De l’espoir social-démocrate incarné par René Lévesque à ce que plusieurs perçoivent comme un virage identitaire du Parti Québécois de Paul St-Pierre Plamondon, une partie de l’électorat latino-américain rallié à la cause de l’indépendance oscille entre nostalgie et quête d’un projet de pays inclusif.
Mais comment des personnes venues d’Amérique latine, ayant parfois fui des dictatures militaires, ont-elles pu se reconnaître dans la cause indépendantiste ? Et qu’est-ce qui explique aujourd’hui leur désenchantement, leurs réflexions sur la race et la représentation, ainsi que leurs tensions avec la relève militante du parti ?
L’écho d’une promesse
« Vive le Québec, vive la liberté, donc vive le Québec libre ! »
C’est par cette formule emblématique – prononcée du haut du balcon de l’hôtel de ville de Montréal par Charles de Gaulle en 1967 – que le nouveau premier ministre du Québec, Paul St-Pierre Plamondon (PSPP), a scellé son discours d’assermentation après avoir permis au Parti Québécois (PQ) de reprendre le pouvoir en formant un gouvernement minoritaire. Il a promis de « mettre de l’ordre dans la maison » avant de rouvrir le débat sur l’avenir du Québec et de convoquer un troisième référendum.
Dans la circonscription de Camille-Laurin, située dans l’arrondissement de Mercier, Flavia García a écouté les paroles du chef souverainiste devant son écran. Dans la chaleur de sa cuisine, entourée de carreaux de terre cuite rapportés du Mexique, cette enseignante de français à la retraite d’origine argentine a secoué la tête avec scepticisme.
Arrivée au Québec en 1987 à 23 ans, la poète avait été séduite par le français et attirée par un projet collectif républicain et ouvert sur le monde. En 1995, lors du deuxième référendum, c’est en poussant la poussette de sa fille qu’elle avait voté « oui ».
Trois décennies plus tard, la situation de Flavia García illustre le dilemme de nombreux Latino-Québécois. Tout en demeurant souverainiste de cœur, elle ne se reconnaît plus dans la ligne actuelle du PQ, auquel elle reproche une rhétorique identitaire faisant porter le blâme des ratés des services publics aux personnes immigrantes.
« Quand Paul St-Pierre Plamondon dit “Vive le Québec libre”, il s’approprie un slogan qui ne correspond plus aux valeurs que celui-ci portait à l’origine, fait remarquer la poète d’une voix posée. Il le recycle et le récupère à des fins politiques. Je suis indépendantiste dans l’âme, mais cela doit être un projet où je sens que ma fille, née au Québec d’origine argentine et péruvienne, et ma petite-fille, née au Québec elle aussi et d’origine argentine, péruvienne et dominicaine, ont pleinement leur place. »
La résonance de l’anti-impérialisme
Pour comprendre l’adhésion des immigrants latino-américains au souverainisme durant les années 1970 et 1980, il faut remonter aux expériences politiques ayant motivé leur départ. Le 11 septembre 1973 au Chili, le gouvernement du président Salvador Allende est renversé par un coup d’État militaire. Des milliers de militants de gauche sont alors obligés de fuir la répression.
C’est dans leur maison de Ville Saint-Laurent – une demeure chaleureuse et colorée ayant accueilli au fil des décennies de nombreux intellectuels latino-américains et québécois – qu’Osvaldo Núñez et son épouse, Zaida Macías, évoquent leur parcours. « Nous n’avons pas choisi de quitter notre pays ; nous y avons été contraints », se remémore M. Núñez.
Arrivés au Québec en février 1974 avec leurs deux enfants, M. Núñez et Mme Macías ont été accueillis par un réseau de solidarité citoyenne, syndicale et intellectuelle. Ancien juriste du gouvernement Allende, M. Núñez a établi un parallèle direct entre le combat latino-américain et la quête d’affirmation du peuple québécois face au pouvoir fédéral.
« Il y avait alors un mouvement mondial pour la libération des peuples... en Algérie, au Vietnam... Au Chili, nous voyions bien que pour accomplir les grands changements vers une société socialiste, les États-Unis allaient être le principal opposant. Tout cela nous a amenés à comprendre le désir du peuple québécois d’être lui-même, de préserver ses luttes et sa culture francophone. Nous avons retrouvé ici des poètes et des intellectuels qui, comme Gaston Miron au Québec ou Pablo Neruda au Chili, partageaient une même fibre anti-impérialiste et un désir profond de justice sociale. »
Osvaldo Núñez s’est rapidement investi dans les milieux syndicaux et intellectuels. En 1993, il est entré dans l’histoire en devenant le premier député d’origine latino-américaine à siéger au Parlement canadien, élu sous la bannière du Bloc Québécois dans Bourassa. Son adhésion au souverainisme reposait sur la vision de René Lévesque, fondateur du PQ, qui concevait l’indépendance comme un contrat citoyen ouvert sur le monde.
« René Lévesque a eu l’intelligence stratégique de saisir l’air du temps et de bâtir des ponts, explique-t-il. Il défendait l’idée des “cent façons d’être Québécois”, reconnaissant les cent langues et accents venus enrichir cette terre. C’était un projet résolument inclusif : une social-démocratie sur les plans économique et social conjuguée à l’indépendance politique. C’est précisément ce que nous avons vu s’effriter peu à peu. »
Ce sentiment d’éloignement a été alimenté, selon ces militants, par les prises de position de Paul St-Pierre Plamondon en matière d’immigration. Le nouveau premier ministre souhaite en effet la baisse des seuils et la réduction du nombre de résidents temporaires, que le parti associe aux pressions exercées sur le logement, les écoles et les hôpitaux.
Quand on demande à Zaida Macías comment on peut convaincre aujourd’hui une personne immigrante d’appuyer la souveraineté, alors que le discours gouvernemental semble la tenir pour responsable de tant de maux, elle lève les yeux vers le plafond, marque un long silence et confie : « C’est une excellente question... »
Son mari reprend : « Il existe une tendance internationale à ériger l’immigration en bouc émissaire, comme si elle était la source de tous les problèmes. »
« Cela permet de détourner l’attention de l’électorat et de masquer les ratés des politiques publiques en matière de logement ou de santé. L’indépendance n’est pas une fin en soi, c’est un moyen de bâtir une société plus juste, plus équitable et plus inclusive. C’est pour cela que nous nous sommes battus », poursuit M. Núñez.
L’ombre de 1995 et le « vote ethnique »
Pour saisir les failles qui traversent le mouvement souverainiste, il faut revenir au 30 octobre 1995. Lors du deuxième référendum, le NON l’a emporté d’une courte tête : 50,58 % contre 49,42 % pour le OUI – un écart de 54 288 voix, avec un taux de participation historique de 93,52 %.
Tandis que près de 60 % des francophones choisissaient le OUI, de 90 % à 95 % des allophones et des personnes issues de l’immigration optaient pour le NON. Au terme du scrutin, le premier ministre et chef péquiste Jacques Parizeau avait prononcé devant les caméras ces mots qui allaient marquer durablement les esprits : « C’est vrai… c’est vrai qu’on a été battus, au fond par quoi ? Par l’argent, puis des votes ethniques, essentiellement. » Une déclaration qui avait précipité sa démission et laissé une blessure dans les quartiers multiculturels.
« J’étais présent ce soir-là au centre de dépouillement avec des délégations européennes et catalanes, relate Osvaldo Núñez, alors porte-parole du Bloc Québécois en matière d’immigration. Sur le plan statistique, le constat de M. Parizeau traduisait une réalité arithmétique du dépouillement. Mais le formuler de manière aussi impulsive a été une grave erreur politique. Cela a servi à pointer du doigt la responsabilité de l’immigrant. »
Refusant d’imputer la défaite aux seules communautés culturelles, M. Núñez rappelle cependant qu’Ottawa avait orchestré une stratégie musclée en accélérant les attributions de citoyenneté et en finançant des rassemblements contre le OUI.
Et, se fondant sur ses 32 années d’enseignement du français au ministère de l’Immigration, Flavia García propose pour sa part une critique : « On ne peut pas demander à un immigrant de première génération, qui vient d’arriver, qui vit dans la précarité d’emploi ou qui a fui les dictatures et l’instabilité politique en Amérique du Sud, de sauter à pieds joints dans l’inconnu d’un processus porteur d’incertitudes économiques. »
« De plus, on oublie souvent que, dans des régions conservatrices comme la Beauce ou la Capitale-Nationale, des milliers de francophones ont rejeté massivement l’indépendance. Il est injuste de faire porter le blâme aux immigrants de Montréal, alors qu’une partie de la droite régionale tournait elle-même le dos au projet. »
La « minorité audible » et le privilège de la peau blanche
Aujourd’hui, le débat dépasse l’arithmétique électorale pour toucher à une dimension longtemps restée en marge : les rapports raciaux et la frontière de la « blanchité » au sein même du mouvement souverainiste. Une frontière que Flavia García a appris à mesurer par le biais de sa propre expérience d’immigrante latino-américaine.
« Si j’ai subi des actes de discrimination ?... Moi, je suis blanche et je passe incognito tant que je n’ouvre pas la bouche. Ceux qui sont plus blancs, comme dans mon cas, souffrent moins que ceux qui sont ethniquement très reconnaissables. C’est pour cela qu’il existe des catégories comme “minorités visibles”. En vérité, je ne sais pas si je rentre dans la minorité visible ; je crois que je fais plutôt partie d’une “minorité audible”. Mais certains souffrent plus que d’autres, et cela dépend malheureusement de la couleur de la peau. »
Cette distinction entre « minorité visible » et « minorité audible » met en lumière une fracture souvent éludée dans le discours indépendantiste. Si les militants d’origine européenne ou au teint clair peuvent se fondre aisément dans la majorité historique francophone, l’affirmation d’une identité nationale plus traditionnelle – particulièrement hors des grands centres multiculturels comme Montréal – suscite des réticences chez les citoyens racisés, qui craignent d’y voir un projet fondé sur l’homogénéité plutôt que sur la pluralité.
Une méfiance que refuse toutefois d’endosser la relève du mouvement.
Pragmatique et militante : la relève
Face au désenchantement des aînés, une nouvelle garde s’engage au Parti Québécois, incarnée par Soledad Orihuela-Bouchard, 24 ans. C’est lors d’une froide journée d’automne, attablée dans un café de Longueuil et savourant un chai latte, qu’elle livre sa vision d’un Québec indépendant. Née d’une mère québécoise et d’un père bolivien, cette enseignante siège au Comité national des jeunes du PQ (CNJPQ) et a été candidate du Bloc Québécois.
Loin des doctrines des années 1970, la posture de Mme Orihuela-Bouchard est pragmatique et centrée sur l’objectif d’émancipation nationale : « Je ne me définis ni à gauche ni à droite ; je suis d’abord et avant tout souverainiste. Pour moi, la priorité absolue est que le pays du Québec voie le jour. »
À propos de la réduction des seuils d’immigration prônée par le PQ, Soledad Orihuela-Bouchard affirme ne ressentir aucun malaise, y voyant plutôt une mesure responsable face aux capacités d’accueil.
« Je n’ai jamais eu de malaise face au discours sur les seuils d’immigration. Ce que je comprends, c’est qu’on veut simplement accueillir les gens convenablement. Malheureusement, on ne s’était pas préparés à recevoir autant de personnes, tant pour notre système de santé que pour le logement. Aujourd’hui, la réalité est qu’il y a des gens qui dorment dans la rue ; des reportages montrent des nouveaux arrivants qui ne trouvent pas où se loger. Ce n’est pas ce qu’on veut comme société : nous sommes une société riche, nous voulons prendre soin des gens. »
Pour la jeune militante, la réduction des seuils ne relève donc pas d’un rejet de l’autre, mais d’une critique de la gestion gouvernementale.
« En voulant baisser les seuils d’immigration, on ne désigne pas les personnes immigrantes comme le problème. Ce n’est absolument pas leur faute, c’est un mauvais calcul : on leur a promis un eldorado, alors qu’en réalité, nous n’avions pas les ressources pour bien les accueillir. C’est pour cela que je ne suis pas en désaccord avec le parti lorsqu’il affirme vouloir d’abord prendre soin des gens. »
Le refus de l’instrumentalisation
Interrogée sur la possibilité d’être utilisée comme une « caution de diversité » en raison de ses origines boliviennes, Mme Orihuela-Bouchard rejette cette idée et rappelle l’ouverture du parti.
« Je ne suis pas la seule au Parti Québécois à être d’une autre origine. En fait, tout le monde est le bienvenu, et nous en avons la preuve avec nos nouveaux députés, dont Dieudonné [Ella Oyono], qui est d’origine camerounaise. Alors non, je ne suis pas instrumentalisée du tout : je souhaite simplement prendre part au projet et y faire entendre ma voix. »
S’adressant aux jeunes issus de l’immigration qui hésitent à s’engager, elle formule également un message d’accueil : « Ce que je dirais à un jeune latino-américain ou à une personne d’une autre origine, c’est de venir d’abord observer le projet du Parti Québécois. Chez nous, quiconque souhaite y participer, peu importe son origine, est le bienvenu. Plus la famille est grande, plus on est contents. »
Un pays, mais pas à n’importe quel prix
Cette volonté d’ouverture se heurte toutefois aux sondages. Le coup de sonde postélectoral de Léger indique que l’appui à l’indépendance plafonne à 29 %, tandis qu’une nette majorité de la population, soit 67 %, s’oppose à la tenue d’un référendum au cours du présent mandat, contre à peine 20 % d’avis favorables.
Cette réticence court même parmi les rangs des électeurs péquistes – dont 42 % préfèrent ajourner le projet –, ce qui confirme que, si la population a bien souhaité une alternance gouvernementale, elle refuse de renouer immédiatement avec la polarisation constitutionnelle.
L’accession du PQ à la tête d’un gouvernement minoritaire replace sans doute la question de la souveraineté au cœur de l’arène politique, mais le tissu social québécois s’est transformé au cours des dernières décennies.
Du refuge accordé aux exilés du Cône Sud dans les années 1970-1980 à l’engagement de la jeune génération, le parcours des Latino-Québécois montre que leur lien avec l’indépendance ne relève d’aucun automatisme, ni d’un rejet de la langue française
Pour beaucoup d’entre eux, le dilemme reste entier : ils continuent à rêver d’un Québec souverain et maître de son destin, mais refusent ce qu’ils considèrent être comme une affirmation nationale, au détriment de la diversité dont ils font partie intégrante.
Comme le résume Flavia García dans sa cuisine de Mercier : « Je resterai souverainiste pour toujours, mais le pays que nous bâtirons doit être un lieu où ma fille, ma petite-fille et tous ceux qui viendront auront rigoureusement le même droit d’exister. »


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