À Trois-Rivières, une prière de l’Aïd al-Adha a suffi à susciter une vague de commentaires haineux. À Shawinigan, quelques jours plus tard, le slogan au sujet d’un « Québec blanc » surgit dans la rue. À l’approche d’une élection provinciale où l’identité, la laïcité et l’immigration risquent de servir encore de raccourcis politiques, l’Aïd al-Adha devient le révélateur discret d’une tension plus large. Au Québec, certains gestes posés par des musulmans ne sont toujours pas perçus comme des gestes ordinaires de la vie collective. Ce reportage raconte ce que cela fait à une fête – dans les salons, les familles et les mosquées – lorsqu’elle doit encore traverser le regard des autres avant de pouvoir simplement exister.
Une soirée presque ordinaire
Chez Nadia et Hassan, à Mirabel, la télévision joue déjà dans le salon.
Le Canadien est en train de perdre, les enfants courent entre les pièces et quelqu’un cherche une assiette qui a disparu dans la cuisine. Puis, Nadia regarde Hassane, absorbé par la partie, avant de lui lancer : « Lâche la game du Canadien. Aujourd’hui, joue avec les enfants ! »
Tout le monde éclate de rire.
La scène pourrait se dérouler dans n’importe quelle famille québécoise un soir de fête. Un match en arrière-plan. Des enfants qui prennent trop de place. Une maison pleine. Des adultes qui essaient de faire tenir ensemble le repas, les conversations et le désordre du salon.
Mais ce soir-là, alors que des familles musulmanes célèbrent l’Aïd al-Adha dans leur maison, leur mosquée ou leur salle communautaire, la fête fait aussi l’objet de commentaires haineux ailleurs au Québec.
À Trois-Rivières, la tenue d’une prière de l’Aïd dans un lieu privé a provoqué une vague de réactions racistes et de menaces en ligne. Quelques jours plus tard, à Shawinigan, des manifestants masqués ont déployé une banderole sur laquelle était écrite la phrase suivante : « Je me souviens d’un Québec blanc. »
Entre l’intimité d’un salon et le tumulte public, un décalage s’impose.
Pour les familles rencontrées, l’Aïd n’est pas d’abord un enjeu de société. C’est une journée de retrouvailles, de transmission et d’amour. Pourtant, l’actualité finit toujours par entrer dans les foyers, d’une façon ou d’une autre. Par une notification. Par une vidéo. Dans une question posée à l’école. Dans le regard d’un enfant qui comprend trop vite que sa fête peut devenir, pour d’autres, un problème.
Quand les enfants rapportent le monde à la maison
Nadia est famille d’accueil depuis plusieurs années. Dans sa maison, elle constate souvent combien les enfants saisissent ce que les adultes croient leur cacher. « Les enfants absorbent tout, dit-elle. Même quand on pense qu’ils n’écoutent pas, ils écoutent. »
Ce qu’ils entendent ne vient pas seulement des parents. Cela vient aussi de l’école, des réseaux sociaux, de conversations attrapées au passage. Son fils de 12 ans lui a récemment parlé de vidéos qui tournent les musulmans en dérision. On y rit du sacrifice du mouton. On transforme une pratique religieuse en blague facile. On présente l’Aïd comme quelque chose de bizarre, presque de suspect.
Le ton se veut parfois humoristique. Mais pour un enfant qui regarde, l’effet n’est pas de l’ordre de la plaisanterie. Il comprend que ce qui est normal chez lui peut devenir matière à moquerie quand il sort de la maison.
Sa fille, elle, est revenue de l’école avec une autre question. Un élève avait qualifié l’Aïd de weird. Elle voulait comprendre pourquoi. « Avant, les enfants pensaient juste aux cadeaux et aux cousins, raconte Nadia. Maintenant, ils posent des questions qu’un enfant ne devrait même pas avoir à se poser. »
C’est peut-être ainsi que l’actualité entre le plus profondément dans les foyers. Pas toujours par les grandes manchettes, mais par une phrase ramenée de la cour d’école. Par un mot qui oblige un parent à expliquer trop tôt ce qu’il aurait voulu laisser dehors.
Nadia ne veut pas faire de l’Aïd une journée de justification. Elle ne veut pas passer cette fête à corriger le regard des autres. Elle veut que les enfants jouent. Qu’ils rient. Qu’ils gardent de cette journée des souvenirs simples.
Mais dans un climat où les pratiques musulmanes reviennent régulièrement dans l’espace public sous forme de controverse, protéger cette simplicité demande déjà un effort.
La fête sous surveillance publique
Cette année, le contexte a donné une dimension particulière à cette tension.
À Trois-Rivières, des images d’une prière de l’Aïd organisée dans un lieu privé ont été largement partagées en ligne. La publication a déclenché une série de commentaires haineux et racistes, au point où le Forum musulman canadien a demandé aux autorités d’agir.
Quelques semaines plus tôt, à Gatineau, un homme avait été arrêté après avoir envoyé des menaces de mort à l’imam et aux fidèles de la mosquée d’Aylmer. L’incident a ravivé des inquiétudes dans plusieurs communautés profondément marquées par l’attentat de la grande mosquée de Québec, en 2017.
Aux États-Unis, l’attaque contre l’Islamic Center of San Diego, dans laquelle trois fidèles ont été tués, a également circulé sur les fils de presse. Même loin, ce type de violence touche les familles par les mêmes chemins que le reste : les groupes WhatsApp, les extraits vidéo, les conversations entre proches, les alertes sur les téléphones.
Pris séparément, ces événements ne racontent pas la vie des familles rencontrées. Mais leur accumulation engendre un certain climat.
Un climat où une fête familiale peut être vécue comme une fête dans un salon et commentée ailleurs comme une menace, une anomalie ou un signe de trop.
À quelques mois des prochaines élections provinciales, cette question dépasse le seul cadre religieux. La laïcité, l’immigration, l’identité et la place du religieux dans l’espace public ne sont jamais de simples sujets de débat. Ces questions comportent des frontières symboliques. Elles tracent, parfois sans le dire, la ligne entre ceux dont l’appartenance va de soi et ceux dont la présence demeure conditionnelle, toujours susceptible d’être discutée, encadrée ou mise à l’épreuve. Or, ces frontières ne restent pas dans les discours des élus ni sur les plateaux de télévision. Elles descendent dans les commentaires Facebook, se contractent en vidéos courtes, se répètent dans les cours d’école, s’invitent dans les regards du voisinage. Elles finissent par donner une texture politique à des gestes qui devraient rester simples : préparer une fête, ouvrir une porte de mosquée, rassurer un enfant ou, simplement, dire que l’on célèbre l’Aïd.
C’est là que l’islamophobie devient plus difficile à saisir. Elle ne se manifeste pas seulement dans l’insulte ou la menace directe. Elle agit aussi dans cette manière de rendre certaines présences constamment discutables. Comme si des familles devaient toujours se préparer à voir leurs gestes les plus quotidiens devenir le sujet d’une opinion publique.
Avant la fête, le silence
Pour Nicerine et sa famille, la déconnexion commence avant même l’Aïd.
Depuis quelques années, elle consacre les journées qui précèdent la fête au jeûne. Dans la tradition musulmane, les premiers jours du mois de Dhul-Hijja, en particulier le jour de Arafat, sont des moments de recueillement. Plusieurs croyants jeûnent à cette occasion, prient davantage et cherchent à ralentir.
Pour Nicerine, ce ralentissement a aussi une résonance très actuelle. « Ça m’aide à me recentrer, explique-t-elle. J’essaie d’être moins sur mon téléphone, moins dans les nouvelles. C’est un bon moment pour me recentrer sur ma spiritualité et ma famille. »
Elle rit doucement avant d’ajouter : « Sinon, on devient fous. » Sa phrase dit quelque chose de cette époque où chaque crise exige une partie de notre attention. Il faut voir. Réagir. Comprendre. Partager. Se positionner. Et recommencer.
Mais pour plusieurs familles musulmanes, cette fatigue a une couche supplémentaire. Ce ne sont pas seulement les crises du monde qui entrent dans la maison. C’est aussi le fait de voir sa propre religion, ses fêtes, ses prières ou ses lieux de culte revenir sans cesse dans l’actualité comme des objets de débat.
Pour Nicerine, ralentir signifie choisir ce qui mérite d’être protégé avant de retourner dans le bruit.
Un contre-espace dans le chaos
Connu sous le pseudonyme de Malik Shabazz, Malik est créateur de contenu politique sur TikTok à Montréal. Père monoparental d’une fillette de neuf ans, son quotidien consiste à décortiquer l’actualité, à analyser les rapports de force et à parler de Gaza, de l’Iran, des États-Unis – de tout ce qui ne va pas.
Alors, quand il parle de l’Aïd, sa voix change. Elle ralentit. « On est constamment bombardés de mauvaises nouvelles ; ça fait du bien de se détacher de ça », dit-il.
Pas pour fuir. Pour respirer.
Sa famille est « très politisée », dit-il. L’actualité prend « de plus en plus de place dans les discussions ». Sa fille, qui a neuf ans, commence à entendre des choses sur TikTok : des discours sur la guerre, des propos haineux qui l’excluent, des raccourcis violents sur l’islam et l’immigration. Des images et des mots qu’elle n’aurait pas dû connaître aussi tôt.
Alors l’Aïd, pour Malik, n’est pas une échappatoire. C’est un contre-espace, comme il le dit. « C’est pas pour ignorer ce qui se passe dans le monde, précise-t-il. C’est pour rappeler à ma fille que, malgré le chaos, tu as encore la famille. Tu as encore des moments de bonheur. Tu as encore la religion. Tu as encore la stabilité, right ? »
Il insiste sur ce right, comme pour s’assurer qu’on a bien compris. Ce n’est pas du déni. C’est une déclaration de continuité. Une manière de dire : le monde peut être en feu, nous, on tient.
« Je pense que tous les parents cherchent un peu ça en ce moment, peu importe la religion. »
Ce qu’il décrit, c’est un glissement silencieux que beaucoup de familles issues de l’immigration vivent. La fête devient une nécessité affective. Un besoin de se rappeler qu’avant d’être des sujets politiques, avant d’être scrutés, interrogés, moqués sur TikTok, ils sont d’abord une famille.
« On reste profondément attachés au Québec, à notre vie ici, dit-il. Mais on va garder certaines traditions familiales qui nous rappellent d’où on vient. »
Les portes qui se ferment
À Montréal, Myriam observe cette transformation dans un détail plus discret : les portes des mosquées.
Professeure de langue arabe et d’études coraniques, très impliquée comme bénévole dans des mosquées montréalaises, elle est arrivée au Québec il y a plus de 20 ans. Elle se souvient d’une époque où les mosquées étaient plus accessibles, presque intégrées au rythme ordinaire de la journée.
« Avant, les mosquées étaient ouvertes toute la journée, explique-t-elle. J’étais en train de faire mon shopping, j’entendais l’appel à la prière, alors j’entrais quelques minutes dans la mosquée la plus proche avant de repartir continuer mon shopping. Maintenant, souvent, les portes sont fermées. Il faut sonner. Il faut parfois un code pour entrer. Ces mesures de sécurité se sont renforcées depuis 2017. »
Elle ne raconte pas cela avec colère. Plutôt avec lucidité. Comme si la vigilance était devenue une habitude.
Là aussi, l’actualité laisse une trace concrète. Pas seulement dans les discours, mais dans l’organisation de l’espace : des portes verrouillées, des codes, des horaires plus stricts, une prudence intégrée au quotidien.
Pourtant, Myriam insiste sur ce qui demeure.
Les familles se réunissent encore. Les enfants apprennent l’arabe pour parler avec leurs grands-parents. Les femmes organisent encore des rassemblements après la fête. On cuisine. On rit. On continue. « On continue quand même », dit-elle simplement.
Le droit de ne pas être une question
Ce « quand même » de Myriam reste suspendu.
À Trois-Rivières, la prière de l'Aïd organisée le 27 mai à l’hippodrome par la mosquée Minhaj-as-Sunna avait rassemblé environ 200 personnes dans un lieu privé et autorisé. Après la diffusion d’images en ligne, certains commentaires ont fait référence à Alexandre Bissonnette, l’auteur de l’attentat contre la Grande Mosquée de Québec, tandis que d’autres évoquaient l’idée de mettre le feu au rassemblement. Le maire, Jean François Aubin s’est dit profondément choqué par ces propos inacceptables, rappelant que l’événement était légal et qu’il n’avait dérangé personne autour.
Le lendemain, le Forum musulman canadien demandit aux autorités de prendre ces messages au sérieux et de mener une enquête. Pour l’organisme, ces commentaires ne pouvaient pas être traités comme de simples débordements numériques en insistant sur le fait qu’ils s'inscrivaient dans une mémoire collective encore marquée par les violences anti musulmans déjà survenues au Québec.
À l'Assemblée nationale, les réactions ne se font pas attendre. Le 2 juin 2026, tous les partis votent à l'unanimité une motion de Québec solidaire condamnant le racisme et les idéologies suprémacistes. La première ministre Christine Fréchette dit avoir été « profondément choquée » par le rassemblement de Shawinigan. « De tels propos sont inacceptables et n'ont pas leur place dans notre société », affirme-t-elle. Sol Zanetti, co-porte-parole de Québec solidaire, ne s'arrête pas à la condamnation : « Il faut aussi agir », lance-t-il, pointant l'inaction du gouvernement contre le profilage racial. Un front politique rare. Reste à voir, pour les familles croisées à Mirabel et Montréal, comment ces mots se traduiront concrètement dans leur qu

