Dans des quartiers de Montréal où les enjeux de violence et de décrochage scolaire persistent, plusieurs organismes de prévention de la délinquance ont vu leurs demandes de financement être refusées dans le cadre du Programme québécois de lutte contre la criminalité. À Saint-Michel, par exemple, sur une dizaine de projets soumis localement, un seul a été retenu, et partiellement financé. Sur le terrain, les conséquences de cette instabilité se font déjà sentir : des services sont suspendus, des activités sont annulées, des intervenants s’en vont. Et, en creux, des jeunes se retrouvent sans encadrement dans des quartiers déjà fragilisés.
Dans la grande salle de la maison des jeunes Chalet Kent, à Côte-des-Neiges, une trentaine d’adolescents crient, rient et s’interpellent dans un brouhaha presque assourdissant. « Jacques a dit ! », ou plutôt « Fabou a dit ! », version revisitée du jeu, enchaîne les consignes. Les corps s’agitent, les voix montent, les éclats de rire fusent.
Dans un coin, d’autres regardent un match de soccer. Certains discutent, assis dans des fauteuils. Ici, le temps s’étire autrement. « C’est un endroit pour les jeunes. On se sent à l’aise ici, c’est mieux que la maison, résume Youcef, 15 ans, qui fréquente les lieux depuis cinq ans. On parle avec les autres, on joue… et puis, on est en sécurité. »
À quelques mètres, l’animateur Mohamed-Hazer Berhouma surveille la salle, tout en discutant avec un groupe. Il décrit son rôle simplement : « On les écoute, on les aide… parfois, certains nous parlent de situations liées à la criminalité. » Puis, il résume l’enjeu : « S’ils ne viennent pas ici, ils vont dans la rue. » Cet après-midi-là, l’animateur a prévu une activité où il est question de récompenses. Il s’agit de collations et de petites cartes cadeaux qui, d’ailleurs, seront payées par lui et son collègue. « On offre même de nos poches, pour qu’ils restent ici, qu’ils soient moins dans la rue. »
Un espace qui comble un vide
La Maison des jeunes n’est pas qu’un lieu de loisirs. C’est un espace charnière entre l’école et la maison. « On est là pour combler ce vide , explique la coordonnatrice, Marilia Beltrame. Les parents travaillent souvent tard. Les jeunes sortent de l’école à 16 h… et il reste des heures à remplir. »
Dans ce quartier parmi les plus multiethniques de Montréal, beaucoup de familles sont nouvellement arrivées. Les repères sont encore en construction. « Il y a un mélange de tout ici, remarque la coordonnatrice. Des gens bien installés, d’autres qui commencent leur vie au Canada. Et ça crée des besoins différents. »
Pour y répondre, la maison des jeunes fonctionne en « drop-in » : un espace ouvert où les adolescents peuvent entrer librement, jouer, parler ou simplement être là.
Mais derrière cette apparente simplicité, la mécanique est fragile. « Il manque du staff. Partout, laisse tomber Marilia. Les besoins sont clairs : pour encadrer une trentaine de jeunes, deux intervenants sont nécessaires, légalement. Idéalement 3, car l’été, on peut avoir jusqu’à 60 jeunes… et parfois on n’est que 2. »
Les projets permettent d’embaucher des temporaires. Dès qu’ils se terminent, les postes disparaissent. « On forme des jeunes, on les engage… puis on ne peut pas les garder. » Résultat : une rotation constante de personnel, qui fragilise les liens avec les adolescents. « On a eu des intervenants incroyables. Ils partent parce que c’est mieux payé ailleurs. » Les salaires, eux, stagnent. « On n’est pas compétitifs », reconnaît-elle.
À Saint-Michel, des services qui disparaissent
À quelques kilomètres de là, à Saint-Michel, la situation est encore plus précaire. Mohamed Mimoun, directeur du Forum jeunesse, ne mâche pas ses mots : « On est rendu à un point où on risque de ne plus pouvoir payer le local. »
Son organisme accueille des jeunes que d’autres refusent : « Ceux avec des problèmes de comportement, ceux qui n’ont plus de place ailleurs. » Mais faute de financement, les services se réduisent. « On a perdu notre seul intervenant. Il a trouvé un autre emploi. »
Conséquence immédiate : une activité hebdomadaire de cuisine annulée, une radio jeunesse arrêtée, un local ouvert de manière intermittente : « Quand je suis là, ils sont là. Quand je ne suis pas là… il n’y a plus personne. »
Ce qui inquiète le plus Mohamed Mimoun, ce n’est pas seulement la perte de services, c’est ce qui se passe au-dehors. « Si on ferme trop, les jeunes vont aller ailleurs. Et cet ailleurs nous fait peur. » Dans le cadre de son travail, il observe des signaux faibles : ennui, manque de possibilités, pression économique dès 13 ou 14 ans. « Un jeune me dit : “Je veux travailler.” Mais il n’a pas les réseaux, pas les compétences… et parfois, il y a de la discrimination. » Deux éléments deviennent alors déterminants : la perspective de réussite et le sentiment d’appartenance. « S’il n’a pas ça, il devient vulnérable. »
Des projets refusés malgré les besoins
Comme d’autres organismes du quartier, le Forum jeunesse a déposé plusieurs demandes de financement dans le cadre du Programme québécois de lutte contre la criminalité (PQLC). Sans succès. « On remplit les critères, on part des besoins des jeunes… mais apparemment, ce n’est pas ça que le gouvernement veut. »
Son projet, intitulé « Parcours trajectoires », proposait des rencontres entre jeunes et anciens détenus pour que les premiers puissent réfléchir aux conséquences de certains choix de vie. « Ce sont des rencontres magiques. Les jeunes comprennent les chemins à éviter. »
Sur une dizaine de projets déposés par les organismes de Saint-Michel dans le volet prévention du programme, un seul a été financé, selon des informations partagées lors d’une rencontre tenue en mars par le Comité de prévention urbaine (CPU), animé par la table de quartier Vivre Saint-Michel en santé (VSMS). Un chiffre qui circule, et qui alimente la frustration. Les participants ont évoqué des besoins qui ne cessent d’augmenter en matière de prévention de la criminalité, surtout chez les jeunes. Hélas, ces besoins ne sont pas quantifiés, regrette Ingrid Fanéus-Lefebvre, chargée de concertation responsable des dossiers de sécurité et d’éducation à la table de concertation VSMS, qui affirme d’ailleurs que ce travail de mesure « fera justement partie du dépôt de projet pour la demande de subvention ».

Sollicité par La Converse pour expliquer tous ces rejets de dossiers, surtout de ceux qui ont été soumis dans un quartier où les enjeux de criminalité chez les jeunes sont importants, le ministère de la Sécurité publique, par la voix de la Direction des communications, s’est contenté de nous renvoyer vers des liens « utiles », en expliquant que « l’ensemble des critères d’admissibilité figurent dans le document en ligne des normes du programme et ont été abordés lors des deux séances d’information ouvertes au public ».
Même le SPVM plaide pour un financement pérenne
Pour Mohamed Mimoun, le problème est structurel : « Sans financement à la mission, on dépend des projets. Et si les projets ne passent pas… on ferme. »
Le financement à la mission est plus stable et assure une certaine forme de continuité. Il permettrait de payer le loyer, les charges fixes, un minimum de personnel. Sans cela, les organismes courent après les projets pour survivre, ce qui est le cas pour plusieurs d’entre eux dans le quartier.
« On n’a plus de financement à la mission. Les organismes fonctionnent d’un projet à l’autre », explique Ingrid Fanéus-Lefebvre. « Pourtant, un projet social, ça prend du temps. Deux ans, c’est souvent le temps nécessaire pour l’implanter », assure-t-elle.
Subissant l’instabilité du financement, les services qu’offrent ces organismes souffrent grandement : « Ce sont des projets qui se terminent, des liens qui se brisent, constate la chargée de concertation. Les jeunes s’impliquent… puis le financement s’arrête, et ils se retrouvent face à rien. »
Alors qu’Ingrid Fanéus-Lefebvre insiste sur l’importance des liens de confiance construits dans la durée, le chef du SPVM, Fady Dagher, souligne que « le travailleur de rue […] est là de manière permanente pendant des années ». Invité à une émission radio du 98.5 FM, M. Dagher a reconnu que la grève du communautaire touche directement la police, évoquant des répercussions concrètes sur la prévention auprès des jeunes.
D’ailleurs, certains aspects du plan de lutte contre les discriminations et le racisme, lancé la semaine dernière par le SPVM, reposent sur des « partenariats solides avec les milieux communautaires et institutionnels sur des stratégies de proximité citoyenne ».
À ses yeux, ces intervenants jouent un rôle que la police ne peut pas remplir : « Celui qui a une connexion avec ce jeune-là […] c’est le travailleur de rue, le travailleur social. » À l’inverse, reconnaît-il, le jeune « ne veut pas parler avec la police, il s’en méfie ». Voilà pourquoi il plaide pour un financement « plus régulier » et « pérenne » du milieu communautaire.
Une mobilisation sous pression
À Saint-Michel, les discussions au sein du CPU témoignent d’un épuisement. Les organismes évoquent des refus répétés de financement, une compétition accrue entre projets, des tentatives de « bricolage » pour maintenir des services. « Beaucoup de demandes, peu d’argent, résume Ingrid Fanéus-Lefebvre. Et des appels à projets complexes, parfois difficiles à adapter à la réalité du terrain. » Faute de solution de rechange, certains envisagent de se tourner vers des volets de financement moins adaptés à la prévention. Ainsi, les organismes réunis au sein du Comité de prévention urbaine (CPU) se tournent vers d’autres facettes du programme, même si elles ne sont pas à proprement parler destinées aux projets de prévention.
La complainte du CPU s’inscrit dans un contexte plus large, à savoir celui du mouvement Le communautaire à boutte, qui dénonce le sous-financement chronique des organismes communautaires et les conditions de travail précaires des travailleurs du secteur. Le problème n’est pas nouveau, mais les revendications demeurent d’actualité.
Dans plusieurs régions du Québec, des services fonctionnent au ralenti ou sont suspendus dans le cadre de journées de grève, qui ont eu lieu entre le 23 mars et le 2 avril. Un rassemblement devant l’Assemblée nationale du Québec est prévu le jeudi 2 avril.
Il faut savoir que le gouvernement affirme avoir majoré les budgets accordés aux organismes communautaires québécois, ceux-ci atteignant 2,2 G$ en 2026. Une enveloppe qui aurait doublé depuis l’arrivée de la CAQ au pouvoir. Le plus récent état du Soutien financier gouvernemental pour le communautaire, date cependant de 2023-204, avons-nous confirmé auprès du ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale.
Une partie du décalage tient à la manière dont les sommes sont présentées. « Le financement qui est annoncé […] est ventilé sur cinq ans. Ce n’est pas de l’argent neuf », explique la chargée de communication du mouvement Le communautaire à boutte, Émilie Marchand. Selon elle, les montants avancés par Québec paraissent importants, mais changent d’échelle une fois détaillés : « Quand on ramène ça sur un an, ça donne 20 M$. Puis, pour 3 500 groupes, ça donne 6 000 $ par année par groupe. »
Des sommes jugées insuffisantes sur le terrain, où certains organismes ne profitent même pas d’une indexation. « Ça paraît gros dans l’absolu, […] mais dans les faits, c’est pas tant que ça », ajoute-t-elle. Une lecture similaire est faite par le Réseau québécois de l’action communautaire autonome, qui a récemment détaillé ces écarts dans une entrevue à Radio-Canada.
Interrogée sur la suite du mouvement, la chargée de communication affirme que la mobilisation ne s’essoufflera pas. « Assurément que le Communautaire à boutte ne s’arrêtera pas après le 2 avril », dit-elle, évoquant la volonté d’obtenir « une table de négociation avec le prochain chef ou la prochaine cheffe du gouvernement du Québec ». Si les modalités restent à définir, une chose est cependant déjà claire : « Vous allez entendre parler du Communautaire à boutte encore longtemps, jusqu’aux élections. » Les responsables du mouvement comptent se faire entendre durant la campagne électorale et maintenir la pression « tant qu’on n’aura pas des engagements clairs ». Portés, dit-elle, par « l’appui de la population », les groupes prévoient « mobiliser encore plus » dans les prochains mois.
Une collecte de fonds pour tenir
Dans une modeste salle de Saint-Michel, une centaine de personnes assistent, ce samedi 28 mars, à un gala de boxe organisé par l’organisme Ness Martial, qui propose un programme sport-études pour lutter contre le décrochage scolaire. Dans le ring, des jeunes enchaînent les combats amicaux. Dans les gradins, des parents offrent des encouragements. Pour Grégory Élie, membre du conseil d’administration, l’objectif est double : « Valoriser les jeunes… et aller chercher du financement. »
Sa notoriété, l’organisme l’a bâtie depuis des années grâce aux résultats concrets obtenus auprès des jeunes. C’est ce que confirme Billy Barbier, résident de Saint-Michel. Dans la foule, ce dernier observe sa fille, qui pratique le kick-boxing et monte dans le ring ce soir. « Ça l’aide à s’épanouir. À prendre confiance », explique-t-il.
Au-delà du sport, l’organisme agit aussi en amont, sur d’autres leviers. En tant qu’inspecteur en sécurité incendie et parent, Billy Barbier y est intervenu pour présenter son métier aux jeunes. « Il y a des gens qui viennent régulièrement parler de ce qu’ils font dans la vie. Ça permet aux jeunes de voir différentes options », explique-t-il.
Ces rencontres, poursuit-il, jouent un rôle discret mais structurant en proposant des modèles accessibles, auxquels les adolescents peuvent s’identifier. « Ils voient des personnes qui leur ressemblent, qui travaillent. Ça leur montre que c’est possible. »
Mais il s’inquiète des coupes. « Ça fait de la peine. Ce sont des choses qui devraient être financées. » En vérité, certains services ont déjà disparu. « On offrait des cours de francisation. Ils ont été coupés », s’alarme M. Élie. Deux postes ont été supprimés en effet, et « ce n’est pas juste les employés qui sont affectés – c’est la relève ! » prévient-il.
Un filet social qui s’effiloche
D’un quartier à l’autre, les constats se ressemblent. Des organismes perdent du personnel, réduisent leurs services, peinent à conserver leurs locaux, des intervenants financent des activités de leur poche et jonglent avec des ressources limitées, et enfin, des jeunes cherchent des repères et oscillent entre l’accompagnement et la rue.
Pour les acteurs du terrain, l’enjeu dépasse les organismes eux-mêmes. « Le milieu communautaire, c’est le filet social, insiste Mohamed Mimoun. Pendant la pandémie, c’est nous qui avons soutenu les plus vulnérables. » Aujourd’hui, ce filet devient plus fragile.
Et dans les quartiers, les effets de cette fragilisation se mesurent moins en chiffres qu’en absences : un intervenant en moins, une porte fermée, une activité annulée. Autant de petits retraits qui, mis bout à bout, redessinent le quotidien.


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