Montréal-Nord : se défaire des étiquettes, reprendre le récit
Manifestation du lundi 15 juin 2026 à Montréal-Nord pour dénoncer des allégations de profilage racial visant des policiers du poste 39. Photo : Édouard D.
15/8/2026

Montréal-Nord : se défaire des étiquettes, reprendre le récit

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À Montréal-Nord, les habitants et les organismes contestent depuis longtemps les étiquettes qui associent leur quartier à la violence, à la criminalité et à la pauvreté. L’arrondissement a lui-même lancé l’initiative « Mille histoires, une communauté » pour reprendre le contrôle de son image. Alors que le scandale du PDQ 39 ravive les tensions autour de la police, une question demeure : qui raconte Montréal-Nord ? Et quels effets ce récit produit-il sur ceux qui y vivent ?

En cette journée d’août, le parc Le Carignan, à Montréal-Nord, ne ressemble guère aux images auxquelles son nom est souvent associé. Sur les terrains de basket-ball, les joueurs se disputent chaque ballon, tandis que les spectateurs massés autour encouragent les équipes. À quelques mètres, des enfants profitent des jeux d’eau pour se rafraîchir sous le regard de leurs parents. C’est la 32e édition du Tournoi de Basket de Rue, devenu au fil des ans un rendez-vous important pour la jeunesse et la communauté de Montréal-Nord. L’événement a notamment vu évoluer des joueurs qui ont ensuite atteint la NBA, dont Chris Boucher, Luguentz Dort et Bennedict Mathurin.

À une vingtaine de mètres des terrains, assis dans l’herbe, Ahmad Mathi regarde les jeunes jouer. Il vit à Montréal-Nord depuis 2022 avec sa femme et leurs trois enfants. Son expérience du quartier diffère de celle que lui renvoie parfois son entourage. On lui demande régulièrement pourquoi il a choisi de vivre dans un « coin dangereux », où il y aurait « beaucoup de crimes » et des gangs. Pourtant, confie-t-il à La Converse, « [à] ce jour, je n’ai jamais assisté à une scène de violence. On ne m’a jamais agressé. » Pour lui, le risque dépend davantage des fréquentations que de l’adresse.

La scène ordinaire (un tournoi, des familles, des enfants qui jouent, des voisins qui se retrouvent) ne signifie pas que Montréal-Nord soit épargné par les difficultés sociales ou les épisodes de violence. Elle rappelle plutôt qu’un territoire ne se résume pas aux incidents qui font les manchettes.

C’est précisément cette distance entre ce qui se vit dans le quartier et ce qui est raconté à son sujet qui est au cœur d’une nouvelle controverse qui vient déplacer le débat provoqué par le scandale du poste de quartier 39.

Deux récits pour un même territoire

Le 25 juin dernier, Patrick Lavallée, inspecteur retraité du SPVM et ancien commandant du PDQ 39, publiait une lettre d’opinion dans Le Journal de Montréal. Sans minimiser les allégations visant certains policiers, il y défendait le travail accompli sous sa direction de 2019 à 2022 et évoquait une police « présente, professionnelle, responsable, compétente et enracinée dans son milieu ».

Pour illustrer les défis auxquels ses équipes ont été confrontées, il décrivait notamment le secteur au coin des rues Pascal et Lapierre comme une « zone de non-droit » où « les criminels agissaient en toute impunité ». Il défendait à cet égard une stratégie fondée sur une présence policière soutenue, le renseignement et la collaboration avec les organismes du milieu.

Le 4 août, le Café-Jeunesse Multiculturel de Montréal-Nord lui répondait dans une lettre ouverte. Sans nier les enjeux de sécurité, son coordonnateur de programmes, Slim Hammami, y estimait que certains mots utilisés pour décrire le quartier contribuent à renforcer les préjugés dont souffrent les habitants de l’arrondissement.

Le désaccord porte aussi sur la manière de raconter Montréal-Nord. Pour Patrick Lavallée, le territoire est d’abord ce à quoi la police doit répondre, notamment en cernant les problèmes et en assurant la sécurité. Pour Slim Hammami, cette lecture risque au contraire de réduire le quartier à ses difficultés et d’entretenir ce que les chercheurs appellent un « stigmate territorial ». Les conséquences peuvent dépasser l’image du quartier. Le Café-Jeunesse évoque notamment des jeunes qui éviteraient d’inscrire leur adresse sur leur CV ou de mentionner qu’ils vivent à Montréal-Nord, par crainte d’être jugés avant même d’avoir pu se présenter.

« Ici, ce n’est pas ce que les mots racontent »

Sur le terrain, le décalage entre l’image de Montréal-Nord et l’expérience de ses habitants apparaît rapidement. Les personnes rencontrées ne nient pas les problèmes du quartier. Elles refusent plutôt que ceux-ci suffisent à le définir.

Ryan, 17 ans, y a toujours vécu. Il reconnaît qu’il y a des problèmes, mais refuse de les considérer comme propres à Montréal-Nord. « Je trouve qu’on parle mal [du quartier], alors que c’est un quartier que je trouve bien. Je me sens en sécurité à l’intérieur », dit-il. Les comportements problématiques, ajoute-t-il, « ça existe partout ; c’est pas propre à Montréal-Nord ».

Hatim, 16 ans, estime pour sa part que l’image du quartier dangereux appartient davantage au passé. Depuis qu’il y vit, il dit n’avoir jamais vécu de situation où il s’est senti en danger. Il insiste plutôt sur la diversité de Montréal-Nord et la cohabitation entre ses différentes communautés. « Montréal-Nord, moi, je le dis personnellement, je trouve que c’est l’un des meilleurs quartiers à Montréal », affirme-t-il.

Akram, qui connaît le quartier par son activité commerciale, décrit lui aussi un quotidien « plutôt tranquille ». Il reconnaît que la mauvaise réputation de l’arrondissement est tenace : « Avant, c’est vrai que c’était un quartier dangereux ici. Mais depuis quelque temps, ça s’est plutôt calmé, et la réputation ne va pas changer du jour au lendemain. » Pour lui, l’image projetée de Montréal-Nord ne correspond plus nécessairement à la réalité : « Les gens vont encore penser que c’est un quartier dangereux [...] alors que c’est pas vraiment ce qui se passe réellement. »

Hélène, qui travaille dans un domaine intermédiaire entre le communautaire et l’administration, apporte une autre nuance. « C’est très difficile de parler de Montréal-Nord comme d’un tout », dit-elle, rappelant que l’arrondissement rassemble des secteurs aux réalités sociales différentes. Elle souligne aussi les activités communautaires et culturelles ainsi que les initiatives destinées aux jeunes : « Il y a beaucoup d’efforts du côté du communautaire pour mobiliser les jeunes, les impliquer dans des projets. »

Ces témoignages ne décrivent donc ni un quartier sans problèmes ni le « ghetto » de certains discours. Ils montrent un territoire traversé par des réalités multiples : celles des difficultés sociales et de la violence, mais aussi celles du travail, des familles, des commerces, de la diversité, de la solidarité et de la vie communautaire.

Montréal-Nord veut reprendre son récit

Depuis quelque temps, l’arrondissement cherche lui aussi à modifier la manière dont Montréal-Nord est perçu. Sous la signature « Mille histoires, une communauté », il a lancé une nouvelle identité visuelle destinée à « reprendre le contrôle de son histoire » et à combattre les préjugés qui associent l’arrondissement à la dangerosité, à la violence, à la pauvreté et à la criminalité.

La démarche repose notamment sur des ateliers réunissant des résidents, des organismes, des gens d’affaires, des employés et des élus de l’arrondissement. L’objectif affiché est multiple : changer le regard porté sur Montréal-Nord à l’extérieur, faire cesser la stigmatisation dont est victime sa population, mais aussi nourrir la fierté et le sentiment d’appartenance de ceux qui y vivent.

Dans ses réponses à La Converse, le cabinet de la mairesse Christine Black reconnaît que cette démarche est en partie motivée par l’image projetée par les médias. Selon l’arrondissement, la couverture médiatique « porte davantage sur les mauvais coups que les bons coups » et contribue ainsi à entretenir une perception négative du territoire, alors que Montréal-Nord connaît, selon le cabinet, un élan de revitalisation.

L’arrondissement ne présente donc pas cette nouvelle identité comme une simple opération de communication, car il estime que l’image d’un quartier peut avoir des conséquences concrètes sur son avenir : sentiment d’appartenance, rétention des résidents, investissements, emploi, logement et fréquentation du territoire.

Cette volonté de reprendre le contrôle de son récit fait directement écho à ce que réclament certains habitants et organismes : ne plus laisser quelques épisodes de violence ou quelques étiquettes définir Montréal-Nord.

Comment se construit un stigmate territorial ?

Le débat suscité par l’ancien commandant du PDQ 39 et le Café-Jeunesse n’est pas un simple désaccord sur le choix des mots. Il renvoie à un concept bien connu des chercheurs : le « stigmate territorial ».

Pour Michel Parazelli, professeur associé à l’École de travail social de l’UQAM, un lieu n’a jamais une signification unique. « Un même lieu, avec ses caractéristiques objectives, peut avoir une signification différente pour les uns et pour les autres », explique-t-il. Il en veut pour exemple les HLM, « souvent connotés comme étant quelque chose d’inférieur, avec des conditions insuffisantes pour vivre. Tandis que, pour les habitants des HLM, […] c’est carrément leur foyer et leur maison, là où ils peuvent reconnaître un peu l’histoire de leur vie. »

Selon le chercheur, c’est la répétition de certains qualificatifs négatifs qui finit par réduire un quartier à une seule identité. Des expressions comme « ghetto », « bidonville » ou « zone de non-droit » ne décrivent plus seulement une situation ; elles deviennent des catégories qui enferment un territoire dans une représentation durable.

Cette représentation est ensuite alimentée par différents acteurs sociaux. Les médias, les institutions, les responsables politiques ou encore les services policiers peuvent, parfois malgré eux, contribuer à associer un quartier à quelques images fortes, comme la criminalité, la pauvreté et la violence, au détriment de toute sa complexité. Pour le chercheur, les qualificatifs négatifs peuvent ensuite fonctionner comme des « raccourcis de communication », qui simplifient des situations sociales beaucoup plus complexes.

Le professeur insiste toutefois sur un point : reconnaître l’existence d’un stigmate territorial ne revient pas à nier les difficultés bien réelles auxquelles certains quartiers sont confrontés. Il estime plutôt que la manière de les raconter influence les réponses qui seront ensuite privilégiées. À ses yeux, le texte de Patrick Lavallée illustre cette tension. M. Parazelli reconnaît que, pour les policiers, « il y a un territoire ici qui est menaçant et nous, on est là pour défendre d’autres personnes qui le trouvent menaçant. » Mais cette lecture peut, selon lui, « alimenter les clivages » et mettre dans l’ombre « les logiques sociales, économiques, culturelles » qui expliquent les situations observées.

Pour le chercheur, l’enjeu dépasse donc largement le cas de Montréal-Nord. La façon dont une société raconte ses quartiers populaires influence aussi la manière dont elle choisit d’y intervenir : par le contrôle et la correction, ou par la reconnaissance des réalités vécues et le soutien aux populations qui y habitent.

Qui raconte Montréal-Nord ?

Montréal-Nord est raconté par ceux qui l’observent, l’administrent ou y interviennent : médias, policiers, élus, organismes, chercheurs. Les habitants, eux, prennent souvent la parole après coup, lorsque le récit du quartier est déjà installé.

Cette question était déjà apparue lors de la soirée-dialogue « Comment contrer la brutalité policière ? », organisée par La Converse, le Forum jeunesse de Saint-Michel, la Coalition Pozé et la Clinique juridique de Saint-Michel. Samuel Bunche, qui a grandi dans l’arrondissement et y est impliqué dans la vie communautaire, le résumait lors d’une soirée-dialogue organisée par La Converse : « Si le monde entend parler de Montréal-Nord, c’est sûr qu’ils sont terrorisés. » Une fois sur place, dit-il, « tu découvres qu’il y a beaucoup de positif. Mais c’est du positif qui est beaucoup, beaucoup étouffé. »

Lors du 5e colloque « Urbanité et jeunes marginalisés », organisé à Montréal-Nord le 30 avril par le Café-Jeunesse Multiculturel, le sociologue Saïd Bouamama a montré comment cette stigmatisation peut finir par être attribuée aux habitants eux-mêmes : la violence, l’échec ou la marginalité sont associés au lieu, alors que les réalités sociales qui les traversent passent au second plan. L’adresse peut alors devenir un marqueur social.

La question devient alors : qui a le pouvoir de sélectionner ce qui mérite d’être raconté – la fusillade ou le parc, la criminalité ou les familles qui y vivent ?

Peut-on changer le récit sans nier les problèmes ?

Le 11 août dernier, cette question a quitté le terrain du débat d’idées pour se retrouver au cœur d’une rencontre publique à l’hôtel de ville de Montréal. Pendant quatre heures et demie, des dizaines de citoyens ont interpellé le chef du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), Fady Dagher, sur les allégations visant le PDQ 39, mais aussi sur le profilage racial et les pratiques policières qu’ils disent subir depuis des années.

Anastasia Marcellin, qui affirme dénoncer les problèmes de racisme au PDQ 39 depuis 2009, a demandé pourquoi ces comportements présumés n’avaient pas été traités plus tôt. « Ce n’est pas juste le poste de quartier 39. Le problème, ce n’est pas juste les policiers, c’est le système », a-t-elle lancé.

Le chef du SPVM a reconnu que son organisation avait peut-être des « angles morts » et a promis un « réel changement de culture ». Mais il a aussi défendu le choix de maintenir l’enquête criminelle sous la responsabilité du SPVM, estimant qu’un transfert risquerait de retarder le processus.

Dans la salle, deux conceptions de Montréal-Nord ont ainsi été de nouveau confrontées l’une à l’autre. Celle d’une institution qui cherche à corriger ses pratiques face à des problèmes répertoriés, et celle de citoyens qui considèrent que ces problèmes sont connus depuis trop longtemps pour être réduits à quelques comportements individuels.

Pour Michel Parazelli, cette distinction est essentielle. « Quand on stigmatise et qu’on montre du doigt des gens qui habitent des lieux qui ne sont pas acceptés socialement, on alimente le clivage et on met dans l’ombre […] les logiques sociales, économiques, culturelles qui peuvent rendre compte de l’existence de ces situations-là. »

La bataille autour de Montréal-Nord ne porte donc pas seulement sur les mots employés pour décrire le quartier, mais aussi sur le pouvoir de définir ce qui mérite d’être vu, raconté et retenu. L’arrondissement a choisi de reprendre ce récit avec l’initiative « Mille histoires, une communauté ». Les organismes et les habitants, eux, demandent depuis longtemps que leur réalité ne soit pas réduite à la criminalité, à la violence et aux interventions policières.

Une nouvelle identité visuelle ne peut cependant, à elle seule, effacer un stigmate construit au fil des années. Elle peut toutefois déplacer le regard, à condition que les mille histoires annoncées trouvent réellement leur place dans le récit de Montréal-Nord.

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