Angle mort : un jeu de cartes pour réconcilier les jeunes de secondaires racisés à l’histoire
Un jeune du secondaire anime la partie du jeu Angle mort. Crédit photo : Maïssem Sahraoui
29/8/2025

Angle mort : un jeu de cartes pour réconcilier les jeunes de secondaires racisés à l’histoire

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Lorsque des élèves du secondaire ne se reconnaissent pas dans ce qu’on leur enseigne, comment est-il possible de nourrir leur sentiment d’appartenance et de prévenir le décrochage scolaire ? Angle mort, un jeu de cartes pédagogique imaginé par Philo-Boxe et Exeko, aborde cette question en donnant vie aux histoires effacées des communautés racisées du Québec.

Mardi 26 août, 17 h, au Chalet Kent, à Côte-des-Neiges. Avec ses hauts plafonds en bois, une table de ping-pong qui trône au centre de l’espace et quelques adolescents absorbés un peu plus loin par une PlayStation, la maison des jeunes porte bien son nom. Dans l’air, l’odeur des plats haïtiens se mêle à celle d’un mets libanais. Les assiettes, comme la salle, sont le reflet d’un Montréal multiethnique.

C’est ici que se tient la première présentation d’Angle mort, le jeu de cartes pédagogique conçu pour enrichir l’enseignement de l’histoire au secondaire en faisant en sorte que les élèves se sentent vus et entendus dans les récits scolaires. Rapidement, deux équipes se forment autour de la table de ping-pong. Les élèves du secondaire sont au premier plan, tandis que les adultes, curieux, se joignent à la partie.

Christine Chevalier-Caron, professeure d’histoire au collégial et co-autrice du jeu, pose la première question : « En quoi l’affaire Sir George Williams démontre-t-elle que plusieurs inégalités marquaient l’accès à l’éducation pour certaines populations ? »

Silence dans la salle. Quelques visages se crispent, jusqu’à ce qu’une voix hésitante s’élève : « Est-ce que ça concerne l’histoire de Guy-Concordia ? »

Une participante raconte comment, à la fin des années 1960, des étudiants noirs ont dénoncé un professeur de biologie accusé de faire échouer les étudiants issus de leur communauté pour les empêcher d’accéder au programme de médecine. Mme Chevalier-Caron complète le récit. Autour de la table, les regards s’éclairent. On découvre, on apprend. 

Renforcer les liens entre profs et élèves en reconnaissant l’histoire des communautés racisées

Si, ce soir, des adolescents découvrent des pans méconnus de l’histoire québécoise, c’est grâce à Karim Coppry, fondateur de Philo-Boxe. Il n’est pas enseignant, mais côtoie les jeunes qu’il entraîne au quotidien. Ce qui ressort souvent de ses discussions avec ces derniers, c’est le malaise que les élèves ressentent non seulement face aux cours d’histoire, mais aussi face à leurs professeurs.

« Avec ce jeu-là, notre objectif était vraiment d’améliorer les relations professeurs-élèves. Au départ, on a pensé à un jeu plus relationnel, avec des discussions et des thématiques, mais c’était trop complexe. Alors, on est revenus à une formule simple : des questions-réponses, basées sur le cursus officiel, mais avec des angles dont on ne discute pas dans le système scolaire québécois », raconte le fondateur. « On voulait créer un outil qui offre aussi des possibilités aux enseignants. Qu’ils ne se sentent pas juste en train de “passer la matière”, mais qu’ils se sentent impliqués dans le dialogue avec les élèves », poursuit Karim.

Pour lui, il s’agit là du véritable enjeu : ce lien entre professeurs et élèves reste à créer. « Les profs sont des personnes significatives pour les jeunes. Les jeunes passent vraiment 90 % de leur temps avec eux. Donc, c’est important qu’en milieu scolaire, il y ait cet espace de dialogue et cet espace de reconnaissance de l’autre. Ce lien-là pourrait aussi permettre aux jeunes d’éviter le décrochage scolaire, et même [encourager] la persévérance scolaire », croit-il.

Il ajoute que les cours d’histoire et de culture et citoyenneté québécoise jouent un rôle déterminant dans l’éducation des étudiants. Mais que se passe-t-il quand l’élève ne trouve aucun repère dans le récit collectif ? « C’est clair que c’est plus difficile. C’est compliqué de se sentir partie prenante de la société. D’où l’importance d’intégrer des repères diversifiés, des luttes et des apports récents de certaines communautés, pour que toutes les communautés puissent se reconnaître dans le système d’éducation », insiste Karim.

Il cite notamment l’histoire du jazz, porté par les communautés caribéennes à Montréal : « La ville était une plaque tournante, mais à l’école, on n’en parle presque pas. Résultat : seuls ceux qui connaissent l’histoire de la Petite-Bourgogne y ont accès. Pourtant, c’est une fierté légitime pour ces communautés : montrer qu’elles ne sont pas cantonnées à certains clichés, mais qu’elles ont apporté quelque chose à la société québécoise et canadienne. »

« On ne nous explique pas ce qu’il s’est réellement passé [dans l’histoire] »

Alors que le jeu prend fin, quelques adolescents restent sur place au chalet. La conversation glisse sur la façon dont l’histoire leur est enseignée. Entre rires et chahut, un constat se dégage : beaucoup, qui sont issus de l’immigration, disent ressentir un manque d’appartenance.

Ines, d’origine marocaine, est en 4e secondaire. Elle confie : « En 1er, 2e et 3e secondaire, on n’a jamais parlé de ma communauté en histoire. Quand je suis en cours d’histoire, ça peut m’intéresser, mais je ne me sens pas concernée. Ça ne parle que des Québécois… Je suis Québécoise, mais je ne me sens pas Québécoise », avoue-t-elle. 

Elle regrette que la matière ne reflète pas la diversité réelle du Québec. « C’est dommage parce qu’il n’y a qu’en histoire qu’on parle vraiment des sociétés. Faudrait qu’on parle de toutes les communautés, ou de personne », tranche-t-elle. 

Même constat pour Zacharias, qui aura bientôt 18 ans et qui vient d’obtenir son diplôme du secondaire. « Moi, j’ai trouvé les cours d’histoire éclatés… Ça ne m’intéressait pas, ça m'ennuyait. Des profs qui parlent tout le long… » témoigne-t-il. Quand on lui demande si une approche plus ludique changerait son rapport à la matière, il répond avec enthousiasme. « Évidemment ! D’ailleurs, j’ai eu un prof qui m’a aidé à réussir mon examen parce qu’il posait une seule question en début de cours, puis on devait échanger, participer », raconte-t-il.

Pour le jeune homme, un jeu comme Angle mort est beaucoup plus pertinent. « C’est sûr que j’aimerais qu’on parle de toutes les communautés qui ont contribué à la société au Québec. Ça m’intéresserait plus que d’entendre encore et encore que des Québécois sont venus voler des Autochtones. On ne parle pas des juifs, on parle des Autochtones, [on parle] vite fait des Noirs, et en plus, on ne nous explique pas ce qui s’est réellement passé. Quand on parle des Autochtones, on ne nous enseigne pas le rôle de l’Église dans les massacres, par exemple », laisse-t-il tomber.

Contrer les discours actuels sur l’immigration grâce à l’Histoire 

Pour la professeure d'histoire Christine Chevalier-Caron,le problème est clair : l’histoire qu’on enseigne est racontée d’un point de vue eurocentré et dans une perspective nationaliste issue du Canada français. Résultat : cela donne l’impression que l’immigration est un phénomène récent, limité aux années 1980. « Pourtant, la majorité des profils d’individus ici au Québec sont présents depuis le 18e ou le 19e siècle », souligne-t-elle. 

C’est cette profondeur historique que l’enseignante cherche justement à mettre en lumière. Elle donne un exemple parlant : celui de la communauté haïtienne, arrivée massivement dans les années 1960. « Beaucoup fuyaient le régime Duvalier. C’étaient des médecins, des enseignants, des professionnels qui ont contribué directement à la Révolution tranquille. À l’époque, il y avait très peu de médecins ou d’avocats québécois francophones », raconte-t-elle. 

L’arrivée de la communauté haïtienne a été un tournant dans l’histoire du Québec contemporain, reprend la professeure. « Mais ce n’est pas ce qu’on voit dans les manuels d’histoire. Savoir cela permettrait aux [élèves haïtiens] de réaliser que “le système de santé, on l’a bâti, tu sais !” » 

Selon Mme Chevalier-Caron, cette connaissance permettrait de contrer les discours présentant l’immigration comme un phénomène récent et de montrer aux élèves issus de l’immigration qu’ils ne sont pas de simples « nouveaux venus », mais font partie intégrante du tissu social depuis longtemps. 

« En fait, il y a de grosses lacunes dans l’enseignement de l’histoire », martèle la professeure en déplorant tout à la fois l’inaction du gouvernement à ce sujet et un programme scolaire inadéquat. 

L’enseignante n’en est pas à ses premières réflexions sur un cours d’histoire qu’elle souhaiterait plus inclusif. Elle a déjà travaillé sur des manuels scolaires et a souvent été contrainte de laisser de côté ces récits. Avec Angle mort, elle peut finalement les ramener au centre de l’attention. 

Mme Chevalier-Caron est cependant consciente que tout changement dans l’enseignement de l’histoire suscite des réactions mitigées, et qu’Angle mort ne sera pas reçu de la même façon partout. Elle se souvient notamment du tollé de 2018, quand tous les manuels scolaires avaient été retirés des classes afin qu’on y remplace le terme « Amérindiens » par « Premières Nations » ou « Autochtones ». « La moitié des enseignants avaient salué ce progrès, mais l’autre moitié disait : “Vous changez notre histoire, vous voulez juste un balayage, du révisionnisme historique !” » raconte-t-elle, en soulignant l’influence de lobbys qui ont beaucoup de pouvoirs. D’un ton amusé, elle conclut ainsi : « Je pense qu’il y a des milieux dans lesquels on sera vraiment bien accueillis, et d’autres où ils vont crier, nous accuser de saboter l’histoire nationale du Québec. »

Mais pour les étudiants, les effets pourraient être déterminants. « Ceux qui ne se reconnaissent pas du tout dans le récit scolaire vont enfin voir [qu’on prend en compte] leur histoire. Ça crée de la fierté, un sentiment d’appartenance », croit la professeure. Et pour la majorité blanche québécoise, ajoute-t-elle, « ça peut éclairer sur des faits, aider à déconstruire certains stéréotypes, nuancer les discours politiques ou médiatiques sur l’immigration ». « C’est une manière de créer un véritable échange interculturel, de rapprocher les groupes, de voir nos points communs, puis d’avoir une plus grande sensibilité pour comprendre les injustices historiques que certains groupes ont vécues et qu’ils vivent encore aujourd’hui », poursuit-elle. 

« Là, il n’y a plus d’excuses » 

Face à ces constats d’exclusion et de désintérêt, certains enseignants cherchent à réinventer la façon dont l’histoire est enseignée. C’est ce qu’essaie de faire Sarah*, professeure d’histoire dans une école secondaire de Montréal. Foulard coloré noué sur la tête, bijoux dorés, mascara violet, elle reflète la fraîcheur et l’audace de cette nouvelle manière d’enseigner.

« J’ai la chance et le privilège de venir d’un milieu militant anti‑raciste de Montréal. Donc, j’étais déjà sensibilisée à la façon dont on fait l’histoire et pourquoi on la raconte d’une manière ou d’une autre. Pour moi, c’était important de décentrer, de décoloniser les contenus que je présentais aux élèves… » raconte l’enseignante.

Pour Sarah, l’histoire est une science, et chaque enseignant peut choisir son angle d’analyse, qu’il soit féministe, décolonial ou autre. « Mais, il faut déjà avoir ces connaissances et être sensible à ces approches. J’ai beaucoup d’élèves haïtiens dans mes classes : ce n’est pas au programme, mais je parle de la Révolution haïtienne, et ça les rend fiers de voir que leur histoire compte, tout comme l’histoire du 19ᵉ et du 20ᵉ siècle », explique-t-elle. 

La professeure reconnaît néanmoins que ce type d’enseignement demande du temps et des compétences que tous les enseignants n’ont pas forcément. « Notre tâche est lourde et, parfois, on n’a pas le temps de chercher d’autres ressources », déplore-t-elle

C’est justement en pensant à cette réalité qu’Angle mort a été conçu : être un outil qui sert autant aux élèves qu’aux professeurs, sans ajouter de charge de travail. Un pari qui semble réussi pour Sarah : « Là, avec un produit clés en main, il n’y a plus d’excuses », dit-elle avec un rire discret. 

Au cours des prochains mois, Karim et Christine veulent étendre le projet, créer des partenariats avec des écoles un peu partout dans la grande région de Montréal, former les enseignants à son utilisation et assurer une diffusion plus large d’Angle mort dans les classes. Bientôt dans une classe près de chez vous !

*Le prénom Sarah a été changé pour éviter tout risque de représailles.

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