Prévenir l’itinérance après l’avoir vécue
À la Coalition Jeunes+, des jeunes ayant vécu l’itinérance transforment leur expérience en solutions concrètes pour prévenir la précarité.
4/2/2026

Prévenir l’itinérance après l’avoir vécue

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À la Coalition Jeunes+, des jeunes utilisent leur expérience de l’itinérance pour proposer des pistes de prévention. Rencontre avec Mélodie et Zachary.

Sur la rue Ontario Est, les ressources en itinérance se suivent de près. C’est devant le centre de jour de Dans la rue qu’on m’a donné rendez-vous. On reconnaît facilement la bâtisse, devant laquelle est garé un camion aux couleurs de l’organisme, qui vient en aide aux jeunes en situation d’itinérance. Me voyant arriver, Mélodie Cordeau m’accueille avec un grand sourire. Cette trentenaire aux yeux clairs est chargée de projet à la Coalition Jeunes+, qui a pour mission de prévenir l’itinérance chez les jeunes, tandis que sa maison mère, Dans la rue, y répond.

Nous montons à l’étage et nous nous installons dans une petite salle nichée dans un labyrinthe de couloirs. Mélodie semble bien connaître les lieux, elle qui travaille à la Coalition depuis six ans – et « depuis bientôt 10 ans dans le milieu communautaire » en itinérance, lance-t-elle avec une pointe de fierté.

Avant cela, elle a elle-même été en situation d’itinérance. « Je suis une jeune qui a un savoir expérientiel de l’itinérance », précise-t-elle. C’est d’ailleurs cette expérience de la rue qui l’a amenée à s’engager.

S’engager pour sa communauté 

Mélodie a été en situation d’itinérance de l’âge de 16 à 22 ans, après avoir perdu son logement à la suite du décès de son conjoint. Elle a également eu des problèmes de santé mentale et de consommation de drogue, qui selon elle ont contribué à l’isoler davantage. 

Elle a passé l’essentiel de cette période au centre-ville de Montréal, se constituant une « micro-communauté » avec d’autres jeunes en situation d’itinérance. Elle est « l’une des seules » à avoir survécu, raconte-t-elle. « C’est pour ça que j’ai choisi de m’engager dans le communautaire. J’avais le désir de redonner à la communauté et de profiter du fait que j’étais encore là », poursuit-elle.

Quelques semaines après être sortie de l’itinérance, elle s’engage comme paire aidante bénévole, avant d’obtenir différents postes dans le milieu. Elle réalise alors qu’elle peut « utiliser directement [son] vécu pour aider les autres », confie celle qui est aujourd’hui chargée de projet en prévention de l’itinérance.

Par et pour les jeunes en situation d’itinérance 

Au sein de la Coalition Jeunes+, Mélodie chapeaute un comité d’une dizaine de jeunes chargé de formuler des recommandations pour prévenir l’itinérance chez les jeunes. Parmi eux, il y a Zachary, 22 ans, qui s’est joint à la Coalition « il y a huit mois environ ». Cheveux longs, casquette sur la tête, le jeune se repère aussi bien que Mélodie dans les couloirs de l’organisme. Originaire de la Rive-Sud, Zachary est bispirituel et utilise les pronoms il et elle en alternance.

Comme les autres membres du comité, Zachary a une expérience directe de l’itinérance. Ayant un diagnostic de bipolarité de type 1, il a fait une psychose au cours de l’été 2023, ce qui l’a mené à l’itinérance après un séjour dans un hôpital psychiatrique. « C’est une maladie qui, si elle n’est pas traitée, peut avoir des répercussions incontrôlables sur la vie », relate-t-il. S’ensuit alors une « longue période de six mois d’incertitude, de précarité et de gros struggles ». 

C’est à la Maison Tangente, où il occupait un logement de transition, qu’il a entendu parler de la Coalition Jeunes+. Après quelques discussions et des activités de réflexion autour de plusieurs enjeux, il a décidé de s’impliquer durablement. « Je me suis dit : “Ben, pourquoi pas? Je vais essayer !” », raconte-t-il. « Parce qu’on m’a tellement donné dans les ressources communautaires, que c’est extrêmement important pour moi d’essayer de rendre ça », ajoute-t-il.

L’expertise des jeunes

Si la Coalition fait appel à des personnes concernées de près par l’itinérance, c’est pour proposer des recommandations « alignées avec la réalité des jeunes et ce dont ils ont vraiment besoin », explique Mélodie. « Les six années que j’ai passées dans la rue ont autant de valeur qu’un projet de recherche qui a duré six ans », soutient la chargée de projet.

Zachary estime également que « les gens qui ont vécu des enjeux d’itinérance, de santé mentale et de précarité sont les vrais experts sur ces questions ».

La Coalition s’appuie ainsi sur les recommandations des jeunes, mais aussi de chercheurs et d’organismes, pour proposer des pistes de solutions afin de prévenir l’itinérance chez les jeunes. Ce qui consiste, d’après Mélodie, à « comprendre ce qui aurait pu être fait en amont dans la vie des jeunes pour que cette situation-là soit évitée ».

Au-delà des ressources d’urgence, la prévention, croit la Coalition, est essentielle pour faire face à une crise de l’itinérance dans laquelle les jeunes figurent parmi les principales victimes. Au Canada, une personne sur deux se trouvant en situation d’itinérance a moins de 25 ans ou a vécu son premier épisode d’itinérance avant cet âge, indique Statistique Canada.

« Ça n’a pas de sens de toujours essayer d’éteindre le feu, sans se demander ce qui l’a allumé, et comment on aurait pu l’éviter », illustre Mélodie. Il faut, selon elle, passer d’une « perspective palliative à une perspective préventive », en lançant des changements structurels.

Les récentes annonces de la Ville

La Ville de Montréal a annoncé au début du mois de janvier son budget pour l’année 2026 – dans lequel elle prévoit tripler le montant alloué à la lutte contre l’itinérance. 

De 9,8 M$ l’année dernière, l’enveloppe passe à près de 30 M$, qui seront investis pour soutenir les organismes communautaires engagés auprès des personnes en situation d’itinérance ou œuvrant en cohabitation sociale. 

« En une seule année, notre administration met plus que tout ce que l’administration précédente a mis en quatre ans. C’est du jamais-vu pour la Ville en matière d’itinérance », avait déclaré Claude Pinard, président du comité exécutif, en conférence de presse lors de la présentation du budget de la Ville.

L’administration Ferrada Martinez compte aussi dépenser 578 M$ d’ici 2035 pour acquérir de nouveaux immeubles afin d’améliorer l’offre de logements abordables et sociaux.

« Nous allons tout faire pour offrir à chaque Montréalais des conditions dignes et sécuritaires », soutenait en janvier Claude Pinard. 

Des jeunes qui manquent de ressources

Au-delà des sommes allouées à l’itinérance globale, Mélodie et Zachary réclament aux pouvoirs publics des mesures adaptées aux jeunes, à mettre en place bien avant que ces derniers ne se retrouvent sans domicile fixe. 

Les jeunes de la Coalition appellent ainsi à améliorer les conditions de vie des jeunes en amont. Le logement, l’éducation et l’accès à l’information dont disposent aujourd’hui les jeunes ne les protègent pas suffisamment de la précarité et de l’itinérance, estiment-ils, et cela leur a manqué dans leur propre parcours.

S’il y a une cause commune à l’itinérance des jeunes, estime Mélodie, c’est le manque de ressources. « Par définition, quand tu es jeune, tu as généralement un moins bon salaire, moins de réseau, d’informations et de compétences », développe Mélodie. Si les adultes en situation d’itinérance perdent leur autonomie, les jeunes, eux, n’ont pas eu le temps de l’acquérir.

La première ressource qui leur manque est financière. Pour Zachary, il y a « des choses vraiment simples qu’on peut faire pour prévenir l’itinérance chez les jeunes », à commencer par améliorer l’accès au logement. Mélodie estime qu’elle aurait peut-être fait des choix différents si elle avait eu les moyens d’avoir un logement. « Un revenu décent, aussi, c’est la base », soutient-elle, alors qu’elle n’a pas eu d’aide sociale pendant l’essentiel de son parcours en itinérance.

L’autre ressource dont elle aurait aimé bénéficier davantage, c’est l’éducation. Non pas celle qui a trait aux mathématiques ou au français – sur lesquels « les écoles se focussent » –, mais aux « compétences de vie », qui permettent aux jeunes d’acquérir de l’autonomie et la connaissance de soi. « Il n’y a personne qui s’assure que les jeunes aient les outils pour devenir des adultes », regrette Mélodie, alors que cette nouvelle vie est « remplie de moments de fébrilité » qui peuvent mener à l’itinérance.

La jeune femme milite aussi pour que les milieux éducatifs aient plus d’écoute et créent davantage d’espaces sécuritaires, en s’appuyant par exemple sur la pair-aidance. « Parce que c’est difficile de te confier sur ce que tu vis à des adultes », relate-t-elle. Adolescente, elle aurait aimé bénéficier d’un « safe space où, même si [elle s’était] confiée sur sa consommation, on ne [lui] aurait pas tapé sur les doigts ». Elle estime que ça aurait pu « influencer les choix faits par la suite ».

Enfin, nombreux sont ceux qui estiment que les jeunes manquent d’informations sur les ressources d’aide disponibles. Que ce soit pendant un épisode d’itinérance ou pour tout autre enjeu. « Tu ne sais pas où aller, tu ne sais pas quoi faire, se souvient Mélodie. Ça m’aurait beaucoup aidée d’apprendre à l’école que des maisons de jeunes existaient.»

Alors qu’il vivait une situation d’itinérance et de crise liée à sa bipolarité, Zachary a volontairement commis une infraction pour être incarcéré et ainsi « avoir accès à des services », raconte-t-il. « Je n’avais aucune idée que des endroits comme des refuges existaient, et je n’étais pas capable de recevoir de l’information », regrette-t-il.

Des parcours variés

Certains jeunes sont surreprésentés dans les situations d’itinérance, comme ceux et celles qui sont passés par la Protection de la jeunesse (DPJ), dont le tiers connaît l’itinérance avant 21 ans. Les jeunes de la communauté 2SLGBTQIA+ constituent quant à eux 40 % des usagers de l'organisme Dans la rue. Les communautés davantage exposées à la précarité comme les personnes racisées ou autochtones sont plus à risque face à l’itinérance jeunesse, note Mélodie.

Toutefois, « il n’y a pas une cause unique à l’itinérance », croit la chargée de projet. Il est important, selon elle, de ne pas oublier que certaines personnes « mal prises » s’en sortent très bien, et que d’autres, mieux nanties, tombent dans la précarité.

Pour la Coalition, il est essentiel que tous les jeunes bénéficient de ressources économiques et sociales. Car « n’importe quel jeune peut se retrouver dans une situation où, tout simplement, tu n’as pas les moyens d’avoir un loyer, tu n’as pas les outils, tu n’as pas les références, tu n’as pas l’argent », témoigne Mélodie.

Une « responsabilité collective »

C’est « l’ensemble de la structure » qu’il faut revoir si on veut prévenir efficacement les situations de précarité et l’itinérance chez les jeunes, croit Mélodie. Le Québec, ajoute-t-elle, dispose des moyens et des ressources nécessaires pour faire les changements qui s’imposent. « On est capable d’investir massivement dans la défense militaire, les entreprises, les équipes de hockey, mais on ne peut pas investir, même minimalement, pour le bien d’une communauté ? » s’interroge-t-elle.

Zachary a l’impression qu’en dehors de Noël, où « tout le monde fait la tournée des médias », la société a tendance à « tasser le sujet en dessous du tapis ». Pourtant, c’est un enjeu qui est commun à tous, estime-t-il, alors que « la plupart d’entre nous sont plus proches d’être à la rue que d’être millionnaires ».

Au-delà de la prévention de l’itinérance, les pratiques encouragées par Zachary, Mélodie et les jeunes de la Coalition « servent aussi à ce que les jeunes deviennent des adultes autonomes, sains, responsables et engagés ». Et tout simplement à « promouvoir les droits des jeunes, qui en ce moment ne sont pas respectés », conclut Mélodie.

Au moment de publier ces lignes, la Ville n’avait pas répondu à notre demande d’entrevue.

L’actualité à travers le dialogue.
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