Avant même d’entrer dans le gym, on entend les cris qui résonnent dans la cage d’escalier. Puis, en haut des marches, le bruit sourd des coups portés contre les sacs de frappe et le rythme des exercices prennent le relais. Il est 18 h au coin de la rue Bélanger et du boulevard Saint-Michel, et une trentaine de jeunes s’entraînent au club de boxe The Corner. Beaucoup parmi eux font partie d’un programme spécial.
Depuis l’été 2025, ce gym est en effet devenu l’un des points d’ancrage d’un programme mis sur pied par le centre des Loisirs Communautaires de Saint-Michel (LCSM) en partenariat avec le boxeur professionnel Abed El-Safadi. L’objectif ? Offrir une solution de rechange à des jeunes du quartier exposés à la délinquance, et ce, en s’appuyant sur un intérêt bien réel pour la boxe.
« On avait beaucoup de bagarres de rue », raconte Ismaël Benyettou, intervenant psychosocial et responsable du projet au LCSM. À l’été 2025, plusieurs jeunes du quartier s’adonnent ainsi à des combats de boxe improvisés, sans encadrement. « Pour eux, c’était pour jouer. Mais on ne connaît pas la force de l’un ou de l’autre. Ça peut dégénérer », explique-t-il entre deux gestes d’accueil, alors que les jeunes arrivent petit à petit au gym, seuls ou en petits groupes.
Le phénomène inquiète le voisinage et met en lumière l’existence d’un vide après les heures de classe. « Après l’école, on se retrouvait avec des jeunes qui pouvaient potentiellement se blesser », poursuit-il. En observant la situation, l’équipe du LCSM identifie un levier possible : l’intérêt marqué de ces adolescents pour la boxe.
Plutôt que d’essayer d’interdire les combats, le centre cherchera à les encadrer. Des partenaires sont approchés dans le quartier. Parmi ceux-ci, Abed El-Safadi, qui participe déjà à certaines activités du LCSM pour promouvoir la boxe, accepte de s’engager. Le projet Réfléchir autrement par la culture et le sport voit ainsi le jour.
Un partenariat de terrain sans recette miracle
Le programme s’adresse à des jeunes de 12 à 21 ans. La boxe en constitue le pilier sportif, lequel est complété par un volet culturel axé sur la musique grâce au studio La Station du LCSM. « Notre idée, c’est d’aller avec leurs intérêts, mais aussi de leur proposer autre chose », explique Ismaël Benyettou.

Quinze jeunes sont déjà inscrits, mais le hasard veut que, lors de notre visite ce soir-là, six nouveaux participants sont inscrits par Ismaël, que nous retrouvons sur place. « Ça va vite grâce au bouche à oreille », observe-t-il. Des jeunes qui ne sont pas inscrits finissent par vouloir rejoindre leurs amis, explique-t-il. Ils sont autant attirés par la boxe que par l’ambiance du groupe.
L’encadrement fait l’objet d’un équilibre délicat. Certains comportements ne seraient pas tolérés dans un cadre strictement sportif. « On a déjà eu un épisode avec des jeunes qu’Abed a surpris en train de consommer du cannabis en bas de l’immeuble, illustre Ismaël Benyettou. S’ils avaient été de simples adhérents du gym, on leur aurait dit de ne plus revenir. Mais là, on travaille ensemble pour les retenir et les remobiliser. »
Abed El-Safadi : transmettre sans jouer au sauveur
Âgé de 28 ans, Abed El-Safadi est né à Montréal de parents palestino-marocains. Ancien boxeur professionnel, il a disputé six combats chez les pros de 2018 à 2023. Des blessures et la pandémie ont freiné sa carrière, sans briser son lien avec le ring.
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Pendant sa convalescence, il ouvre le club de boxe The Corner avec son associé, El Mostafa Lyousfi. « C’était à notre tour de redonner à la communauté », dit-il. Lorsque le LCSM le contacte, l’idée fait immédiatement sens. « Ça faisait un bout de temps que mon associé et moi, on réfléchissait à une façon d’aider les jeunes. C’est tombé à pic quand Ismaël nous a fait la proposition et a ramené les jeunes du quartier. »
Le gym accueille à la fois des boxeurs de compétition et des adolescents qui cherchent simplement une activité après l’école. Les jeunes inscrits par le biais du LCSM bénéficient de tarifs très réduits, qui couvrent également l’équipement. « Le but, ce n’est pas de faire du profit, c’est qu’ils viennent s’entraîner », insiste Abed. La recette donne des fruits visiblement, car les jeunes inscrits prennent goût à l’entraînement. « Ils se sentent dans le meilleur gym possible, souligne Ismaël Benyettou. Ça les motive à rester. »
« Ici, au moins, il y a un intérêt à être là »
Zakary Zouki, 19 ans, est arrivé au gym The Corner par un autre détour. Avant la boxe, il a vécu le bonheur d’apprendre et de pratiquer la musique grâce à l’offre du LCSM. « J’ai découvert le studio La Station parce qu’un ami m’y a amené. Ça m’a sorti de mon quotidien », raconte-t-il. Il rapporte qu’à l’époque, il tournait en rond, sans objectif précis. « Je faisais les mêmes choses, je n’avais pas vraiment de but dans la vie. »
Pour lui, le programme de boxe s’inscrit dans la continuité. Pas comme une rupture spectaculaire, mais comme un prolongement. « J’ai besoin de m’améliorer physiquement, d’occuper mon temps. Ici, c’est de l’exercice, du conditionnement. Un corps sain dans un esprit sain. » Il parle peu de ses difficultés passées, qu’il préfère garder pour lui. Mais il insiste sur la relation de confiance avec l’équipe du centre de loisirs de Saint-Michel. « Ils ont été là pour moi dans des moments très difficiles. Ce sont de vraies personnes. »
Pour Rami, étudiant en administration des affaires au cégep, la boxe est arrivée à un moment charnière. À 16 ans, il a eu des démêlés avec la justice pour des vols de voitures. Il aurait alors pu s’enfoncer dans la délinquance – un aller sans retour. Mais, alors qu’il était dans une impasse, il a eu la chance de profiter d’une main tendue « On s’est assis avec Ismaël, il m’a aidé à trouver des solutions », raconte-t-il. Trois ans plus tard, il se dit « clean ».
Depuis qu’il a intégré le programme en novembre, Rami s’entraîne quatre ou cinq fois par semaine. « Soit je suis ici, soit je suis chez moi à ne rien faire, soit je suis dehors à faire des affaires sans intérêt, poursuit-il. Ici, au moins, il y a un intérêt à être là. » Il évoque aussi la surprise ressentie à son arrivée : « On payait beaucoup moins, donc on pensait qu’on allait être traités différemment. Mais non. Tout le monde nous a bien accueillis. »
Comme Rami, René vient de Saint-Michel. Il termine actuellement des heures communautaires imposées dans le cadre d’une probation. Il préfère ne pas entrer dans les détails. « J’ai plaidé coupable pour quelque chose », dit-il simplement. Depuis novembre, il fréquente le gym presque quotidiennement. « La boxe, ça me calme. Ça me met en harmonie avec la société », confie-t-il en passant les doigts dans ses cheveux ramenés en queue de cheval.
Ses mots sont parfois hésitants, mais le changement est clair : « Avant, je ne faisais pas vraiment attention à moi. Là, je me focalise plus sur moi, sur mon train de vie. » Même une fois qu’il aura terminé ses heures communautaires, il prévoit continuer. « Les gens ici, ce sont de bonnes personnes. On s’y attache vite. »
Canaliser sans abandonner
Pour François Beaudoin, directeur général du LCSM, le projet s’inscrit dans une transformation plus large de l’organisme. Présent dans le quartier depuis plus de 25 ans, le centre a récemment repensé sa mission autour de trois axes : les aînés, les familles et les jeunes.
« Saint-Michel, j’y suis depuis l’âge de six ans. J’ai vu les bons côtés, les moins bons, les pires », dit-il. Face aux enjeux de violence, de décrochage et de marginalisation, l’objectif n’est pas de multiplier les activités ponctuelles, mais d’assurer un suivi, explique le directeur, venu ce soir s’assurer du bon déroulement des choses. « Après trois mois, on ne s’en débarrasse pas pour que ça devienne des statistiques », défend-il.
Le volet boxe a d’abord suscité des réticences. « On nous disait : “Vous les sortez de la violence pour les remettre dans la violence.” C’est faux. La boxe canalise la frustration dans un endroit sécuritaire », précise M. Beaudoin, voyant déjà les résultats conforter son choix. Le programme s’appuie aussi sur des ressources professionnelles : psychoéducateurs, spécialistes en psychologie sportive, partenariats institutionnels.
L’idée, à terme, est de responsabiliser les jeunes, voire de les intégrer comme intervenants de milieu : « Ils connaissent la rue. Avec un encadrement, ils peuvent être au service de la population. »
Une soirée normale au gym
Dans la salle, les entraînements se poursuivent. Sur le ring, Keoma Ali Al-Ahmadieh, classé huitième au monde dans la catégorie des 60 kg, travaille sous l’œil attentif de son entraîneur, El Mostafa Lyousfi. À quelques mètres, des adolescents du quartier répètent les mêmes gestes, corrigés par d’anciens champions. Ce soir-là, parmi eux, circule aussi Rénald Boisvert, figure reconnue de la boxe montréalaise. Dans ce gym de Saint-Michel, des jeunes anonymes croisent ainsi des légendes locales du ring. Sous le toit flotte cette odeur familière des gyms de boxe, un mélange de sueur et de cuir, et une ambiance bon enfant.
À l’entrée, un écran géant diffuse la demi-finale de la Coupe d’Afrique des nations de football. Le Maroc est sur le terrain. Entre deux exercices, certains s’arrêtent, lèvent la tête. À chaque action dangereuse, des cris fusent. Puis, au coup de sifflet final, la victoire des Marocains déclenche une explosion de joie. Les gants retombent un instant. Les entraînements reprennent. La soirée continue.

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