À un clic, à un contact, à un contrat : Comment des adolescents sont aspirés par le crime
À Montréal, des adolescents reçoivent des « contrats » criminels par téléphone. Illustration: Sonia Ekiyor-Katimi
6/1/2026

À un clic, à un contact, à un contrat : Comment des adolescents sont aspirés par le crime

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5 Minutes
Initiative de journalisme local
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Sonia Ekiyor-Katimi
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Des adolescents payés pour brûler des commerces, voler chez des aînés ou tirer sur des rivaux. Dans le Grand Montréal, des réseaux criminels confient de plus en plus de « jobs » à des jeunes, parfois même à des mineurs. En 2024, ce phénomène a été mis en lumière par la mort de Mohamed-Yanis Seghouani, un adolescent de 14 ans tué en Beauce lors d’une attaque visant un site lié aux Hells Angels.

Un soir de décembre, dans un quartier montréalais. Le froid mordant a vidé les rues, alors que la neige commence à s’accumuler sur les trottoirs. Dans les locaux d’un organisme communautaire, l’atmosphère est fort différente. La lumière est tamisée, une musique discrète joue en fond sonore, et des jeunes sont assis autour d’une table. Ils jouent aux cartes, se lancent des niaiseries, rient fort. Par moments, ils tendent l’oreille quand Édouard*, intervenant de première ligne et co-fondateur d’un organisme* qui reçoit ces jeunes, leur rappelle une règle ou ouvre une discussion plus sérieuse.

C’est ici que quatre jeunes ont accepté de parler du phénomène des contrats criminels. À tour de rôle, assis sur un canapé, ils racontent ce qu’on leur a proposé, ce qu’ils ont vu, ce qu’ils ont fait – ou refusé de faire. Derrière la porte, les éclats de rire continuent. Deux mondes cohabitent sous un même toit.

Adam, 20 ans : « J’ai accepté… malheureusement »

Adam est le premier à prendre la parole. Son ton est calme, direct. Il ne cherche ni à se justifier ni à atténuer les faits. « On m’a recruté pour un “barbecue’’ dans le centre-ville. » Le mot surprend. Adam explique sans détour : « Un barbecue, c’est quand tu brûles, tu mets le feu dans une voiture. » Il marque une pause, avant de reprendre : « Et j’ai accepté… malheureusement. »

Il rapporte les chiffres platement : « J’ai touché 1 500 $. Mon recruteur, 1 600 $ », lance-t-il, en admettant que l’écart est absurde. « C’est lui qui a recruté. C’est comme ça que ça marche dans le milieu. » Les regrets arrivent lorsqu’il pense aux conséquences de son geste. « Quand j’ai compris que la voiture que j’avais brûlée aurait pu être la mienne ou celle de ma famille… j’ai regretté énormément. » Sa voix tremble légèrement.

Derrière la porte, Édouard veille sur le groupe. « C’est devenu tellement accessible que les jeunes, maintenant, ils connaissent les tarifs », alerte-t-il en aparté.

Dans le milieu, les mots circulent vite. Vol de voiture, barbecue, fraude – chaque action a son prix, ajusté

au risque. Édouard explique que les jeunes lui montrent parfois les échanges sur l’application Telegram, dans des groupes fermés où circulent des offres. « Ils me demandent : “Penses-tu que je dois le faire ?” »

Les conséquences, Édouard en est témoin au quotidien : accidents lors de poursuites policières, brûlures graves comme pour Ali, et parfois la mort, comme la fin terrible du jeune Mohamed-Yanis Seghouani.

Léo, 18 ans : le choc du drame évité

Léo est arrivé au Canada il y a deux ans. À l’école, dans la rue ou sur son écran, il dit n’avoir jamais été approché pour un contrat. Mais son ami le plus proche a failli basculer, confie-t-il.

Pour 500 $, ce dernier devait participer à un vol par effraction dans une maison. « Ça devait être sa

première fois, précise Léo. Mais le jour de l’opération, il s’est senti mal à l’aise. » Il renonce donc et pose un lapin à ses recruteurs. Le lendemain, il apprend que l’opération s’est mal terminée. Léo baisse la voix quand il en parle. Son ami découvre ce qui s’est passé et comprend ce à quoi il a échappé. Le choc est immédiat. Le jeune ne dort plus, il a besoin de parler et appelle Léo.

Pour ce dernier aussi, quelque chose se fissure à ce moment-là. La prise de conscience est brutale. « Il a eu peur. Il est encore sous le choc », ajoute Léo au sujet de son ami. Celui-ci « a carrément changé » depuis ce jour-là. Sa vie s’est réorganisée autour de repères simples : la maison, l’école, la famille. « Il a changé sa mentalité. Tant mieux pour lui », croit Léo.

Manu, 18 ans : refuser 5 000 $

Manu est né au Québec. Il a passé plusieurs années de son enfance dans le pays d’origine de ses parents, avant de revenir dans son pays natal. Lui aussi a été approché. « On m’a proposé de brûler une maison », dit-il d’un ton posé. L’offre est claire, la somme aussi : 5 000 $. Il n’hésite pas longtemps. « Je savais que ça allait mal finir. »

Le recruteur n’est pas un inconnu. « C’est un ami à moi qui fait déjà ça. Il me racontait ce qui se passait avec les gars qui faisaient ça, c’est comment et tout. » Un jour, la main-d’œuvre manque ; « l’ami » se tourne vers Manu et lui propose un contrat. Manu pense à ses parents et décline l’offre sans hésiter. « Ils ont travaillé pour que je sois ici. Je ne pouvais pas faire ça. »

Le jeune montréalais compare sa situation à celle des autres. « Ils font ça avec des jeunes de 14 ans

pour 500 $, et ces derniers sont impressionnés », affirme-t-il. Manu, lui, dit avoir vu le piège. « Je préfère travailler 12 heures par jour, dit-il, et ramasser de l’argent blanc, plutôt que de faire du mal et de prendre un chemin risqué. »

Yanis, 19 ans : « On le sait avant la police »

Étudiant au cégep, Yanis parle avec le recul de celui qui n’a jamais exécuté de contrat, mais qui connaît le réseau de l’intérieur. « 30 % de mes connaissances sont impliquées. 70 % veulent y entrer », déclare l’adolescent, qui estime avoir environ 200 amis et connaissances. Son regard s’allume quand il décrit un écosystème informel, certes, mais structuré. « Je connais des gens qui participent à des crimes graves », raconte-t-il. Il y a environ quatre mois, les membres d’ une famille de Saint-Léonard ont été réveillés au milieu de la nuit parce que leur voiture était en flammes, devant leur maison. L’incendie n’était pas un accident, selon Yanis. « C’était des représailles », avance-t-il. La cible n’était pas le véhicule, mais la fille cadette de la famille.

Le « barbecue » a été exécuté par deux adolescents du quartier, recrutés pour l’occasion, mais commandité, poursuit-il, par un homme plus âgé, connu pour ses activités illégales. Yanis connaît les deux côtés de l’histoire. La victime et le commanditaire ont été en couple. « Quand t’as de l’argent, t’as le

pouvoir », résume-t-il. Après la rupture, l’homme aurait payé des mineurs pour brûler la voiture des parents de son ex, simplement pour se venger.

Le mode opératoire, le jeune collégien le décrit sans détour : des adolescents se rendent dans une

station-service, remplissent discrètement un bidon d’essence, puis reviennent la nuit. « Ils ont mis l’essence autour de la voiture, à l’intérieur, partout. Puis, ils ont mis le feu », raconte Yanis. Selon lui, la jeune fille aurait reconnu son ex sur les caméras de surveillance du voisinage, mais la peur est plus forte. « Elle avait tellement peur de lui qu’elle a dit qu’elle ne le connaissait pas », affirme le jeune collégien. 

Yanis affirme se démarquer de ce milieu, même s’il le connaît de l’intérieur. Il observe le phénomène avec tristesse et distance, sans jamais se poser en donneur de leçons. Lorsqu’un crime survient à Montréal, raconte-t-il, les jeunes sont souvent les premiers au courant. Une circulation informelle et nocturne de l’information permet de partager rapidement les détails, y compris l’identité des auteurs, bien avant que les enquêtes policières ne fassent la moindre avancée.

« Quand il y a un crime à Montréal, n’importe quoi, il faut trois, quatre ou cinq jours d’enquête pour savoir qui l’a fait. Nous, on le sait déjà », dit-il.

« Ils investissent dans la vulnérabilité »

Quand on lui demande à quelle fréquence il voit des jeunes être approchés pour des contrats criminels, Édouard répond sans hésiter : « Tout le temps. » Depuis la pandémie, observe-t-il, le phénomène s’est accéléré et transformé. « On commence à avoir beaucoup d’offres dans des groupes fermés sur Internet. Mais il y a aussi des recruteurs dans les écoles, dans les parcs, sans oublier le bouche à oreille... »

Pour lui, parler d’une simple « offre » est réducteur. « Ce n’est pas juste faire une proposition à un jeune. C’est un investissement. » Avant toute demande concrète, explique-t-il, la cible est observée, évaluée, préparée. « On mesure sa vulnérabilité. Est-ce que le jeune a besoin d’argent ? Est-ce qu’il a un filet de sécurité ? Un parent présent, un grand frère ? » Une fois le profil établi, les recruteurs attendent le moment propice : « Une séparation des parents, de l’intimidation, un décrochage scolaire. Ils choisissent le bon moment et la bonne personne. Ils investissent dans la vulnérabilité. »

Une fois dans le circuit, la jeune recrue va suivre une trajectoire, explique Ismaël Benyettou, intervenant psychosocial au Centre de loisirs communautaire de Saint-Michel. « Le mot “recrutement” donne l’impression de quelque chose de soudain, presque de spectaculaire. En réalité, c’est progressif, relationnel. Ça s’inscrit dans des parcours marqués par des besoins non comblés et un contexte d’exclusion sociale. »

Ismaël Benyettou, intervenant psychosocial au Centre de loisirs communautaire de Saint-Michel. Crédit photo: Nouri Nesrouche

Formé en psychoéducation et en criminologie clinique, il observe derrière les gestes « des traumatismes répétés, ainsi que des difficultés de régulation émotionnelle, de planification, d’anticipation des conséquences ». Autant de facteurs qui, combinés, « créent un terrain propice au glissement ».

L’argent comme accélérateur

Dans ce processus, l’argent agit comme un puissant accélérateur. « Les jeunes présentent l’affaire comme quelque chose de très simple, sans risque, raconte Édouard. Ils se disent que, au pire, ils vont aller dans un centre jeunesse. » Les montants, eux, parlent d’eux-mêmes. « Imagine : 1 000 $ pour une demi-heure. Pour un jeune de 14 ou 15 ans, c’est énorme », souligne-t-il.

Beverly Jacques, intervenant jeunesse et fondateur de DOD Basketball à Saint-Léonard, constate le même effet. « L’argent est devenu un besoin vital. On l’a associé à la liberté, au pouvoir. Quand un jeune peut faire en quelques jours ce que ses parents font en un an, ça renverse complètement les repères. »

Antoine Riguerre, agent de mobilisation à Équipe RDP, y voit aussi l’influence des réseaux sociaux. « Les jeunes sont pris dans cette idéologie du “Je suis en Amérique, je veux la grosse maison, la grosse voiture, ma place au soleil.” Quand l’école ou le travail ne semblent pas être des chemins rapides vers ces objectifs, ils prennent pour modèles ceux qui affichent leur réussite en ligne. »

À court terme, reconnaît Ismaël Benyettou, le système fonctionne. « Le jeune a de l’argent, un statut, une reconnaissance, parfois une famille de substitution. »

Ce dernier décrit aussi des lieux de repli qui font partie intégrante de cet univers. « Ils appellent ça le bando ou le trap. » Il s’agit, explique-t-il, d’endroits où le groupe se retrouve. Souvent, ce sont des logements loués illégalement, parfois des Airbnb. Pour ces jeunes issus de milieux défavorisés, ces espaces offrent à la fois protection, reconnaissance et sentiment d’appartenance, une forme de sécurité que leur trajectoire ne leur a pas toujours fournie.

Le contrat à l’ère numérique

Les réseaux sociaux sont devenus les nouvelles ruelles où s’organisent les « jobs » criminelles pour les adolescents. Beverly Jacques parle d’un territoire que les adultes regardent encore trop peu. « On parle toujours du quartier physique. Mais il y a aussi le quartier numérique. Si tu n’es pas branché, tu rates une partie de la vie des jeunes. »

Selon lui, les adolescents « vivent trois vies » : personnelle, scolaire et numérique. « Pendant la COVID, ils se sont créé un monde. C’est là que beaucoup de problèmes ont pris de l’ampleur », explique-t-il en citant les plateformes Snapchat, Telegram, Discord et Instagram.

Si le recrutement sur le terrain reste central, le numérique a profondément transformé la dynamique. « Avant, les gangs taguaient les murs. Aujourd’hui, ils taguent les médias sociaux », résume Francesco Campisi, chercheur en criminologie et en sociologie du numérique à l’Université Simon Fraser.

Ce phénomène, qu’il qualifie de « cyberbanging », repose sur une présence constante en ligne. « Les plateformes fonctionnent comme des vitrines. Elles donnent du capital social : respect, pouvoir, protection. » La majorité du contenu des réseaux sociaux n’est pas explicitement criminel. « On y voit du sport, de la musique, des voitures. Mais environ 85 % du contenu lié aux gangs est de type propagande : argent, armes, symboles, style de vie. Comme du marketing d’influence. On vend un mode de vie, pas un produit. »

Mais ce territoire numérique n’est pas qu’un espace d’observation ou d’analyse. Édouard le voit engendrer des décisions, des déplacements, des passages à l’acte. « Ils me montrent les échanges, les captures d’écran, des groupes sur Telegram connus pour partager des offres de contrats », précise-t-il.

« Nous, on sait comment ça fonctionne »

Édouard distingue toutefois les offres anonymes qui circulent en ligne du recrutement ciblé, souvent plus discret, qui se fait dans les écoles ou les cercles de proximité. Lorsque ces situations impliquent des mineurs scolarisés, l’intervenant se heurte souvent à ce qu’il qualifie de déni institutionnel : « Les écoles disent : “Ça ne se passe pas chez nous, ça se passe à l’extérieur.” »

Pourtant, affirme-t-il, les jeunes nomment eux-mêmes les lieux et les personnes. « Ils me disent : “Il y a quelqu’un à l’école qui m’a approché et qui m’a dit : « Est-ce que tu veux faire de l’argent ? »” »

Ce décalage entre le terrain et les institutions le préoccupe profondément. « Nous, on sait

comment ça fonctionne. Mais comment ça se fait que les écoles et les autorités disent ne pas le savoir ? »

Dans le local, les jeunes ont repris leur partie de cartes, la musique remonte, les rires aussi. Édouard range quelques chaises et garde un œil sur le groupe, sans intervenir. Adam est toujours là. Il écoute les autres, un sourire en coin. Il y a quatre ans, sa mère avait remarqué un changement dans ses habitudes. Elle avait alors sollicité l’aide de l’organisme, et peu à peu, Adam s’est raccroché. « Aujourd’hui, je finis mon secondaire. Je ne suis plus dans ce mauvais chemin », confie-t-il fièrement dans l’intimité du bureau.

Sous ce même toit, on tente de combler ce que le système laisse en plan : du temps, une présence constante, un lien qui ne se rompt pas au premier faux pas. Parfois, ce lien permet d’éviter que tout ne bascule. Parfois, simplement, il permet de ne pas être seul.

*Pour des raisons de sécurité, nous ne pouvons révéler l’identité de l’organisme ni celle de l’intervenant et des jeunes témoins.

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