Au nom de Marbens Dorelus, faire front contre la violence chez les jeunes
La famille Dorelus lors du lancement de la Fondation Marbens Dorelus à Montréal-Nord : Garbens Dorelus, frère de Marbens, aux côtés de ses parents Obenson Dorelus et Marjorie Daniel. Photo: Nouri Nesrouche
5/3/2026

Au nom de Marbens Dorelus, faire front contre la violence chez les jeunes

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Le 26 février dernier, jour où Marbens Dorelus aurait célébré son 22e anniversaire, ses parents ont lancé la fondation qui porte son nom lors d’un événement organisé à Montréal-Nord. Le jeune homme a été tué par balle en juillet 2025 à Anjou. Constituée comme organisme à but non lucratif, l’initiative vise à transformer une tragédie personnelle en engagement collectif pour prévenir la violence chez les jeunes, dans un contexte montréalais où les 15-24 ans demeurent les plus exposés aux infractions violentes.

À l’extérieur, le froid d’une soirée montréalaise de février saisit les visages. À l’intérieur de la salle Empire Royal, la chaleur humaine s’installe à mesure que les 150 chaises se remplissent. Cœur de lion, la chanson de J. B. King Music retentit dans les haut-parleurs. Des élus de l’arrondissement, des figures connues du milieu communautaire, des amis, des proches, des collègues sont là. 

« Nous ne sommes pas ici pour raviver la douleur, mais pour faire naître quelque chose de plus grand que l’épreuve. » D’entrée de jeu, l’animateur de la soirée, Marc Emmanuel Dorcin, donne le ton. 

À sa demande, la salle se lève pour observer une minute de recueillement. Le silence est dense. Certains fixent le sol, d’autres ferment les yeux pour se recueillir. Marbens avait 21 ans ce jour fatidique du 9 juillet 2025. Il était « sans histoire, sans antécédent judiciaire, inconnu de la police », selon ses parents. Mais ce jour-là, il se trouvait dans le logement d’un membre de sa famille à Anjou lorsqu’un individu y a fait irruption et l’a abattu de plusieurs balles. À ce jour, le meurtre n’a pas encore été résolu, nous confirme M. Dorelus.

Marbens Dorelus
Photo: courtoisie de la famille Dorelus

« Nous avons décidé de ne pas rester par terre »

Le moment charnière de la soirée est la prise de parole d’Obenson Dorelus, père de Marbens et président du conseil d’administration de la fondation. Sa voix est posée, tantôt ferme, tantôt douce. Il regarde la salle : « Le 9 juillet 2025, la vie de notre fils Marbens Dorelus lui a été enlevée par un acte criminel. J’ai versé toutes les larmes de mon corps le 9 et le 10 juillet ; le 11, je me suis dit : “Ça suffit.” J’ai pris la décision de me lever. » La fondation est née de cette décision. « Nous avons choisi de ne pas laisser la violence avoir le dernier mot », affirme l’orateur.

L’organisme vise à prévenir la délinquance juvénile, notamment chez les jeunes vulnérables de 12 ans et plus. « Si la Fondation arrive à détourner ne serait-ce qu’un seul jeune de la délinquance, ce sera déjà une victoire. Car une vie n’a pas de prix », déclare le père de Marbens.

« Il faut tout un village… »

Conscient que plusieurs organismes interviennent déjà auprès des jeunes à Montréal-Nord et ailleurs dans la métropole, le président affirme avoir consulté des acteurs du milieu avant de lancer la fondation. « On ne voulait pas faire une organisation de plus. On a demandé aux intervenants : “Qu’est-ce qui manque ? Qu’est-ce qui mérite d’être fait pour compléter ce que vous faites déjà ?” », explique-t-il à La Converse.

Selon lui, un constat est souvent revenu : « Il y a un vide de soutien chez les parents. Les parents ne sont pas toujours outillés pour reconnaître certains signes ou encadrer leurs enfants face à certaines réalités. »

Dans son discours, M. Dorelus dit souhaiter « travailler en collaboration avec tous les acteurs soucieux de la cause des jeunes. » Car, reprend-il, « il faut tout un village pour élever un enfant ». 

La stratégie de la fondation se définit donc comme complémentaire : « Quand un jeune trouve du soutien dans un organisme, mais qu’il rentre à la maison et qu’il est seul, il lui manque quelque chose. Nous, on veut utiliser les parents comme levier. » L’objectif, dit-il, est de mieux outiller les parents face aux techniques de recrutement des jeunes par les gangs et de renforcer la communication au sein des foyers. « Les jeunes de 12 ans sont recrutés pour faire des contrats, dira-t-il plus tard en entrevue. Souvent, les parents ignorent ce qui se passe. »

Dans les mots d’un frère…

Obenson Dorelus mentionne à plusieurs reprises sa foi chrétienne. Pasteur de son église à Montréal-Nord, il dit puiser sa force dans sa croyance. « Seul, je ne pourrais pas y arriver. »

Vient ensuite le témoignage du plus jeune fils de la famille, Garbens, âgé d’une dizaine d’années. Avant de parler, il se tourne vers son père et, d’un regard complice, lui demande d’ajuster le micro à sa hauteur. Un geste simple et innocent, qui suspend brièvement le temps. « Ce n’était pas uniquement mon frère, c’était aussi mon meilleur ami », dit Garbens, qui évoque le souvenir d’un grand frère présent, complice, protecteur. « Son absence a laissé un vide immense dans le cœur de toute la famille. » Sa voix est calme. Dans la salle, plusieurs essuient discrètement leurs yeux.

Marjorie Daniel supervise l’organisation de l’événement. Elle donne des consignes aux bénévoles, voit aux détails, accueille les invités. « On souffre, mais on ne veut pas rester par terre. Ça ne va pas résoudre le problème », résume-t-elle en entrevue. Elle parle de prévention, d’écoute des jeunes, de consolidation de la cellule familiale. « Souvent, quand il n’y a pas de complicité entre les parents et les jeunes, ces derniers vont chercher dehors ce qu’ils ne trouvent pas à la maison. »

Un portrait brossé par les autres

Sur les écrans installés sur les deux côtés de la salle, les vidéos commencent à défiler. Filmées avec des téléphones, parfois dans une chambre, parfois dans une voiture ou devant un mur neutre, elles ont la simplicité des messages envoyés entre proches. Les voix tremblent parfois. Les phrases cherchent leur chemin. Mais toutes convergent vers le même portrait.

Alain Nathan Dineland évoque le choc de l’annonce. « Ça m’a mis dans un endroit sombre. Pas juste parce que mon ami n’était plus là, mais aussi parce que j’ai vu la tristesse de sa famille… et de tous nos amis. »

« C’était un frère. Vraiment un frère, résume un autre de ses amis. On a grandi ensemble… et quand je suis revenu au Canada, il était toujours là. Toujours le même. Je ne me sentais jamais seul. » Il parle d’une amitié « pure », sans compétition. « Il disait toujours : “Si toi tu gagnes, je gagne.” »

Les souvenirs sont concrets. Mechekaiana Michel l’imagine « jouer au basket », « faire du bruit avec sa voiture » ou rester à la maison « à jouer sur sa PS5 ». Tweussy Joseph parle de sa « joie de vivre », de ses « projets », de ses « rêves à réaliser ». « Ne plus avoir un texto qui sort de nulle part pour dire “comment tu vas ?”, ça laisse un vide. »

Alain-Nathan élargit son propos : « Il faut arrêter la violence avec les jeunes de Montréal. Cet été, il y a eu beaucoup d’autres jeunes comme mon ami qui sont décédés. Plusieurs familles ont subi la même tristesse. »

Dans la salle, les parents écoutent en silence. Chaque témoignage ajoute un trait au visage projeté sur l’écran. Un frère, un ami, un soutien, une présence, un jeune dont l’absence continue d’être ressentie dans le quotidien de ceux qui restent.

Prévenir plutôt que guérir

Christine Black, mairesse de l’arrondissement de Montréal-Nord, mais aussi amie de la famille est également présente à cette soirée. « Il n’y a pas de mot pour décrire ce que vous vivez. On apprend à vivre avec, mais ça nous habite jusqu’à la fin de notre vie », confie-t-elle en prenant la parole.

Elle souligne la résilience des parents et l’importance des initiatives locales en matière de prévention. « Comme mairesse, dans la dernière année, je suis allée à deux funérailles de jeunes de moins de 20 ans. C’est terrible. »

La mairesse de Montréal-Nord, Christine Black, prend la parole lors du lancement de la Fondation Marbens Dorelus, organisé à Montréal-Nord le 26 février. Photo: Nouri Nesrouche

Les données récentes confirment que la question dépasse le seul quartier où nous nous trouvons. Selon le rapport Violence commise et subie par les jeunes de l’agglomération de Montréal, réalisé en 2023 par le Centre international pour la prévention de la criminalité, les 15-24 ans demeurent le groupe le plus exposé aux infractions violentes dans la métropole. L’étude note par ailleurs une hausse des infractions impliquant des armes à feu de 2018 à 2022, dans un contexte post-pandémique marqué par des tensions sociales accrues.

À Montréal, la prévention de la violence chez les jeunes repose sur une combinaison d’initiatives municipales, communautaires et policières. Les arrondissements disposent de budgets dédiés au soutien des organismes locaux, mais l’accès à ces fonds nécessite une reconnaissance formelle et un certain historique d’activités.

Interrogée sur les engagements concrets de l’arrondissement, la mairesse rappelle que Montréal-Nord soutient déjà plusieurs initiatives communautaires de prévention. En décembre dernier, l’arrondissement a annoncé l’octroi d’un peu plus de 1 M$ de provenance provinciale et fédérale et de 217 000 $ puisés dans son propre budget de fonctionnement. Ce financement soutiendra 12 organismes locaux en 2026 afin qu’ils réalisent des projets pour prévenir et lutter contre la violence dans le quartier et en éloigner les jeunes. 

Dans ce contexte, la Fondation Marbens Dorelus s’inscrit comme un nouvel acteur en phase de démarrage, cherchant à trouver sa place dans un écosystème déjà structuré.

Le 11 août dernier, une résolution a été adoptée par son conseil afin de rendre hommage à l’implication de Marbens dans la communauté. Cette résolution n’inclut pas d’aide financière, car la fondation n’était pas encore constituée à ce moment-là.

Un nom qui devient action

Sur le plan administratif, la Fondation Marbens Dorelus est constituée comme un organisme à but non lucratif (OBNL), qui travaille directement avec les gens sur le terrain, précise Obenson Dorelus. « Je ne peux pas ramener mon fils, dit-il. Mais je peux éviter que d’autres parents vivent ce que nous vivons. »

Créée il y a environ six mois, l’organisation est encore en phase de structuration. Elle ne dispose pas encore d’un numéro d’organisme de bienfaisance auprès de l’Agence du revenu du Canada ni de la reconnaissance administrative nécessaire. « On travaille avec un expert pour finaliser les démarches administratives. Il y a des règles, des délais. On est nouveau, il y a des choses à faire encore », résume-t-il.

Pour l’instant, les activités sont financées par la famille et par quelques dons ponctuels, et aucune demande de subvention n’a encore été déposée auprès de l’arrondissement ou de la Ville, affirme le président du CA.

En fin de cérémonie, l’animateur invite la salle à se lever pour saluer les parents. L’ovation est soutenue. Dans les rangées, l’émotion circule sans éclat. Les accolades se multiplient, les conversations se prolongent. La communauté quitte progressivement la salle, avec, pour plusieurs, le sentiment d’avoir assisté non seulement à un hommage, mais aussi à un point de départ.

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