a tellement de situations qui se produisent que ça devient normal. C’est ça, le problème. Ça arrive tellement souvent qu’on est épuisés. On se dit : “Ça va arriver demain encore, la semaine prochaine encore.” »

Selon lui, cette résignation est largement partagée dans le quartier. « Tous les jours, on entend des histoires. Il n’y a plus rien qui nous surprend. Tellement que ça arrive, ça ne nous surprend plus. » Les révélations sur le PDQ 39 ne l’ont donc pas étonné. « Ce qui est surprenant, c’est la manière dont ça a été fait et le fait qu’ils le reconnaissent. Parce que ça a souvent été nié. » Au fil des années, ces expériences ont aussi eu des effets plus personnels. Samuel affirme ressentir une forme d’anxiété chaque fois qu’il croise des policiers. « Quand je vois la police, je me demande : “Est-ce que j’ai fait quelque chose de mal ? Est-ce que c’est pour moi ?” » Une réaction qu’il juge anormale. « Je ne suis pas quelqu’un de stressé dans la vie. Mais quand je vois la police, je me remets en question et j’ai cette anxiété qui monte. Ça ne devrait pas être normal. Je ne devrais pas ressentir ça quand je vois la police. »

Ceux qui ramassent les pots cassés

Pour comprendre pourquoi les révélations sur le PDQ 39 provoquent davantage de colère que de surprise à Montréal-Nord, il faut pousser la porte des organismes communautaires. C’est dans les locaux du Café-Jeunesse Multiculturel, où le RIIOH a tenu sa conférence de presse, que Slim Hammami reçoit chaque jour des jeunes du quartier. Pour le directeur de l’organisme, le scandale n’est pas une découverte. « On a été surpris, dit-il, par l’ampleur, par le nombre de policiers concernés et par les mesures annoncées. Mais sur les agissements eux-mêmes, non. Ça fait des années que ça existe à Montréal-Nord. »

Les récits d’interventions policières font partie du quotidien de l’organisme. « La grande majorité des jeunes qu’on accueille ont des histoires avec la police. On les accompagne, on les écoute. Des histoires, on en a plein », affirme M. Hammami. Selon lui, la véritable nouveauté réside dans le fait que ces comportements soient aujourd’hui reconnus publiquement : « Peut-être que ce qui s’est passé va réveiller certaines consciences. »

Si plusieurs évoquent le souvenir des émeutes de 2008 après la mort de Fredy Villanueva, Slim Hammami ne croit pas à un scénario semblable, et rappelle que la mort du jeune homme avait alors servi d’élément déclencheur après des années de tensions accumulées.

Dix-huit ans plus tard, il craint toutefois que les promesses de changement ne connaissent le même sort qu’après 2008. « On a joué le jeu. On a collaboré. On a créé des espaces de discussion. Puis, les choses ont été un peu oubliées », regrette-t-il au micro de La Converse.

Pour lui, la stigmatisation persistante de Montréal-Nord et les problèmes de criminalité servent parfois à justifier certains comportements policiers. « Il faut rappeler une chose simple : à Montréal-Nord, on est dans un espace de droit, et les policiers doivent faire leur travail correctement. »

Le RIIOH souhaite maintenant rencontrer le directeur du SPVM, Fady Dagher. « Nous avons un ancrage très fort dans le quartier. Nous espérons être écoutés et que les discussions partiront de ce que vivent réellement les gens sur le terrain. »

Cas isolés ou problème systémique ?

À Montréal-Nord, une autre question revient dans les conversations : comment expliquer que tant de citoyens disent avoir vécu des expériences similaires pendant des années ?

Pour Salim Baghdadi, sociologue et coordinateur en sécurité urbaine à la Table de quartier de Montréal-Nord, la réaction du quartier n’est pas surprenante. « Cela fait des années que des jeunes, des familles et des résidents racontent certaines expériences. Les organismes et les intervenants les entendent depuis longtemps », avance-t-il.

Selon lui, chaque intervention policière est généralement examinée comme un événement isolé. Mais lorsque des récits similaires s’accumulent pendant des années, ils dessinent un portrait plus large. « Une expérience individuelle peut toujours être interprétée de différentes façons. Mais quand plusieurs personnes qui ne se connaissent pas décrivent des situations comparables, cela devient un phénomène social qu’il faut prendre au sérieux. »

Sans se prononcer sur les enquêtes en cours, le sociologue observe déjà les conséquences de cette accumulation de récits, car, souligne-t-il, « lorsqu’une partie de la population a l’impression qu’elle ne sera pas traitée de la même manière que les autres citoyens, la confiance envers les institutions s’effrite progressivement ».

Cette méfiance touche aussi les mécanismes de plainte : « Plusieurs personnes nous disent qu’elles ne voient pas l’intérêt de porter plainte parce qu’elles ont l’impression que cela ne changera rien. » Pour Salim Baghdadi, l’affaire du PDQ 39 dépasse donc les seules responsabilités individuelles et soulève la question de la relation entre une institution publique et une partie de la population qu’elle est censée servir.

Il souligne toutefois un élément porteur d’espoir : les signalements à l’origine de l’enquête proviennent de policiers eux-mêmes, et « cela montre qu’à l’intérieur même de l’institution, certaines personnes ont refusé de rester silencieuses ». Reste maintenant à savoir si cette remise en question permettra de reconstruire une confiance fragilisée depuis longtemps.

Une marche vers un souvenir impossible à oublier

Vers 22 h, les manifestants arrivent devant le parc Henri-Bourassa, là où Fredy Villanueva a été tué par un policier en août 2008. Dix-huit ans plus tard, son nom continue de surgir dans les conversations dès que les relations entre la police et le quartier refont surface.

Pour plusieurs participants, la destination de la marche est hautement symbolique et rappelle que les débats actuels s’inscrivent dans une histoire beaucoup plus longue. Une histoire faite de méfiance, de blessures et de promesses de changement.

Aujourd’hui, les organismes communautaires voient dans les révélations du PDQ 39 une occasion de rouvrir une discussion qu’ils jugent nécessaire depuis longtemps. Reste à savoir si cette fois, disent-ils, les citoyens de Montréal-Nord auront véritablement le sentiment d’être entendus.

Current events through dialogue.
News Through dialogue.