Justice sociale
Survivre à la dépression dans la rue : quand la maladie mentale reste invisible chez les personnes en situation d’itinérance
7/2/24
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Nia E-K
Initiative de journalisme local
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5 Minutes

Devant l’entrée du métro Jean-Talon, Éric se tient debout et tend aux passants une tasse de café vide. Tout sourire, l’homme de 55 ans ne craint pas le froid de cette journée de tempête hivernale. La force du vent ne semble pas non plus l’intimider. « Devant la porte [du métro], au moins, je dis bonjour au monde ; le monde me parle, des habitués viennent me voir chaque jour. Je les vois. C’est le fun au moins, ça », dit-il. 

Éric est en situation d’itinérance depuis deux ans. Avant, il a travaillé durant une vingtaine d’années comme ouvrier dans une compagnie électrique et habitait au premier étage d’un duplex appartenant à sa grand-mère. Mais une série d’incidents sont survenus et l’ont laissé sans domicile fixe. 

« J’ai d’abord perdu mon emploi et j’ai ensuite été diagnostiqué d’une maladie maniaco-dépressive », nous confie-t-il. Après plusieurs mois à chercher en vain un emploi, Éric abandonne. « J’étais découragé. Après qu’on m’a interné pendant huit mois à l’hôpital Louis-H. Lafontaine, je n’avais aucune force, ni même la volonté de chercher un travail. » 

Le duplex où réside à cette époque Éric est bientôt mis en vente par sa famille, ce qui le laisse sans domicile et seul face à une maladie mentale invisible. « Le nouveau propriétaire m’a mis dehors parce que l’entente, c’était ça. J’ai cherché un logement. Rien. Je suis parti dans la rue », nous raconte-t-il d’un ton distant. 

Aujourd’hui, la santé mentale d’Éric s’est améliorée, bien qu’il soit toujours considéré comme étant dépressif. Il ne bénéficie que d’un seul rendez-vous par mois avec un psychiatre. Le médecin l’écoute parler de « tout ce qui lui vient en tête » et lui prescrit des médicaments. « Un psychiatre te donne des médicaments, et quand t’es stabilisé, c’est bon pour eux autres. T’es casé, tu sais », conclut-il de manière désinvolte.

« Lorsque t’es itinérant, tu ne peux pas compter sur les services sociaux pour t’en sortir »

Le cas d’Éric n’est pas isolé. D’après le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), de 30 % à 50 % des personnes en situation d’itinérance au Québec auraient des problèmes de santé mentale. 

À seulement 15 ans, Jayne Malenfant a dû quitter sa communauté de Kapuskasing, en Ontario, pour trouver de l’aide en santé mentale. « Il n’y avait pas beaucoup de services à Kapuskasing. Alors, c’était vraiment un choix entre rester avec ma famille ou accéder au soutien de santé mentale. » C’est le besoin de rester proche de son psychologue qui l’a amenée à vivre pendant trois années en situation d’itinérance à Saskatoon.

Ce qui a sauvé Jayne, c’est le soutien de sa communauté : ses amis et des membres de sa famille ont pu l’héberger à tour de rôle. « Ce qui m’a aidée, c’était d’avoir des personnes stables autour de moi. Ce n’étaient pas les services de l’État. Lorsque t’es itinérant, tu ne peux pas compter sur les services sociaux pour t’en sortir », insiste-t-elle. 

« C’est uniquement lors des moments de crise psychotique qu’on considère la situation d’un itinérant » 

Aujourd’hui, Jayne Malenfant est experte en itinérance jeunesse et professeure à l’Université McGill. Selon elle, la prise en compte de la santé mentale des itinérants se fait trop tard. Les troubles mentaux dont souffrent les personnes itinérantes découlent souvent de la situation précaire dans laquelle elles vivent, ou sont fréquemment accentués par celle-ci. Ces troubles, lorsqu’ils ne sont pas traités, peuvent conduire à des crises psychotiques. « Très souvent, c’est uniquement lors des moments de crise psychotique qu’on considère la situation d’un itinérant : c’est le cas pour la santé mentale, mais aussi pour une solution de logement », affirme Mme Malenfant.

Aujourd’hui encore, « une personne itinérante en crise reçoit des soins médicamenteux qui vont la calmer, mais elle va ensuite être relâchée dans la rue, alors même que la rue est la source de ses crises », précise l’experte. Et parfois, la réponse à ces crises n’est pas médicale, mais judiciaire : « En situation d’itinérance, les crises psychotiques sont beaucoup plus visibles que si on en a une chez soi. Alors, souvent, la réponse à ces itinérants en crise n’est pas une réponse de soutien : ce sont les policiers qui interviennent. »

C’est ce qu’a vécu Alain Magloire le 3 février 2014. Père de deux enfants et titulaire d’un baccalauréat en biologie moléculaire de l’UQAM, M. Magloire souffrait de maladie mentale. Devenu itinérant, le microbiologiste ne bénéficiait pas d’un suivi médical adéquat. En pleine crise psychotique, ce dernier a été abattu en plein jour par des policiers du Service de police de la Ville de Montréal, après avoir manifesté un comportement violent. Alain Magloire aurait pu éviter une fin tragique si, toutefois, il s’était trouvé dans un refuge au moment de sa crise psychotique.

Parmi les refuges, il existe ceux qui offrent des services 24 heures sur 24, et ceux qui sont ouverts uniquement le jour. Appelés « centre de jour », ces refuges offrent des ressources pendant la journée, comme des repas, des services de douche, des vêtements propres et d’autres ressources. Les refuges ouverts 24 heures sur 24, en plus de ces services, offrent un abri pendant la nuit, souvent pendant les mois les plus froids de l’année. Éric demeure cependant sceptique face à ces solutions. Selon lui, ces refuges ne répondent pas aux besoins de tous.

« Le refuge, c’est dur. Ça tousse, ça pète, ça grotte, ça crie. C’est une terre ouverte. Je préfère me coucher dehors »

Chaque mois, un travailleur social vient rendre visite à Éric pour lui remettre l’aide financière de dernier recours de 820 $ qu’il reçoit de l’État. Comme il n’a pas d’adresse permanente, il ne peut ouvrir de compte bancaire. « Une belle somme », dit-il, qui ne lui permet néanmoins pas de trouver un logement abordable. « Tu sais combien ça coûte un 1 ½ ? 900 piastres ! J’aimerais trouver un logement à 800 $ au moins, ça fait un an et demi que je cherche ! » dit-il, déconcerté.

Depuis quelques mois, le quinquagénaire trouve refuge dans un abri d’urgence du quartier Villeray. Il occupe également les coins de rue lorsqu’il doit céder sa place pour une période de sept jours. En effet, tout comme le Refuge du Cœur de l’Île, certains refuges d’urgence de Montréal offrent un lit aux itinérants durant 14 jours, après quoi la personne en situation d’itinérance doit quitter le refuge durant sept jours pour laisser la place à d’autres. Cependant, d’un ton amusé, Éric nous dit préférer la rue au refuge : « Le refuge, c’est dur. Ça tousse, ça pète, ça grotte, ça crie. C’est une terre ouverte. Je préfère me coucher dehors. »

La dépression d’Éric rend la cohabitation avec les autres difficile. « Leur condition mentale fait capoter », avoue-t-il. Mais ce qu’il trouve le plus difficile, c’est cette solitude qu’il vit au quotidien. Il se tient loin des autres pour éviter les mauvaises fréquentations. La drogue et l’alcool sont monnaie courante dans certains cercles. 

« La solitude, c’est dur. C’est vraiment dur. Mais dans ces milieux, il vaut mieux être seul », dit-il d’un ton pensif. 

« On ne peut jamais départager ceux qui ont des enjeux de santé mentale de ceux qui consomment et des autres » 

Katherine McIntosh, directrice générale du Refuge du Cœur de l’Île, et Émile Bernier, coordinateur de site, regrettent le manque de ressources pour assurer la prise en charge des personnes souffrant de troubles mentaux, dont Éric.

« Sans exagérer – et c’est en concordance avec mon expérience en tant qu’ancien intervenant et travailleur de rue –, j’ai l’impression que 80 % des personnes en situation d’itinérance ici ont des troubles de santé mentale, mais on ne peut jamais départager ceux qui ont des enjeux de santé mentale de ceux qui consomment et des autres », confie Émile Bernier. Bien qu’il ait conscience des problèmes de santé mentale qu’est susceptible de vivre chaque personne itinérante, le coordinateur nous rappelle qu’il n’est pas en mesure de poser un diagnostic pour les personnes arrivant au refuge : « Nous, on ne peut pas faire de diagnostic pour ces personnes ; nous ne sommes pas des professionnels de la santé. » 

« On est des experts pour fournir un toit et assurer le bien-être holistique de la personne », affirme Mme McIntosh. 

En attendant, le Refuge du Cœur de l’Île travaille en collaboration avec une équipe de proximité associée au CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal, dont une psychiatre. Cependant, la psychiatre intervient uniquement auprès des personnes qui font des psychoses non contrôlées. « Pour s’occuper de 80 % des personnes qui ont des troubles mentaux, il faudrait 15 psychologues, puis 2 ou 3 psychiatres de plus. Mais notre psychiatre actuelle n’a pas d’autre choix que de se concentrer seulement sur ces personnes qui ont des troubles psychotiques non contrôlées. », nous dit M. Bernier. Cela est néanmoins perçu comme une victoire pour le coordinateur de site, car « certaines personnes ont des difficultés à avoir des suivis dans les institutions ». « Là, au moins, il y a une psychiatre qui se présente ici, et lorsque les hébergés acceptent, c’est plus facile d’entamer des suivis », nous explique-t-il. 

« Le manque de ressources de la Ville est évident », confie la directrice générale du Refuge du Cœur de l’Île. Le refuge se limite à 45 places pour s’assurer de pouvoir offrir trois repas par jour à ses résidents. Et lorsque le refuge est complet, le financement du gouvernement permet uniquement d’offrir des chaises supplémentaires sur lesquelles les personnes pourront se coucher. 

Sur la rue Sainte-Catherine Ouest, on trouve Résilience Montréal, le refuge de jour qui dessert les personnes en situation d’itinérance du square Cabot. Tout comme le Refuge du Cœur de l’Île, Résilience Montréal manque de ressources pour accompagner les personnes atteintes de troubles mentaux. « La majorité des personnes qui viennent utiliser nos services ici ont des problèmes évidents de santé mentale », nous indique David Chapman, le fondateur et directeur général de l’organisme. « En ce qui concerne l’aide dont elles ont besoin, il y a une grande lacune, et nous, nous essayons de combler cette lacune en leur fournissant des soins. Mais pour cela, il faudrait consacrer plus de fonds aux services d’urgence. »

Logement d’abord : une solution ? 

Lorsqu’on demande à Katherine McIntosh quelles seraient les solutions pour assurer une meilleure prise en charge des personnes itinérantes vivant avec des troubles mentaux invisibles, la réponse est directe : « La solution, c’est le logement d’abord : donner des appartements aux personnes et faire un suivi dans ces appartements pour s’assurer qu’elles se réadaptent à la vie sociale et améliorent leurs conditions de vie. » 

Au Québec, l’approche Logement d’abord offre la possibilité aux personnes en situation d’itinérance de disposer d’un logement dont le coût est fixé à 30% de l’aide sociale qu’elles reçoivent. Cette initiative vise à offrir à ces personnes un lieu stable pour qu’elles puissent ensuite bénéficier de soins de santé mentale ou physique, de soutien à la recherche d’emploi ou encore d’assistance pour les personnes dépendantes aux drogues. L’accès à ces programmes demeure cependant difficile, nous explique l’experte en itinérance jeunesse Jayne Malenfant, notamment en raison de la crise du logement qui sévit à Montréal. 

En Finlande, une approche de type Logement d’abord semble fonctionner. Chaque année, l’État investit 45 M$ pour construire ou rénover des logements sociaux destinés aux sans-abri. Souvent cité en Europe comme un exemple à suivre, le pays a enregistré une baisse du nombre de sans-abri, lesquels sont passés de 18 000 en 1987 à 7 000 en 2016. La stratégie de type Logement d’abord a placé la Finlande parmi les rares pays occidentaux où le nombre de sans-abri diminue régulièrement. Le pays souhaite résoudre définitivement ce problème social d’ici 2027.

Au Québec, le nombre de sans-abri ne cesse d’augmenter. Le dernier recensement, rendu public en septembre 2023, fait état de 10 000 personnes en situation d’itinérance visible au cours de l’année 2022, dont 4 690 personnes à Montréal. Au cours de l’année 2023, moins de 5 000 logements abordables et sociaux ont été construits au Québec. 

Nous avons sollicité des clarifications au ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) et au ministère des Affaires municipales et de l’Habitation (MAMH) sur les obstacles à la construction de logements sociaux, mais n’avions reçu aucune réponse au moment de publier ces lignes. 

La concurrence chez les organismes communautaires

Selon M. Lord, spécialiste de l’aménagement du territoire, la complexité entourant la construction de logements sociaux au Québec est liée à la structure gouvernementale. « Contrairement aux Villes finlandaises, les Villes québécoises ne sont chargées ni de la mission ni des fonds destinés à la construction de logements. » Au Québec, chaque Ville lance des appels à projets auprès d’organismes communautaires pour initier le processus de construction de logements. Cependant, l’étude puis la validation de ces projets entraînent de longs délais. « Entre la soumission du projet à la Société d’habitation du Québec (SHQ) et la remise des clés aux résidents, il peut s’écouler de 5 à 10 ans », nous explique M. Lord. 

De plus, ce principe de « financement à la carte », poursuit-il, mène à une compétition entre les organismes communautaires. « Tous les deux ans, les organismes communautaires sont en compétition pour obtenir des financements de la province. »

Une situation que dépeint également M. Chapman, le fondateur et directeur général de Résilience Montréal. « On assiste à une concurrence entre les ressources et entre les approches. Et, en ce moment, on assiste à une réorientation des fonds vers les programmes de Logement d’abord au détriment des refuges. » 

Les refuges d’urgence, et ces personnes délaissées

Privilégier le financement de l’approche Logement d’abord plutôt que celui des refuges n’est pas une solution, insiste M. Chapman. « S’il n’y a pas de programme de services d’urgence adéquat et pas d’endroit sûr où les gens peuvent aller en attendant un logement, on se retrouvera avec des morts », déplore-t-il. Une histoire qu’il ne veut pas voir se répéter. En 2022, une enquête du Devoir révélait qu’une quarantaine de personnes itinérantes avaient été retrouvées mortes au cours de l’année. 

Éric, qui attend toujours un logement malgré l’approche Logement d’abord, ne considère pas non plus le refuge comme une option viable en raison de sa santé mentale. Lorsqu’on le laisse devant le métro Jean-Talon, il exprime sa volonté de persévérer dans la recherche d’un logement par ses propres moyens. En attendant, « on se débrouille, c’est l’instinct de survie » dit-il avec un sourire discret. 

Pour aller plus loin 

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L’actualité à travers le dialogue.
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