Un an après la mort de Nooran, que vaut le contrôle de la police ?
Des pancartes, des bougies et un chandail à l’effigie de Nooran Rezayi ont été déposés à l’endroit où l’adolescent de 15 ans a perdu la vie, à Longueuil, un an plus tôt. Photo: Nouri Nesrouche
29/9/2026

Un an après la mort de Nooran, que vaut le contrôle de la police ?

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 La famille et les proches de Nooran Rezayi se sont réunis à Longueuil, un an après la mort du jeune de 15 ans lors d’une intervention policière. Alors que le DPCP analyse toujours le rapport du Bureau des enquêtes indépendantes (BEI), les revendications dépassent désormais le seul dossier de Nooran : elles interrogent la transparence et l’efficacité des mécanismes de contrôle de la police. En pleine campagne électorale, ces revendications posent ainsi une question aux partis : que changeraient-ils justement aux mécanismes qui sont censés assurer le contrôle de l’action policière ?

La foule grossit à vue d’œil. À 18 h, ils sont déjà des dizaines devant le 7151, boulevard Cousineau, à Longueuil, où se trouve le quartier général du Service de police de l’agglomération de Longueuil (SPAL). Un quart d’heure plus tard, ils sont environ 200.

Sur les pancartes, le visage de Nooran Rezayi, mort un an plus tôt sous les tirs d’un policier, côtoie des slogans réclamant justice et transparence. Des adolescents, des proches, des militants et des membres de la famille forment le cercle. Dès les premières prises de parole, le souvenir de Nooran se mêle à une colère qui dépasse son seul décès. Sa cousine parle d’un garçon « gentil, joyeux et souriant », toujours prêt à aider les autres. Un an après sa mort, dit-elle, la douleur reste aussi vive que cet après-midi du 21 septembre 2025. Sa sœur évoque, elle aussi, les 15 années de vie de Nooran, ses rêves et les souvenirs qu’il aurait encore dû pouvoir se faire avec sa famille. Pour elle, son absence reste « un cauchemar interminable ».

Des proches de Nooran Rezayi et des jeunes se sont rassemblés devant le quartier général du Service de police de l’agglomération de Longueuil (SPAL), un an après la mort de l’adolescent de 15 ans lors d’une intervention policière.
Photo: Nouri Nesrouche

Puis la parole revient aux jeunes qui l’ont connu. Ils offrent, cependant, leur droit de parole au rappeur et intervenant Shamyr Daléus-Louis, alias Raccoon. Ce dernier commence par dire que la présence accrue de policiers dans le quartier depuis la mort de Nooran les a découragés de vivre leur deuil publiquement.

Raccoon lit alors un texte écrit à partir de leurs mots. « On sent que la police a toujours été contre nous parce qu’on est jeunes et Maghrébins », dit-il. Cette dernière précision vient probablement du fait que les amis de Nooran, qui lui est d’origine afghane, sont majoritairement d’origine maghrébine. Dans le même texte, les jeunes rapportent leur sentiment d’être régulièrement perçus comme des criminels lorsqu’ils se retrouvent en groupe : « Vous dites protéger le quartier, on habite le quartier. Vous voulez protéger le quartier de nous ? Mais qui nous protège, nous, dans le quartier ? » Le texte réclame également que l’identité du policier impliqué dans la mort de Nooran soit rendue publique, une demande qui apparaît aussi dans les revendications de ses proches.

La vigile se transforme au bout d’une heure de marche. Le cortège se dirige vers l’intersection des rues Joseph-Daigneault et de Monaco, dans l’arrondissement de Saint-Hubert, là où Nooran a perdu la vie. Sur le lieu du drame, des bougies sont allumées ; sur des pancartes déposées à proximité revient le mot « justice ». Ce même mot revient encore comme un leitmotiv dans les discours de la mère de Nooran, Fahima Rezayi, et de son oncle. Une minute de silence est observée collectivement, et des prières sont récitées dans l’intimité.

Après environ deux heures, les participants commencent à se disperser calmement. La colère, elle, ne semble pas dissipée. Ni l’impression, exprimée par plusieurs intervenants, que les réponses attendues depuis un an ne sont toujours pas venues. La vigile rappelle aussi que la question ne se limite pas aux réponses judiciaires. Dans un précédent reportage de La Converse, la psychologue Imene Sta-Ali, du Centre Binetna, soulignait que les amis de Nooran avaient besoin de « réparations », et que celles-ci pouvaient aussi passer par un geste clair de la part des autorités, une parole qui reconnaisse la nature de ce qui s’est passé.

Des enquêtes, mais encore des questions

Le 21 septembre 2025, la mort de Nooran Rezayi lors d’une intervention du SPAL déclenche une enquête du Bureau des enquêtes indépendantes (BEI). Une enquête parallèle est ensuite confiée au SPVM afin d’examiner les événements ayant précédé l’intervention policière.

Trois mois plus tard, après avoir été informée de manquements présumés dans la gestion de l’intervention, la mairesse de Longueuil, Catherine Fournier, demande au ministre de la Sécurité publique, Ian Lafrenière, de déclencher une enquête administrative sur le SPAL. Le 9 décembre, six membres de la famille Rezayi annoncent poursuivre la Ville de Longueuil et des agents du SPAL pour environ 2,2 M$.

Le 11 mars 2026, le BEI termine son enquête et remet son rapport au Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP). À ce moment-là, deux rapports d’expertise doivent encore lui être transmis.

L’enquête administrative est formellement déclenchée en juin 2026 et confiée à l’avocat Michel Bouchard. L’enquête parallèle du SPVM se termine elle aussi en juin. Le corps policier annonce alors que 11 jeunes, âgés de 13 à 17 ans au moment des faits, sont visés par des accusations dans ce dossier connexe. Le dossier est transmis au DPCP qui annonce en août l’arrêt temporaire des procédures contre les 11 jeunes, invoquant de nouveaux éléments et une question juridique complexe.

Pour la famille de Nooran, cette succession d’enquêtes n’a pas réussi à dissiper les questions. Lors de la vigile, ses avocats, Me Virginie Dufresne-Lemire et Me Fernando Belton, ont dénoncé les délais et le manque d’informations transmises aux proches. 

Me Dufresne-Lemire a notamment expliqué que la famille avait appris par les médias que le dossier du BEI avait été transmis au DPCP. Elle a aussi dit ignorer combien de temps prendra l’analyse du procureur. « Pendant ce temps, la famille de Nooran attend toujours la décision du DPCP concernant le policier », a-t-elle ajouté. 

Me Belton a pour sa part indiqué que la famille allait maintenant se tourner vers les tribunaux pour obtenir certains documents issus de l’enquête. Une audience est prévue les 8 et 9 octobre, selon l’avocat.

Le DPCP exerce ses fonctions de manière indépendante et doit déterminer, à partir de la preuve recueillie, s’il y a lieu d’intenter des poursuites. Mais le cas de Nooran soulève une autre question : jusqu’où une famille doit-elle rester dans l’ignorance pendant que plusieurs institutions traitent de manière successive un dossier qui la concerne ? Qui doit l’informer ? À quel moment ? De quoi peut-elle être informée sans que cela compromette une enquête ou une éventuelle procédure judiciaire ?

C’est cette question, plus large que le seul dossier Rezayi, qui se retrouve maintenant au cœur des revendications de ses proches : celle de la transparence et de la reddition de comptes lorsqu’une intervention policière entraîne la mort d’un civil.

Des engagements encore inégaux

À l’approche du scrutin du 5 octobre, La Converse a demandé aux cinq principaux partis en lice quelles mesures ils comptaient prendre pour renforcer le contrôle de l’action policière : pouvoirs et fonctionnement du BEI, transparence des enquêtes, rôle du DPCP, déontologie policière et mécanismes de sanction.

Nous leur avons également demandé leur position sur le transfert éventuel d’une partie des ressources policières vers la prévention, la santé mentale et les organismes communautaires.

Seuls Québec solidaire (QS), la Coalition avenir Québec (CAQ) et le Parti libéral du Québec (PLQ) ont répondu. Le Parti québécois (PQ) et le Parti conservateur du Québec (PCQ) n’ont pas donné suite à nos questions.

Le PLQ rappelle avoir déjà proposé de rendre publics les rapports d’enquête du BEI. Le parti dit souhaiter « un système indépendant, rigoureux et dans lequel la population peut avoir confiance », sans préciser dans sa réponse quelles modifications il apporterait au BEI, au DPCP ou au Commissaire à la déontologie policière.

La CAQ n’a pas répondu directement à nos questions. Son attaché de presse nous a plutôt renvoyés à une publication de Ian Lafrenière faite le 21 septembre, dans laquelle le ministre rappelle avoir déclenché l’enquête administrative sur le processus ayant entouré l’avis transmis au BEI par le SPAL. M. Lafrenière y affirme également que le dossier d’enquête est entre les mains du DPCP et ajoute que, « si toute la lumière n’est pas faite », il n’exclut pas la possibilité d’instituer une enquête publique.

Le gouvernement de la CAQ avait auparavant été interpellé sur les manquements relevés dans le dossier. En décembre 2025, l’Assemblée nationale a adopté à l’unanimité une motion prenant acte des « manquements sérieux » soulevés par le BEI au sujet des actions du SPAL et demandant au gouvernement de déterminer les suites à leur donner en coordination avec le BEI et le DPCP. Au printemps 2026, le député solidaire de Laurier-Dorion, Andrés Fontecilla, a également soulevé à l’Assemblée nationale la question de la transparence des enquêtes du BEI, notamment la possibilité de rendre publics ses rapports. Il a cité à cette occasion le cas de Nooran Rezayi. 

C’est Québec Solidaire qui a fourni la réponse la plus détaillée aux questions posées par La Converse. Dans une déclaration faite à notre rédaction, le parti affirme qu’un gouvernement solidaire instaurerait « un système efficace et transparent de contrôle de l’activité policière » et lutterait contre « les entraves aux droits et libertés, le racisme systémique, l’usage excessif de la force, le manque de considération face à des dénonciations d’agressions sexuelles ou de violence conjugale et la partialité lors d’enquêtes sur des activités policières ».

Il faut dire que la formation politique a déjà pris position dans le dossier Rezayi. En décembre 2025, la députée solidaire Alejandra Zaga Mendez a présenté, conjointement avec la députée libérale Jennifer Maccarone et le député péquiste Joël Arseneau, une motion demandant au gouvernement de donner suite aux manquements relevés par le BEI, en coordination avec le BEI et le DPCP. La motion a été adoptée à l’unanimité.

Une première motion, présentée en octobre 2025 par Andrés Fontecilla et Jennifer Maccarone, avait également été adoptée à l’unanimité. Elle demandait notamment que toute la lumière soit faite sur les circonstances entourant la mort de Nooran et que les enquêtes soient menées avec transparence. Elle appelait aussi à éviter toute généralisation, notamment toute association entre les jeunes et la violence ou la délinquance.

Le PQ, qui n’a pas répondu à nos questions, a pour sa part porté une proposition plus générale sur la surveillance des services policiers. En février 2026, son porte-parole en matière de sécurité publique, Joël Arseneau, a fait adopter à l’unanimité une motion demandant au gouvernement de remettre sur pied le Conseil sur les services policiers du Québec, inactif depuis 2013. La motion rappelle que ce conseil prévu par la Loi sur la police doit conseiller le ministre sur les questions relatives aux services policiers.

Quand la campagne électorale se met aux couleurs de Nooran

L’activiste et cinéaste Will Prosper a détourné les codes visuels et les slogans des cinq principaux partis politiques québécois pour interpeller les formations sur la mort de Nooran Rezayi et le contrôle de l’action policière.
Photo: courtoisie de Will Prosper

Pour marquer le premier anniversaire de la mort de Nooran Rezayi, l’activiste et cinéaste Will Prosper s’est invité dans la campagne électorale, dans le style du culture jamming, dont les adeptes utilisent généralement l’ironie, le sabotage visuel et la satire pour modifier le sens des messages publicitaires.

Sur Instagram, il a publié une série de cinq affiches reprenant les codes visuels des cinq principaux partis en lice pour le scrutin du 5 octobre en les détournant en fonction de la demande de justice pour Nooran. Chez Québec solidaire, le vert et le « c’est possible » deviennent le support d’un message frontal : « Une police qui ne tue pas nos enfants… c’est possible. » Le rond bleu et le « Avançons » de la Coalition avenir Québec sont complétés d’un « Nooran, lui, ne le pourra plus. » Autre exemple : le slogan du Parti québécois – « Le choix de la confiance » – est retourné en accusation : « Le BEI n’est pas le choix de la confiance. »

Pour Prosper, ce détournement est une manière de s’adresser directement aux formations politiques, mais aussi aux électeurs. « C’est un moyen d’interpeller ces politiciens-là pour qu’ils puissent réagir, d’interpeller la population aussi », explique-t-il à La Converse. Il dit vouloir mettre en lumière ce qu’il considère comme étant le « vide » de certaines campagnes électorales et ramener la mort de Nooran dans les conversations publiques.

D’ailleurs, l’enjeu dépasse le seul cas de l’adolescent, soutient l’auteur de reXistence, qui remet en question le fonctionnement des mécanismes censés permettre d’enquêter sur les interventions policières mortelles et demande notamment que soient réexaminés le rôle du BEI, son indépendance et la transparence de ses enquêtes. Il souhaite également que le prochain gouvernement s’attaque au profilage racial et aux interpellations policières qu’il considère comme arbitraires. Il cite notamment l’affaire Luamba, qui porte sur les interceptions routières sans motif apparent, et évoque la possibilité d’un moratoire sur certaines pratiques policières. 

Une question qui reste ouverte

Prosper reconnaît que la campagne électorale porte actuellement sur d’autres enjeux, non moins importants, comme le logement, la pauvreté, l’éducation et l’immigration. Mais il considère que la question de la violence policière et du traitement des jeunes racisés appartient au même débat. « C’est aussi prendre soin de notre population, c’est aussi prendre soin de nos jeunes, c’est aussi prendre soin des gens », dit-il.

C’est précisément pour cela qu’il a choisi de lancer sa contre-campagne maintenant, alors que les partis sollicitent les suffrages. Pour Prosper, la mort de Nooran et ce qui s’est passé dans les mois qui ont suivi ne constituent pas seulement une question de pratiques policières. « Ce n’est pas un enjeu policier, mais un enjeu politique », conclut-il.

Un an après la mort de Nooran, son nom se retrouve à la fois dans les demandes de sa famille, dans les procédures qui se poursuivent et, désormais, dans la campagne électorale. Les réponses des partis restent inégales, tandis que le DPCP poursuit son analyse et que la famille tente toujours d’obtenir des documents liés aux enquêtes.

Avec ses affiches, Will Prosper ramène finalement la question au politique : qu’est-ce qui doit changer lorsqu’une intervention policière entraîne la mort d’un jeune et que, un an plus tard, les réponses qu’attend sa famille ne sont toujours pas toutes là ?

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