Dans les quartiers, des organismes listent leurs demandes pour le prochain gouvernement
L'équipe de la CDC Côte-des-Neiges Photo: Nouri Nesrouche
22/9/2026

Dans les quartiers, des organismes listent leurs demandes pour le prochain gouvernement

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À l’approche de l’élection québécoise, La Converse a tendu le micro à des organismes qui travaillent notamment auprès de communautés immigrantes, racisées et défavorisées de Montréal. Logement, sécurité alimentaire, immigration, services publics et financement – tous nous ont dit ce qu’ils attendent du prochain gouvernement et nous ont parlé des engagements qu’ils veulent pouvoir lui rappeler après le scrutin.

Il reste quelques morceaux de gâteau au fromage sur la table de réunion. Quelques minutes plus tôt, les membres de l’équipe de la Corporation de développement communautaire (CDC) de Côte-des-Neiges célébraient l’anniversaire d’un collègue. Dans la grande salle (qui, finalement, n’est pas si grande), les chaises sont encore disposées autour de la table. L’ambiance tranche avec celle que l’on associe souvent à la campagne électorale : ici, pas de slogans, pas de débat partisan. Plutôt une équipe qui vient de marquer une pause pour partager un moment de camaraderie, avant de retourner au travail.

La CDC regroupe une cinquantaine d’organismes de Côte-des-Neiges et coordonne plusieurs tables de concertation consacrées notamment aux familles, aux jeunes, au logement social et à la salubrité. Son équipe de 11 personnes sert de courroie de transmission entre de nombreux acteurs du quartier.

À quelques semaines de l’élection québécoise du 5 octobre, ces derniers ont un message beaucoup moins léger à adresser aux futurs élus : « L’inaction a un coût », résume Alimatou Touré, coordonnatrice de la CDC.

« Venez passer une semaine dans nos souliers »

Kenny Thomas, Directeur général de Entre-Maisons Aunthsic

À Ahuntsic, Kenny Thomas dirige Entre-Maisons Ahuntsic, un organisme qui intervient dans trois ensembles de logements sociaux auprès de familles et de jeunes du secteur Saint-Sulpice. Quand on lui demande ce qu’il souhaite dire au prochain premier ministre, il ne commence pas par réclamer une enveloppe budgétaire, il l’invite à venir sur le terrain. Pas pour une visite de quelques heures, ajoute-t-il, mais pour une semaine. Une semaine dans les souliers des intervenants ou des résidents des HLM. « Des enjeux, ce n’est pas seulement des enjeux durant une campagne électorale. Des enjeux, malheureusement, font partie du mode de vie de beaucoup de gens qui vivent dans les HLM », résume-t-il.

Pour Kenny Thomas, la différence se trouve dans le temps consacré à comprendre les choses. Les candidats rencontrent régulièrement des personnes en situation de précarité, mais les réponses politiques sont souvent préparées en fonction d’échéanciers beaucoup plus courts que ceux dans lesquels évoluent les communautés. « Leur train de vie et leur réalité, ça ne se mesure pas en termes de mandat électoral », dit-il.

L’an dernier, Entre-Maisons a perdu plus de la moitié de son équipe, faute du renouvellement de son financement : deux intervenantes jeunesse, une intervenante famille, un chargé de projet et une adjointe administrative ont quitté l’organisme. Il estime avoir besoin de six intervenants pour reconstituer l’équipe nécessaire au bon fonctionnement de l’organisme. Le problème, explique-t-il, est notamment lié à la logique du financement par projet.

L’aide aux devoirs, par exemple, n’est pas un besoin qui disparaît à la fin d’une subvention. Les enfants auront toujours besoin d’aide, les parents auront toujours besoin d’accompagnement et les organismes auront toujours besoin de maintenir le lien avec les écoles. « Pour moi, assurer la réussite scolaire des jeunes, c’est un besoin de base. Nourrir les gens après l’école, c’est un besoin de base », explique M. Thomas.

Sa demande au prochain gouvernement est donc précise : augmenter et stabiliser le financement à la mission, plutôt que de contraindre les organismes à réinventer constamment leurs projets pour conserver leurs équipes.

Des trous que les organismes ne peuvent pas tous boucher

Amira Bensahli, coordonatrice générale de Femmes du monde

Retour à Côte-des-Neiges, où Amira Bensahli observe le même phénomène, mais dans le parcours des femmes, plus particulièrement des femmes immigrantes et racisées.

L’organisme Femmes du monde à Côte-des-Neiges, dont elle est la coordonnatrice générale, existe depuis près de 30 ans. Il offre notamment de l’écoute, du soutien psychosocial et de l’accompagnement dans les situations de violence conjugale, d’itinérance cachée et lorsque les difficultés migratoires sont compliquées par d’autres formes de précarité.

Pour elle, l’un des principaux problèmes est la multiplication des critères déterminant l’accès aux programmes publics. Une femme peut ne pas répondre aux critères d’un programme en raison de son statut migratoire, puis être exclue d’un autre parce qu’elle travaille, ou parce que sa situation ne correspond pas exactement à celle prévue par le programme. « On se retrouve avec des membres qui, la majorité du temps, ne correspondent pas aux critères d’un programme ou d’un autre. Et qui ne reçoivent aucun service. »

L’organisme devient alors le lieu où l’on tente de combler ces espaces laissés vacants. Mais avec des moyens beaucoup plus limités que ceux de l’État.

La difficulté est particulièrement visible dans le logement. Une femme nouvellement arrivée ne bénéficie pas nécessairement des mêmes conditions qu’une personne installée au pays depuis plusieurs années. Par ailleurs, lorsqu’une femme en situation de violence doit quitter son logement, son statut migratoire peut aussi compliquer son accès à certaines solutions d’hébergement ou de logement.

Mme Bensahli décrit ainsi une forme d’itinérance moins visible : des femmes qui passent d’un canapé à un autre, restent chez des proches ou dépendent d’un réseau informel pour ne pas se retrouver dans la rue. Pour elle, le problème n’est donc pas seulement de créer davantage de programmes. Il faut aussi regarder comment les différents systèmes s’emboîtent – ou ne s’emboîtent pas – les uns dans les autres. « On ne peut pas s’attendre simplement à ce que nous, on règle tout », dit-elle.

Pour elle, les organismes ne peuvent pas devenir la réponse permanente aux faiblesses et aux failles des programmes publics.

Du logement à l’immigration : des priorités qui dépassent le financement

À Parc-Extension, Faiz Abhuani, directeur général et fondateur de Brique par brique, place le logement au centre de ses revendications. Mais pas n’importe quel logement. Il demande que les fonds publics destinés au logement abordable soient dirigés en priorité vers les projets portés par des OBNL et des coopératives, et ce, afin que les logements demeurent abordables à long terme.

Il parle de « décommodifier » le logement, c’est-à-dire d’augmenter la part des immeubles détenus collectivement soit par des organismes sans but lucratif, soit par des coopératives, ou d’autres formes de propriété collective. « “Décommodifier”, ça veut dire sortir l’immobilier du système financier », résume-t-il.

Cette approche découle aussi de son expérience des programmes de logement abordable. Selon lui, ceux-ci privilégient davantage les grands projets, au détriment des initiatives des groupes communautaires et des résidents. Or, ces petits projets peuvent avoir une importance qui dépasse le simple fait de loger des personnes. « Les groupes communautaires en général considèrent le logement comme un levier pour le changement social, pour l’amélioration des communautés », dit-il.

Son autre préoccupation touche directement les communautés immigrantes de Parc-Extension. Il demande notamment de faciliter la réunification familiale et le processus d’immigration, ainsi que d’investir davantage dans les services publics, le communautaire et l’éducation.

Un livre blanc écrit à plusieurs mains

Tout cela est particulièrement visible à Côte-des-Neiges. Les représentants de la CDC y ont participé à une démarche de concertation qui a mené à un livre blanc destiné aux futurs élus. Le logement social y occupe une place importante. La CDC estime que plusieurs milliers de familles sont en attente d’un logement social à Côte-des-Neiges et demande notamment qu’au moins 4 800 des 10 000 logements projetés sur le site de l’ancien hippodrome soient sociaux ou communautaires. Elle souhaite également que le gouvernement puisse soutenir l’acquisition d’immeubles existants afin de les retirer du marché spéculatif.

La sécurité alimentaire est une autre priorité. Les organismes constatent une augmentation de la demande et réclament que l’alimentation soit reconnue comme un droit. « Il n’est pas normal que les gens doivent choisir entre se loger et se nourrir », explique Alimatou Touré, directrice générale de la CDC.

Pour Aya Laurie Kouadio, coordonnatrice de la Table jeunesse et du comité diversité et inclusion, cette démarche doit aussi permettre de changer le regard porté sur le quartier. Les membres ont formulé plusieurs priorités, notamment l’éducation, la laïcité, l’immigration et l’intégration. Pour elle, il faut surtout regarder les personnes derrière ces enjeux. « On veut investir, souligne-t-elle, dans les personnes qui vivent à Côte-des-Neiges : les femmes, les hommes, les personnes non binaires, les nouveaux arrivants, les jeunes, les personnes âgées. »

Elle refuse aussi que Côte-des-Neiges soit considéré uniquement en fonction de ses problèmes de violence ou de vulnérabilité.

La laïcité et l’immigration font aussi partie des priorités retenues. Les représentants de la CDC estiment que les politiques sur les signes religieux ont des effets particulièrement concrets dans le quartier. Ils demandent notamment une réflexion sur les restrictions liées aux signes religieux, ainsi qu’une approche de l’immigration qui considère les nouveaux arrivants comme une richesse plutôt que comme une source de problèmes. 

« Le respect des droits fondamentaux, c’est non négociable pour nous. On veut que le prochain gouvernement s’engage clairement à travailler avec ces quartiers qui ont eu beaucoup de mal au cours des huit dernières années du gouvernement actuel. On veut maintenant que ça change », insiste Mohammad Affaq Mansoor, l’un des organisateurs de la CDC.

« On veut être des partenaires »

La place du communautaire dans le modèle québécois fait partie des thèmes que la CDC de Côte-des-Neiges partage avec le mouvement Le communautaire à boutte, qui a de nouveau mobilisé le milieu le 15 septembre dernier à Trois-Rivières. Ce jour-là, près de 5 000 personnes issues du secteur communautaire ont participé à une marche nationale à l’approche de l’élection. Le mouvement réclame notamment un financement accru et des engagements précis des partis.

Les organismes demandent davantage de financement à la mission, de meilleures conditions de travail, plus de stabilité et le respect de leur autonomie. Le financement par projet, disent-ils, provoque du roulement, fragilise les équipes et pousse les organismes à adapter leur mission aux critères des bailleurs de fonds.

M. Mansoor résume le problème ainsi : le communautaire ne veut pas devenir une solution à rabais pour l’État. « On veut plutôt être des partenaires pour renforcer le filet social », insiste-t-il. Cette distinction est importante. Pour Alimatou Touré, il faudrait d’abord que le gouvernement mesure ce qui se passerait si les organismes fermaient leurs portes, ne serait-ce qu’une journée.

Des comptes à rendre

Alors, comment savoir si, dans quatre ans, le prochain gouvernement aura réellement répondu à ces demandes ? À la CDC, les indicateurs imaginés sont concrets : davantage de personnes correctement logées, une meilleure sécurité alimentaire, des organismes moins épuisés, des équipes plus stables. « L’inaction a un coût », répète Mme Touré.

Kenny Thomas arrive à une conclusion similaire à partir de ses HLM d’Ahuntsic. Pour lui, les décisions publiques ont un effet domino : perdre un service d’aide aux devoirs peut affecter la réussite scolaire d’un jeune ; réduire les services de proximité peut accentuer l’isolement d’une famille ; réduire les heures d’ouverture d’un organisme peut empêcher une personne qui travaille de bénéficier d’un accompagnement.

Le prochain gouvernement, disent-ils, ne pourra donc pas uniquement mesurer ce qu’il aura dépensé. Il faudra regarder ce que ces investissements auront changé dans la vie des personnes concernées.

À Côte-des-Neiges, les représentants de la CDC ont déjà prévu une façon de suivre les engagements pris pendant la campagne : demander aux candidats de les inscrire noir sur blanc, puis revenir vers eux au cours de leur mandat. Une soirée électorale devrait notamment permettre aux résidents de leur poser directement leurs questions.

Leur message au prochain gouvernement tient finalement en une demande simple : que les engagements pris pendant la campagne se retrouvent aussi dans les décisions prises après le scrutin.

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