Mort de Nooran Rezayi : dix secondes de drame, un rapport déposé, un récit toujours incomplet
Pancarte lors de la manifestation commémorative pour Nooran Rezayi Photo: Aya Boucenna
13/3/2026

Mort de Nooran Rezayi : dix secondes de drame, un rapport déposé, un récit toujours incomplet

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Près de six mois après la mort de l’adolescent Nooran Rezayi, l’enquête vient de franchir une nouvelle étape. Le 11 mars 2026, le Bureau des enquêtes indépendantes (BEI) a annoncé avoir transmis son rapport au Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP), chargé de déterminer si des accusations criminelles doivent être portées.

Mais au-delà de cette étape judiciaire, le récit des événements demeure partiellement fragmenté : chronologie serrée de l’intervention, enquête parallèle, perquisitions récentes et interrogations persistantes dans la communauté qui tente encore de comprendre ce qui s’est joué ce jour-là.

Le communiqué du BEI marque la fin de l’enquête menée sur l’intervention policière et le début d’une période d’attente pour la famille, qui espère obtenir des réponses. « La famille a pris connaissance de la fin de l’enquête du BEI et de la transmission de son rapport au DPCP, à l’exception de deux rapports d’expertise qui seront transmis ultérieurement. Pour la famille, beaucoup de questions demeurent, tant sur la séquence des événements et le motif invoqué pour justifier le tir mortel que sur les enquêtes qui s’en sont suivies », a indiqué l’équipe juridique représentant la famille Rezayi. À ce stade, les éléments permettant de comprendre ce que le policier dit avoir perçu comme étant une menace immédiate au moment des tirs ne sont pas publics.

Une intervention, un mort, des poursuites

Le drame du 21 septembre commence par un appel au 911 signalant la présence d’un groupe de jeunes dans un quartier résidentiel de l’arrondissement de Saint-Hubert, à Longueuil. On décrit de 15 à 20 jeunes, portant des masques chirurgicaux, armés de bâtons de baseball et de poivre de Cayenne. L’appel, qui dure environ 10 minutes, selon la transcription écrite de la centrale 911 obtenue par Radio-Canada, allègue aussi la présence d’une arme à feu. Une information démentie deux jours après par la directrice du BEI, Brigitte Bishop, selon qui la seule arme à feu retrouvée sur les lieux était celle du policier qui a tiré sur l’enfant.

Lorsque des auto-patrouilles du Service de police de l’agglomération de Longueuil (SPAL) arrivent sur place, un policier ouvre le feu. Nooran Rezayi, âgé de 15 ans, est atteint mortellement par deux balles. Une vidéo de la scène, filmée par une caméra de surveillance, est rendue publique lors d’un point de presse tenu le 9 décembre dernier par la famille Rezayi et ses avocats, Me Virginie Dufresne-Lemire et Me Fernando Belton. Elle montre que 10 secondes à peine s’écoulent entre l’arrivée des policiers et les deux tirs mortels.

Voilà pourquoi la famille Rezayi accuse les agents du SPAL d’avoir fait un usage déraisonnable et disproportionné de la force en ouvrant le feu aussi rapidement et à deux reprises sur Nooran. Dans la foulée, la famille annonce intenter une poursuite au civil contre la Ville de Longueuil et les policiers impliqués dans l’intervention. Elle réclame 2,2 M$ en dommages et intérêts.

Une chronologie qui s’étire sur plusieurs mois

Comme le prévoit la loi au Québec lorsqu’une intervention policière entraîne un décès, le dossier est immédiatement confié au BEI. L’organisme est chargé de déterminer si l’usage de la force fait par le policier était justifié dans les circonstances.

Dans les jours qui suivent, l’affaire suscite une vive émotion dans la communauté. Des rassemblements et des prises de parole publiques ont lieu pour demander des réponses. Des doutes sur la capacité du système à rendre justice commencent à se faire entendre, d’autant plus que des affaires similaires, notamment celle du jeune Fredy Villanueva, ont connu des épilogues controversés. Trois jours seulement après la mort de Nooran, une pétition est lancée en ligne pour exiger une enquête indépendante d’un cabinet juridique impartial, la détermination des responsabilités et des sanctions contre les responsables.

Les soupçons s’accentuent quand Catherine Fournier, la mairesse de Longueuil, apprend en novembre qu’il s’est écoulé 90 minutes entre les coups de feu et l’appel effectué par les agents du SPAL pour informer le BEI de l’événement. Sur la base de ces « manquements présumés aux obligations légales et réglementaires du SPAL », la mairesse s’adresse au ministre de la Sécurité publique, Ian Lafrenière, afin qu’une enquête soit ouverte sur la police de sa ville.

À l’époque, le ministre avait dit vouloir attendre le dépôt du rapport du BEI. Cette semaine, M. Lafrenière a affirmé, dans une déclaration transmise par son cabinet, que « tout est prêt pour [...] déclencher [l’enquête] ». Cependant, il a précisé que celle-ci aura lieu seulement une fois les vérifications d’usage achevées afin de s’« assurer que le dossier [soit] complet pour le DPCP ».

Deux enquêtes distinctes

Pour comprendre ce qui se joue dans ce dossier, il faut distinguer deux enquêtes différentes. La première est celle du BEI, qui examine la légalité de l’usage de la force par le policier. La seconde vise à reconstituer les événements qui ont précédé l’intervention : qui était présent ? Pourquoi les policiers ont-ils été appelés ? Qu’est-ce qui s’est passé avant leur arrivée ? C’est le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) qui a été chargé par le BEI de mener cette enquête parallèle.

Pour André Boisjoly, ancien lieutenant-détective du SPVM, aujourd’hui chargé de cours à l’École de criminologie de l’Université de Montréal, ces deux volets sont complémentaires.

« L’enquête du BEI se concentre sur un moment précis : celui où le policier décide de tirer. La question est de savoir si, avec les informations dont il disposait à ce moment-là, l’usage de la force était justifié », explique-t-il.

Les policiers parlent alors de « continuum de l’usage de la force », une gradation des moyens pouvant être utilisés face à une menace. « Dégainer est une chose, tirer en est une autre. Il faut regarder si d’autres moyens intermédiaires auraient pu être utilisés », ajoute-t-il.

Des perquisitions en février

Le 26 février dernier, plus de cinq mois après les événements, plusieurs perquisitions sont menées sur la Rive-Sud de Montréal par le SPVM, qui est chargé d’enquêter sur les circonstances ayant précédé l’intervention policière. Cette étape ravive l’attention autour du dossier. Les raisons ayant motivé ces perquisitions ainsi que leurs résultats demeurent un secret. Le SPVM a indiqué que, « comme l’enquête demeure en cours, aucun bilan ne peut être présenté pour le moment concernant les perquisitions ».

Mais selon André Boisjoly, « le mot clé, c’est la “corroboration” ». Selon lui, les enquêteurs visent à recueillir des éléments permettant de confirmer ou d’infirmer certaines informations obtenues auparavant. Et ça peut être divers types d’éléments : vêtements, objets ou encore appareils électroniques. « Si quelqu’un affirme, par exemple, qu’un message texte a été envoyé ou qu’un appel a été passé, les policiers peuvent vouloir récupérer les téléphones pour vérifier cette information », dit-il.

Avant de procéder à une perquisition, les policiers doivent toutefois obtenir un mandat autorisé par un juge. « Il faut convaincre le juge de la pertinence de la démarche et démontrer que les éléments recherchés pourraient être admissibles en preuve. Ce n’est pas une partie de pêche », insiste l’ancien policier.

Un délai qui soulève des questions

Les perquisitions ont été menées plus de cinq mois après les faits. Cela n’est toutefois pas inhabituel dans une enquête criminelle, selon André Boisjoly. « Il n’est jamais trop tard pour faire une perquisition. Mais plus tôt c’est fait, mieux c’est », dit-il. Dans certains dossiers, des preuves peuvent être retrouvées plusieurs années après les faits. « Tant que les éléments de preuve n’ont pas été altérés, cela peut demeurer pertinent », précise-t-il.

Cependant, ces délais peuvent aussi devenir un enjeu juridique. D’ailleurs, conclut M. Boisjoly, « un avocat de la défense pourrait contester la pertinence d’une preuve recueillie tardivement ».

De son côté, Alexandre Popovic, porte-parole de la Coalition contre la répression et les abus policiers (CRAP), pense que ces perquisitions sont une manœuvre de diversion. « Pour faire oublier cette tragédie, déclare-t-il, on essaie de manipuler l’opinion publique et de faire croire que le réel danger ne vient pas d’un policier qui utilise la force mortelle contre un adolescent qui n’est pas armé, mais que le danger vient des copains de Nooran. »

La décision maintenant entre les mains du DPCP

Avec la transmission du rapport du BEI, le dossier entre maintenant dans une phase d’analyse par le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP).

Le rôle du procureur consiste à examiner les conclusions de l’enquête et à déterminer si les éléments recueillis permettent de déposer des accusations criminelles.

« Le rapport établit essentiellement s’il existe des éléments de négligence ou non et formule des recommandations. Mais la décision finale appartient au procureur », explique André Boisjoly.

Le DPCP peut également demander un complément d’enquête s’il estime que certaines informations doivent être clarifiées avant de trancher. D’ailleurs, l’enquête menée par le SPVM sur les événements ayant précédé l’intervention policière est toujours en cours.

Le rapport du BEI ne sera toutefois pas rendu public. L’organisme indique qu’il contient des informations sensibles, notamment des déclarations de témoins et de policiers ainsi que des éléments de preuve recueillis durant l’enquête. Cela signifie que les conclusions détaillées de l’enquête demeureront confidentielles, une situation qui alimente certaines interrogations dans la communauté.

Transparence ou limites du mandat ?

Interrogé par La Converse, le Bureau des enquêtes indépendantes (BEI) explique que ses rapports d’enquête ne peuvent pas être rendus publics dans leur forme actuelle. L’organisme précise que ces documents contiennent des déclarations de témoins et de personnes impliquées, ainsi que des éléments de preuve matérielle et des expertises susceptibles d’être utilisés dans d’éventuelles procédures criminelles.

Selon le BEI, caviarder ces rapports ne permettrait pas davantage leur diffusion. « Une grande majorité de l’information serait retirée », indique l’institution, ce qui irait à l’encontre de l’objectif de transparence. L’organisme affirme toutefois être ouvert à une modification de la loi qui lui permettrait éventuellement de publier une version adaptée de ses rapports.

Les données publiées sur le site du BEI montrent par ailleurs que les informations rendues publiques varient selon la nature des interventions. Dans les cas impliquant des blessures,

conclusions et statistiques sont diffusées. En revanche, lorsqu’une intervention policière avec arme à feu mène au décès d’un civil, les rapports eux-mêmes ne sont généralement pas rendus publics.

Pour certains observateurs, cette situation alimente un sentiment d’incertitude. « Il y a le brouillard total. L’institution refuse de donner des informations », affirme Alexandre Popovic, ancien policier et enseignant en criminologie.

Des voix encore peu entendues

Au-delà des procédures judiciaires, près de six mois après les faits, plusieurs éléments du récit restent encore difficiles à reconstituer publiquement. Aux yeux de la communauté, plusieurs questions demeurent sans réponse. En effet, derrière les procédures et les rapports d’expertise, il reste des voix encore peu entendues. De jeunes amis de Nooran, à qui nous avons essayé de parler, se sont murés dans le silence après la tragédie. Certains proches évoquent un climat de peur et de prudence, alors que l’enquête se poursuit. Sur le terrain, plusieurs riverains que La Converse a tenté d’approcher ont aussi décliné les demandes d’entrevue, évoquant leur lassitude face à une affaire qui continue à marquer le quartier.

La blessure demeure ouverte pour toute une communauté. Dans un contexte où des rapports publics évoquent une hausse de la violence chez les jeunes à Longueuil, certains résidents disent aussi percevoir une fragilisation de la confiance entre une partie de la jeunesse et les forces de l’ordre.

Au-delà de l’enquête judiciaire, ces silences et ces inquiétudes esquissent le portrait d’une société locale encore en quête de réponses, et peut-être aussi d’un dialogue qui reste à reconstruire.

Depuis la création du Bureau des enquêtes indépendantes (BEI), en juin 2016, 68 personnes sont mortes lors d’interventions policières au Québec. Dans 54 de ces situations fatales, des policiers ont tiré avec leur arme à feu. Dans ces dossiers impliquant des tirs policiers mortels, 18 rapports ont été transmis au Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP). Quarante-deux dossiers ont été fermés sans qu’aucune accusation criminelle ne soit portée, tandis que huit décisions sont toujours en attente et que deux enquêtes se poursuivent.

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