Entre politiques et vécus – cartographier l’inclusion réelle à Montréal
Au Café la Ligne verte, une participante s'arrête devant l'affiche du projet: «Montréal tracée par les vécus de sa diversité». Photo: Melissa Vaitiligame
10/4/2026

Entre politiques et vécus – cartographier l’inclusion réelle à Montréal

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Initiative de journalisme local
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COURRIEL
Note de transparence
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À Montréal, une carte prend forme à partir de récits. Pas une carte administrative, ni un outil de promotion urbaine, mais une carte habitée, notamment par des jeunes issus de l’immigration qui racontent leur rapport aux lieux, entre ancrage, obstacles et réappropriation.

Le 19 mars dernier, l’organisme AFS Interculture Canada a présenté le projet « Montréal tracée par les vécus de sa diversité ». Un outil collectif qui offre une lecture de Montréal à partir de celles et ceux qui la traversent, s’y installent et tentent d’y trouver leur place. Derrière cette initiative, un problème précis : pour de nombreuses personnes immigrantes, la ville existe d’abord comme un espace fragmenté, difficile à lire, où les ressources sont dispersées, et les repères, absents.

Le Café La Ligne Verte, situé rue Ontario Est, entre Frontenac et d’Iberville, se remplit rapidement. Lumière tamisée, tables rapprochées, conversations basses qui s’éteignent peu à peu. Au fond, une petite scène, habituellement réservée aux artistes, accueille cette fois les porteurs du projet et des participants venus témoigner de leurs propres expériences urbaines.

Vanessa Valderrama, directrice des compétences interculturelles chez AFS Interculture Canada, commence par expliquer l’objet de la soirée. Présentée comme l’aboutissement de 10 mois de travail, « Montréal tracée par les vécus de sa diversité » est une carte interactive qui répertorie plus d’une centaine de lieux jugés inclusifs par leurs usagers. Il en existe sûrement plus, et d’ailleurs, cet outil est pensé pour être évolutif. Il peut donc être enrichi et corrigé afin que chacun puisse se l’approprier. En tout cas, derrière ces points géographiques, c’est un autre enjeu qui se dessine : celui du lien entre l’expérience migratoire et l’espace urbain montréalais.

Esteban Buongiovanni, directeur général de AFS; Cyrine Mansri, représentante de la Place des Arts et Vanessa Valderrama, chargée du projet.
Photo: Melissa Vaitiligame

« L’appartenance ne se décrète pas : elle se bâtit, lieu après lieu. » Cette idée, pensée par les initiateurs de la carte, structure le projet. Pour un immigrant, la ville n’existe pas d’emblée comme un ensemble cohérent ; il la perçoit d’abord comme une succession d’espaces anonymes – un environnement où l’on peut habiter sans nécessairement y appartenir.

Un espace pour dire ce qu’on ne dit pas ailleurs 

Ce type d’initiative s’inscrit dans le cadre plus large de la politique d’équité, diversité et inclusion (EDI) adoptée par la Ville de Montréal afin de promouvoir l’équité territoriale, l’accès aux services ou encore la lutte contre les discriminations.

Mais ces objectifs reposent sur une condition rarement explicitée : encore faut-il que les personnes concernées sachent où aller, vers quels lieux se tourner et comment s’orienter dans la ville. La lisibilité concrète du territoire est précisément cet angle mort que le projet cherche à combler.

Le projet est réalisé dans le cadre de l’appel de projets Montréal inclusive 2025-2026, lancé par la Ville de Montréal et le ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI) et doté d’un budget global de 4 M$ pour l’ensemble du territoire montréalais. Les objectifs de cette initiative sont, entre autres, l’établissement de relations interculturelles harmonieuses et la lutte contre le racisme et les discriminations. Pile dans le champ d’intérêt d’AFS Interculture Canada qui, présente au Québec depuis près de 50 ans, mise sur le développement des compétences interculturelles et l’engagement citoyen des jeunes.

L’idée part d’un constat : les jeunes issus de l’immigration disposent de peu d’espaces pour rapporter des expériences complexes, souvent ambivalentes. « L’objectif, c’était de créer un espace sécurisant pour parler de thématiques difficiles », explique Vanessa Valderrama.

Des ateliers au territoire, la ville devient une expérience

Pendant 10 mois, près de 500 participants âgés de 18 à 35 ans ont pris part à plus de 40 ateliers sur les thèmes du racisme, des discriminations, de la communication interculturelle et des stéréotypes, indique la responsable du projet.

Dans la salle, les regards convergent, l’écoute s’installe, et des rires traversent parfois la pièce, au détour d’une anecdote ou d’un mot lancé avec légèreté. L’attention ne faiblit pas. À mesure que les témoignages s’enchaînent, la distance entre la scène et la salle se réduit.

Macarena Figueroa, arrivée du Chili il y a moins de deux ans, raconte qu’elle a découvert ces ateliers en suivant des cours de francisation. « Je cherchais un endroit pour pratiquer le français. Mais c’est devenu autre chose. » Ce plus est en fait un espace où l’expérience migratoire peut être formulée, partagée et mise en commun, explique-t-elle, ce qui reste difficile dans les cadres institutionnels habituels.

Et le projet ne s’arrête pas à la parole, il la transforme en outil. « On ne voulait pas que les échanges restent dans le vide. L’idée, c’était d’aller vers quelque chose de concret », précise Mme Valderrama en entrevue.

L’appartenance se construit, lieu après lieu

Ce côté concret prend la forme d’une carte interactive, construite en collaboration par les participants, et sur laquelle chacun inscrit des lieux significatifs : ceux où il s’est senti accueilli, reconnu, légitime. Macarena, par exemple, y ajoute une bibliothèque, un centre communautaire et un café situé dans Rosemont, qui propose des boîtes alimentaires à prix réduit. « Beaucoup d’immigrants vivent des difficultés économiques. Ce genre de lieu, c’est important de le connaître », confie-t-elle.

Arrivé du Sénégal à l’âge de huit ans, Souleymane Bouchet inscrit pour sa part sur la carte des espaces liés à la danse, à savoir des studios, des parcs et des places publiques. « Danser, c’est une manière de se réunir. Tu peux aller à la Place des Arts, il y a toujours des gens qui dansent », raconte-t-il. Il évoque aussi le Festival International de Jazz de Montréal, où « toutes les communautés se retrouvent ». Ces lieux fonctionnent comme des points de convergence dans une ville autrement segmentée.

Pour Esteban Bongiovanni, directeur général d’AFS Interculture Canada, l’enjeu dépasse la simple cartographie. « Il s’agit de donner aux participants l’occasion de laisser une empreinte, individuelle et collective. » Cette empreinte passe par une transformation du regard porté sur la ville, de façon à ce que les lieux ne soient plus seulement fonctionnels, mais deviennent des supports d’expérience.

Une ville fragmentée, des points de contact identifiables

Le projet ne pointe pas explicitement la fragmentation sociale et culturelle de la ville, qui fait que les communautés coexistent souvent sans se rencontrer pleinement. Mais en proposant des espaces de dialogue, en cartographiant des lieux inclusifs, la carte montre implicitement que ceux-ci font défaut ou qu’ils sont insuffisamment visibles. « On voulait créer des liens, explique Vanessa Valderrama, entre des personnes d’origines différentes, mais aussi avec la société d’accueil. » Les ateliers, les sorties culturelles, les activités collectives, tout cela participe de cette mise en relation.

Une activité illustre particulièrement bien ce passage du vécu à l’action : le blackout poetry. À partir d’articles de presse portant un regard négatif sur l’immigration, les participants ont été invités, se souvient Mme Valderrama, à noircir au marqueur les mots qu’ils rejetaient pour ne conserver que ceux avec lesquels ils souhaitaient composer. De ces fragments conservés naissent de nouveaux textes, des poèmes construits à même des discours initialement stigmatisants. Le geste est simple, mais structurant : transformer un discours subi en matériau réapproprié.

Un autre témoignage repris par la responsable du projet évoque une clinique où une personne malentendante s’est sentie accueillie malgré ses appréhensions. Ce type de récit révèle une dimension centrale : l’inclusion ne dépend pas uniquement des dispositifs, mais de leur mise en œuvre concrète dans des interactions situées. Chaque point sur la carte devient ainsi une micronarration.

À quoi sert concrètement cet outil

La carte ne résout pas les inégalités structurelles ni l’accès inégal aux ressources. Elle reste dépendante des contributions volontaires et ne peut prétendre à l’exhaustivité. Mais elle met de l’avant une fonction absente des politiques publiques : une lecture vécue et immédiatement mobilisable du territoire.

Pour les nouveaux arrivants, la carte répond à ce manque de lisibilité et fonctionne comme un raccourci en réduisant le temps nécessaire pour identifier les lieux fiables, testés par d’autres.

Pour les organismes et les institutions, elle agit comme un miroir, en rendant visibles les pratiques inclusives, mais aussi les absences, en introduisant une forme d’évaluation informelle des pratiques inclusives basée sur l’expérience réelle, plutôt que sur les intentions déclarées. « L’objectif, c’est aussi de susciter une réflexion : pourquoi je ne suis pas sur cette carte ? », indique Vanessa Valderrama. Enfin, pour les participants, elle constitue une forme de reconnaissance de leur apport, qui devient une ressource utile et transmissible.

Un autre enjeu apparaît dans les témoignages : la dispersion de l’information. « Il y a beaucoup de ressources pour les immigrants, mais elles sont difficiles à trouver », souligne Macarena. La carte agit ici comme un correctif direct à ce problème structurel.

Cartographier pour transformer

En fin de rencontre, les chaises se déplacent, les groupes se recomposent autour de boissons et de petites bouchées. Alors que certains se connectent sur la carte pour fixer des repères personnels, les échanges se prolongent dans une continuité avec ce qui vient d’être dit.

La carte agit comme une interface entre trajectoires individuelles et espace urbain. Elle rend lisible un processus souvent invisible, celui de la construction progressive d’un sentiment d’appartenance, non pas à partir de discours, mais à partir de lieux concrets.

Entre les objectifs institutionnels et la réalité du terrain, elle occupe un espace intermédiaire : celui des usages réels de la ville.

 

L’actualité à travers le dialogue.
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