Le maré tèt, tissu d’héritage et d’affirmation
La coordinatrice du centre Femmes du monde Christchna Pierre ajuste le foulard de Jasmine dans le cadre de l'atelier sur le maré tèt. Crédit photo : Maïssem Sahraoui
28/8/2025

Le maré tèt, tissu d’héritage et d’affirmation

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À Montréal, dans un centre communautaire, les tissus glissent de main en main, s’enroulent sur la tête et se transforment en couronnes. Le maré tèt, né d’une loi coloniale en Louisiane imposée aux femmes noires, est devenu un symbole d’héritage caribéen, de transmission et de sororité, porté par les rires des femmes réunies. 

Au cinquième étage d’un immeuble discret de Côte-des-Neiges, un atelier pas comme les autres prend vie. Depuis la rue, rien n’en trahit l’existence : au rez-de-chaussée, une bibliothèque communautaire et des couloirs silencieux, mais à la sortie de l’ascenseur, l’atmosphère change.

En entrant dans les locaux de Femmes du monde à Côte-des-Neiges, on est immédiatement frappé par la chaleur de l’accueil. On y voit des enfants blottis dans les bras de leur mère, tandis que les conversations s’entremêlent, aussi variées que les langues qui les portent. Certaines vives, d’autres chuchotées, parfois chargées de confidences douloureuses. Ici, semaine après semaine, se tisse un réseau d’entraide et de solidarité entre femmes venues avec leurs histoires, leurs combats et leurs cicatrices.

En ce premier jeudi d’août, une quinzaine de femmes se pressent autour de Christchna Pierre, l’une des coordonnatrices du centre. Dans une salle du fond, vitrée et inondée de lumière, l’atelier raconte l’histoire du maré tèt, comme on l’appelle en Créole des Antilles. D’abord, l’intervenante retrace l’histoire du foulard, des plantations des Amériques aux rues d’aujourd’hui, mêlant mémoire douloureuse et réappropriation culturelle. Puis place à la pratique ou chaque geste suscite rires et échanges, transformant l’atelier en véritable moment de partage et de complicité. 

De la Louisiane esclavagiste aux rues de Côte-des-Neiges

En 1786, en Louisiane coloniale, la société est régie par des codes raciaux stricts. Ces règles s’appliquent à une population en pleine mutation : esclaves, migrants et gens de couleur, nom donné aux personnes noires libres, nées libres ou affranchies. Parmi ces mesures, une loi se démarque, révélant les tensions sociales de la fin du XVIIIᵉ siècle : la loi du Tignon, ou loi du Chignon, qui impose aux femmes noires libres de couvrir leurs cheveux sous un foulard.

À cette époque, La Nouvelle-Orléans est gouvernée par Don Esteban Miró, représentant de la couronne espagnole. Selon Caroline M. Dillman, dans son ouvrage Southern Women, les relations interraciales — souvent forcées et non consenties, alors déjà interdites — exacerbaient les tensions sociales, en particulier avec les femmes blanches. La naissance d’enfants métis rendait encore plus visible ce mélange que les codes coloniaux cherchaient à contenir. Le nombre de femmes noires libres, augmente parallèlement à leur volonté de s’intégrer : elles portent des robes raffinées, des tissus précieux et des bijoux éclatants.

Face à ce contexte, le gouverneur ordonne que les femmes libres de couleur couvrent leurs cheveux et renoncent à toute ostentation. Ce décret poursuit deux objectifs : limiter ce que les autorités perçoivent comme une « attirance » favorisant les relations interraciales et rappeler, de manière visible, la position d’infériorité sociale assignée aux femmes noires, même libres. En réponse, ces femmes réinventent leurs coiffures. Elles jouent avec la hauteur, les couleurs, les styles, ajoutant parfois des bijoux pour sublimer leur création. Ce geste devient un acte de résistance et de créativité qui se perpétue jusqu’à aujourd’hui.

Les lois encadrant l’esclavage et le statut des personnes libres variaient selon les puissances coloniales. L’Espagne s’appuyait sur Las Siete Partidas, un recueil juridique ancien, peu adapté aux réalités des Amériques. Après 1685, les colonies françaises appliquaient le Code noir, conçu pour réglementer la vie des esclaves et des affranchis. Quant aux colonies anglaises, elles adoptaient leurs propres codes locaux.

Plus de deux siècles plus tard, le foulard conserve toute sa force symbolique. Pour Christchna, intervenante et porteuse quotidienne du maré tèt, il n’est pas un simple accessoire. « Depuis que je suis jeune, j’ai commencé à le porter. C’est un geste qui me donne de l’assurance et de l’empowerment », confie-t-elle.

Pour elle, chaque foulard raconte une histoire. « On peut voir une femme noire marcher dans la rue avec un maré tèt et penser que c’est juste de la mode. Mais il y a derrière une histoire de répression et, aujourd’hui, de réappropriation », explique l’intervenante. L’attachement au foulard est autant personnel que culturel. C’est un art qu’elle a appris à l’adolescence et qu’elle a perfectionné en s’inspirant de modèles comme Paola Maté, entrepreneuse haïtienne qu’elle admire. 

Tisser la sororité autour d’un foulard

Au fil de l’après-midi, l’énergie collective qui circule est palpable. Les participantes s’installent, ouvrent leurs sacs, sortent leurs foulards, discutent des couleurs, des textures et des histoires que chaque tissu porte. L’impatience se fait sentir : chacune attend avec envie de nouer le sien.

Le cours se tient en français et en anglais, et très vite, quelque chose de magique se produit : malgré les langues différentes, les participantes se comprennent sans un mot, à travers les gestes, les regards et les éclats de rire.

« Encore une fois, l’homme veut dominer la femme », lance une participante au fond de la salle. Les rires fusent. Une autre réplique suit aussitôt : « Ils ont voulu les rendre moins belles, mais maintenant, on ne voit qu’elles… ces femmes sont encore plus magnifiques. » Le dialogue s’installe, chacune y met sa couleur, sa perception. Ce n’est plus un simple cours, mais un véritable échange.

Les tissus circulent de main en main, emportant avec eux rires, anecdotes et conseils. Christchna montre trois façons différentes de nouer le foulard. Chaque démonstration déclenche des applaudissements, des sourires et des compliments, transformant l’atelier en un mini-défilé vivant. Bientôt, la salle entière se métamorphose en un tableau vivant : chaque tête porte une petite couronne, célébrant à la fois l’histoire, l’identité et la créativité de chacune.

L’organisme Femmes du monde de Côte-des-Neiges a su transformer cet héritage culturel en un véritable espace d’éducation populaire. « Lors de nos ateliers, le but n’est pas seulement de montrer comment nouer le foulard, mais aussi de déconstruire les systèmes d’oppression et de discuter des réalités de chacune », explique la co-coordonnatrice..

La mode comme arme de résistance

Certaines participantes découvrent, à travers ce foulard, une histoire qu’elles ne soupçonnaient pas. Jasmine, une participante originaire de Saint-Vincent, se souvient l’avoir porté quotidiennement pour se protéger du soleil lorsqu’elle travaillait au marché. Séduite par la manière dont Christchna nouait son foulard, elle a suggéré la création de l’atelier. « Je ne connaissais pas l’histoire derrière le foulard. Maintenant, ça me donne envie de le porter tous les jours », confie-t-elle, sourire aux lèvres.

Pour Christchna, l’intention allait bien au-delà du simple exercice esthétique. « Avec cet atelier, je voulais montrer que la mode peut être politique et une manière de survivre », explique-t-elle. Elle précise enfin qu’elle n’est pas une experte de ce bout de tissu et que si les femmes de nombreuses cultures le portent – souvent de façons différentes, comme en Afrique de l’Ouest –, l’atelier se concentre sur l’histoire des Amériques.

Pour Natina, Italienne installée au Québec depuis longtemps, le foulard a réveillé un souvenir d’enfance : « Quand j’avais 10 ans, on m’a habillée en costume traditionnel et on m’a mis un foulard sur la tête. » Elle sourit en se souvenant de cet épisode, puis ajoute : « Au début, j’étais hésitante à participer parce que ce n’est pas ma culture. Mais l’intervenante était tellement inclusive que je me suis dit : “Pourquoi pas ?” »

Celui qu’elle a porté lors de l’atelier est bien différent, mais l’expérience l’a ramenée à ce souvenir intime. Comme un fil invisible qui relie les cultures, le foulard traverse les époques et les continents.

Un havre de sororité au cœur de Côte-des-Neiges

Depuis plus de vingt ans, Femmes du monde offre aux femmes de toutes origines un lieu pour se rencontrer, échanger et se soutenir. Sur les murs, des photos et affiches colorées racontent les cuisines collectives, les ateliers linguistiques, les soirées cinéma ou les groupes d’entraide.

Mais derrière cet agenda bien chargé, les réalités sont souvent dures. « Beaucoup de participantes vivent à la fois immigration précaire et violence conjugale. Ces situations se croisent et compliquent l’accompagnement », explique l’organisme. À cela s’ajoutent l’isolement et l’itinérance cachée, décrites avec gravité, en contraste avec l’énergie vibrante du centre.

Selon la co-coordonnatrice, Christchna Pierre, c’est l’approche intersectionnelle et décoloniale qui distingue l’organisme. « On accompagne, on donne des outils, mais ce sont elles qui savent ce qui est bon pour elles », souligne-t-elle. Des discussions sur l’itinérance aux projets de citoyenneté inclusive, chaque activité vise à briser l’isolement et à redonner du pouvoir aux participantes.

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