« On ne partira pas » – Mobilisation à Chameran face à une « possible rénoviction »
Des immeubles à moitié vides et délabrés à Chameran, où une piscine abandonnée depuis des années symbolise la dégradation dénoncée par les locataires. Photo: Nouri Nesrouche
7/5/2026

« On ne partira pas » – Mobilisation à Chameran face à une « possible rénoviction »

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À Chameran, dans l’arrondissement de Saint-Laurent, des locataires refusent de quitter leur logement malgré des avis de travaux majeurs prévoyant leur relocalisation dès l’été. Plusieurs affirment vouloir rester chez eux et contestent ces démarches, qu’ils associent à une possible rénoviction. Sur le terrain, les immeubles concernés présentent des signes de dégradation documentés depuis des années, alors que les loyers ont déjà fortement augmenté dans les bâtiments voisins rénovés. Entre mauvaises conditions de logement, départs en série et organisation collective, un rapport de force s’est instauré entre résidents, propriétaire et autorités locales.

Dans le vestibule du 1270, rue Quenneville, l’échange s’interrompt lorsqu’une dame âgée sort de l’ascenseur et s’approche, lentement, une feuille à la main. D’une voix à peine audible, elle demande si son déménageur est arrivé. Le nom et le numéro sont inscrits en gros caractères, comme pour ne rien perdre d’une information devenue essentielle. Ses vêtements portent les traces du quotidien, sans mise en scène ni explication. Marouane Cherifi, coordonnateur du comité de défense des locataires, comprend aussitôt : « C’est un troisième départ en peu de temps », lâche-t-il avec un pincement au cœur. Un de plus dans un immeuble déjà largement vidé. Ici, les sorties ne découlent pas toujours d’avis officiels, mais résultent aussi d’une accumulation de conditions devenues intenables (travaux incessants, bruit, poussière, incertitude) et d’une pression diffuse qui finit par déplacer les plus vulnérables.

En janvier dernier, le propriétaire envoie des lettres-avis, dans lesquelles il estime que « des rénovations majeures sont nécessaires […] pour assurer la sécurité des occupants ». La forme et le contenu du courrier éveillent des soupçons, et certains résidents consultent des avocats.

À partir du début d’avril, les soupçons se confirment quand certains commencent à recevoir du Tribunal administratif du logement (TAL) des avis de rénovations majeures qui nécessitent, selon Orem Capital – le nouveau propriétaire – de vider les logements pour une période de cinq mois, et ce à partir du 1er juillet 2026. Pour les locataires, il n’y a aucun doute, il s’agit d’un cas classique de rénoviction. Ils s’organisent alors pour se défendre face à ce qu’ils considèrent comme étant une menace imminente.

« On ne dirait pas que je suis au Canada ! »

Dans ces immeubles, les familles et leurs enfants vivent au quotidien avec le bruit, la poussière et les nombreux désagréments causés par les chantiers.
Photo: Nouri Nesrouche

C’est devant le 1315, rue Jules-Poitras que nous commençons la visite de cette cité composée de cinq immeubles (deux sur la rue Quenneville, et trois sur la rue Jules-Poitras). Le contraste est frappant. Sous un soleil printanier qui donne au quartier des airs de village, les immeubles cachent une réalité sordide. Seul le 1310, rue Quenneville, dont les logements viennent d’être rénovés et attendent de nouveaux locataires, fait exception. 

Dans les quatre autres immeubles, l’odeur d’humidité vous saisit au seuil des appartements : murs gonflés par l’eau, plafonds qui s’effritent, coquerelles qui s’invitent dans les cuisines et tutti quanti ! Le constat de la Ville est sans appel : sept points de non-conformité majeure, comme l’indique l’un des avis de non-conformité que La Converse a pu consulter. 

En avril 2025, l’ancien propriétaire, Banvest, a vendu les cinq immeubles à Orem Capital, sans répondre aux exigences de réparation de la Ville. Le quotidien des locataires s’est prolongé dans l’insalubrité et l’insécurité, ce à quoi sont venus s’ajouter depuis quelques mois les désagréments. « J’habite là depuis 2019. Et, honnêtement, on ne dirait pas que je suis au Canada ! Ce que je vois là, c’est des trucs que je ne m’attends même pas à voir dans un pays du tiers-monde », s’indigne M. Cherifi.

Dans les appartements visités, les traces d’infiltration, les matériaux abîmés et les réparations partielles sont visibles. Certains locataires disent effectuer eux-mêmes des réparations dans les parties communes. D’autres évoquent des problèmes qui persistent depuis des mois, voire des années.

Dans les espaces communs, les conséquences du manque d’entretien s’accumulent. Des résidents se relaient pour nous guider au milieu de cette désolation. Seul M. Cherifi s’exprime à visage découvert. Les autres préfèrent garder l’anonymat. Au 1315, rue Jules-Poitras, une inondation survenue en décembre 2024 a laissé des traces durables dans le garage : véhicules abandonnés, humidité persistante, absence de remise en état complète. Les accès aux immeubles sont décrits comme défaillants. « N’importe qui peut entrer », affirme un résident, évoquant des portes non verrouillées et des codes d’entrée « que tous les livreurs connaissent ».

À cela, il faut ajouter l’existence de nombreux logements vacants. Chacun des immeubles compte 76 appartements. Selon les estimations du coordonnateur du comité de défense, le nombre d’appartements occupés par immeuble ne dépasse pas la trentaine, plusieurs unités étant laissées ouvertes ou en chantier, comme nous avons pu le constater. 

Par ailleurs, La Converse a appris auprès du Service de sécurité incendie de Montréal que les pompiers de la caserne 73 ont effectué pas moins de 40 interventions dans ces 4 immeubles d’avril 2025 à avril 2026, relevant aussi quelques faux signalements.

Pressions pour partir

Marouan Cherifi, représentant du comité de défense des locataires, et Nicholas Harvest, porte-parole d’Offensive Populaire Montréal.
Photo: Offensive populaire

Plusieurs locataires décrivent par ailleurs des démarches répétées, souvent sous la forme de visites à domicile. Selon Marouane Cherifi, une phase de porte-à-porte a précédé l’envoi des documents officiels. Mandatés par une firme sous-traitante, des représentants cognaient chez les locataires pour « expliquer » le projet de rénovation et proposer des montants pour un départ. « Ils viennent chez vous, ils vous disent que le propriétaire va investir des millions, qu’il vous faut vous reloger, puis ils avancent un montant », décrit-il. 

Des ententes sont alors proposées, avec des montants allant généralement de 1 500 $ à 4 000 $ afin de quitter temporairement les lieux pour des périodes annoncées d’environ cinq mois.

À mesure que la discussion avance, l’approche s’ajuste : « Quand ils sentent que la personne peut céder, ils demandent si elle serait prête à quitter définitivement leur logement. »

Ces propositions s’accompagnent de documents que certains locataires disent difficiles à interpréter. Sur le conseil de son avocat, M. Cherifi refuse de signer une entente qui, selon lui, limiterait les recours possibles en cas de litige. D’autres disent avoir signé sans comprendre toutes les implications, notamment en raison de barrières linguistiques. « Certains, on leur a donné quelque chose à signer, mais ils n’ont pas compris », rapporte un voisin.

Plusieurs locataires rencontrés lors de notre passage décrivent un climat de pression plus diffus. Ils rapportent des visites répétées, parfois sans préavis clair, des interventions techniques annoncées de manière imprécise, ou encore des tentatives d’entrée dans les logements. « Ils disent qu’ils vont passer dans la semaine, sans donner de moment précis », affirme un résident, qui dit avoir perdu plusieurs journées de travail à attendre.

Ces pratiques s’inscrivent, selon les témoignages recueillis, dans un contexte où les conditions de vie ne cessent de se détériorer. Pour certains, cette accumulation contribue à rendre le maintien dans les lieux difficile. « À un moment donné, les gens partent », résume un locataire.

Offensive populaire et émergence d’un comité de défense

Mais certains choisissent de rester, et leur mobilisation prend forme au début du printemps. Plusieurs dizaines de résidents issus des quatre immeubles prennent part à une première assemblée. À l’issue de cette rencontre, un comité de défense est constitué, avec un représentant élu pour coordonner les échanges et structurer les démarches. « Il fallait centraliser l’information et répondre collectivement », explique Marouane Cherifi, désigné par ses voisins pour jouer ce rôle.

Le collectif Offensive Populaire – Montréal s’implique alors dans le quartier. Ce groupe militant intervient en faisant du porte à porte et en préparant des assemblées et un accompagnement organisationnel. Son porte-parole, Nicholas Harvest, décrit son approche comme étant une tentative de structurer des réponses locales face aux conflits liés au logement. « Nous, on n’arrive pas avec une solution toute faite. On essaie surtout de créer les conditions pour que les locataires puissent s’organiser entre eux et décider collectivement de ce qu’ils veulent faire », explique-t-il. Concrètement, le collectif participe à l’organisation des premières rencontres, appuie la diffusion d’information et encourage des actions coordonnées.

Sur le terrain, cette implication coïncide avec un changement d’échelle. Les locataires ne répondent plus seuls aux propositions du propriétaire : des refus collectifs sont formulés, des déplacements sont organisés vers le conseil d’arrondissement, et les informations circulent entre immeubles. « On s’est mis à agir ensemble », résume un résident.

Cette organisation reste toutefois ancrée dans le quartier. Plusieurs locataires rencontrés insistent sur l’existence d’une dynamique née entre voisins, avant l’arrivée de soutiens extérieurs. Offensive Populaire agit comme un relais et un cadre, sans se substituer aux résidents. En quelques semaines, cet effort combiné des résidents et des militants permet d’instaurer un véritable rapport de force là où, auparavant, il n’y avait que des démarches dispersées.

Orem Capital : entre discours de rénovation et revalorisation accélérée

Dans un avis transmis aux locataires le 20 janvier 2026, obtenu par La Converse, Orem Capital présente son intervention comme une opération nécessaire. L’entreprise évoque un « manque d’entretien par l’ancien propriétaire » et annonce des travaux majeurs visant à assurer « la sécurité des occupants » et à offrir un cadre de vie « confortable et durable ». Plomberie, électricité, fenêtres, balcons – la rénovation annoncée est générale. Le document précise aussi que les locataires peuvent rester sur place ou être relocalisés temporairement, mais les avertit qu’il y aura des interruptions de services et des nuisances en raison du chantier.

Du côté des locataires, on associe toutefois ces travaux à une transformation plus large du parc locatif. Un cas revient de manière récurrente : celui d’un résident dont le loyer passera de 860 $ à 1 800 $ après les travaux prévus en juillet. Pour le porte-parole d’Offensive Populaire, c’est une évidence : « Ce qu’on voit ici, ce n’est pas un cas isolé. C’est une logique où la dégradation et les travaux deviennent des leviers pour transformer un parc locatif et en changer les occupants. » 

Cette logique est observée dans un autre immeuble du secteur, celui du 1310, rue Quenneville, qui a été vidé, rénové, et a récemment été mis en location. Lors d’un appel que nous avons fait pour nous informer des disponibilités, l’agente au bout du fil nous a indiqué que les loyers pour un 4 et demi commençaient à 1 600 $. Une augmentation du simple au double. Les anciens loyers, toujours en vigueur dans les immeubles voisins, étaient compris entre 800 $ et 1000 $.

La Converse a communiqué à plusieurs reprises avec Orem Capital afin d’obtenir sa version des faits. Un délai de réponse a été accordé avant publication, mais l’entreprise n’a jamais répondu.

Quand la Ville s’en remet aux tribunaux

Les documents municipaux montrent que la dégradation des immeubles de Chameran est connue depuis plusieurs années. Dès 2024, des inspections ont permis de constater des problèmes d’insalubrité et d’infiltration d’eau ainsi que la présence de vermine, menant à des avis de non-conformité adressés à l’ancien propriétaire. Dans ce contexte, les résidents rencontrés font état de leur grande crainte : celle de ne pas pouvoir revenir après les travaux. Plusieurs associent les rénovations en cours à une stratégie de rénoviction, appuyée par les hausses de loyer observées dans les immeubles voisins déjà remis sur le marché.

Interrogé au sujet de ces inquiétudes, le maire d’arrondissement, Alan DeSousa, ne retient pas cette lecture des faits et affirme que la Ville intervient, « lorsqu’il y a des signalements », pour faire respecter les règlements. Par ailleurs, sur la question des hausses de loyer et des évictions, il renvoie systématiquement au Tribunal administratif du logement (TAL). « C’est le TAL qui décide si une augmentation est conforme », souligne-t-il à La Converse. 

Et quand on lui parle d’une possible gentrification du quartier, le maire de Saint-Laurent préfère insister sur le rôle d’information joué par la Ville auprès des locataires à propos de leurs recours.

Pourtant, il est allé écouter les locataires lors de leur assemblée du 4 avril, à l’initiative d’Offensive Populaire, et s’informer directement de leurs préoccupations liées aux travaux annoncés. Quelques jours plus tard, lors du conseil d’arrondissement du 7 avril, plusieurs dizaines de locataires se sont déplacés à l’hôtel de ville pour interpeller à nouveau le conseil. Ils y ont demandé des mesures concrètes face à la dégradation des immeubles et aux avis de départ reçus. Mais, faute d’engagement jugé satisfaisant, ils ont quitté la séance avant la fin, en signe de mécontentement. 

Ce que permet (et ne permet pas) le cadre légal

Le Code civil du Québec encadre la procédure que doit suivre le propriétaire en cas de travaux majeurs (art. 1922 et 1923). Il doit transmettre un avis détaillé indiquant la nature des travaux, leur durée et, s’il y a évacuation, offrir une indemnité couvrant les dépenses raisonnables du locataire.

Selon Me Ré Poulin-Ladouceur, avocat en droit du logement, l’avis reçu par les locataires de Chameran n’est pas en soi irrégulier. « A priori, ça me semble être dans les règles », indique-t-il, en se basant sur les documents transmis aux locataires.

C’est la question de l’indemnité qui constitue un point de friction pour lui. La loi prévoit que l’évacuation doit se faire sans coût pour le locataire, c’est-à-dire qu’elle doit couvrir les frais de déménagement, d’entreposage, mais aussi la différence de loyer si le logement temporaire est plus cher. « Les locataires ont droit à un logement équivalent dans le même secteur, et la différence doit être assumée par le propriétaire », souligne Me Poulin-Ladouceur. À ses yeux, les montants proposés dans certains avis (autour de 2 600 $ pour cinq mois) apparaissent insuffisants.

Enfin, le cadre légal permet au propriétaire de répercuter le coût des travaux sur les loyers lors des renouvellements suivants, selon les paramètres du TAL. Il n’existe pas de plafond strict : plus les travaux sont importants, plus l’augmentation peut être élevée, sous réserve d’une contestation. « Techniquement, les loyers peuvent augmenter de façon importante », résume l’avocat. Une possibilité qui alimente les craintes de non-retour exprimées par plusieurs locataires.

Le rapport de force se cristallise

À quelques semaines de l’échéance, l’atmosphère est électrique. Dans les appartements encore habités, ceux qui restent se serrent les coudes, discutent stratégie et refusent les chèques proposés par le propriétaire. « On ne partira pas », martèle-t-on sur les rues Quenneville et Jules-Poitras. Ce n’est plus seulement une question de murs et de plafonds ; c’est une lutte pour le droit de vivre dans son propre quartier. À Chameran, le combat ne fait que commencer.

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