Il y a 40 ans, Sabariah Binti Hussein, mieux connue sous le nom de sœur Sabria, atterrissait à Montréal après avoir répondu à une offre d’emploi comme enseignante pour des enfants ayant des besoins particuliers. « Compte tenu de mon expérience, je crois que j’étais la candidate idéale », déclare-t-elle.
Celle qu’on surnomme « la mère Teresa de Montréal » cherchait alors à changer d’air. « Mon père et ma mère étaient décédés. Je me sentais un peu seule. J’avais vraiment envie de partir ailleurs, car mes sœurs s’étaient mariées et j’allais me retrouver seule. Et je n’aime pas ça. Donc, je pouvais m’aventurer davantage si je partais à l’étranger, et acquérir plus d’expérience », raconte-t-elle.
Déjà à l’époque, dans sa Malaisie natale, sœur Sabria savait comment se servir de fourneaux. « Je travaillais dans un restaurant, je cuisinais des plats occidentaux à Kuala Lumpur », dit-elle.
Dès son arrivée à Montréal, sœur Sabria se plonge dans son travail d’enseignante auprès des enfants. Rapidement, elle rencontre celui qui deviendra son conjoint. « J’habitais avec ma belle-mère, se souvient-elle. J’ai commencé à travailler, puis à aider ceux qui étaient dans le besoin. Ma belle-mère m’a alors demandé : “Pour qui sont ces sandwichs ? Nous ne sommes que trois, mais tu cuisines beaucoup.” »
Sœur Sabria lui confie alors son secret : c’est pour nourrir les sans-abri. « Elle était tellement contente qu’elle m’a dit : “D’accord ! La prochaine fois, je ferai la soupe, et tu feras les sandwichs ! » rapporte-t-elle. Elle m’a appris à faire de la soupe à la française, à la canadienne. Ainsi, j’ai appris à connaître les goûts des personnes itinérantes. »
Charité bien ordonnée
Par la suite, sœur Sabria s’installe dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce et se joint à la mosquée de la Communauté musulmane du Québec (CMQ). « J’ai fait la connaissance de plus en plus de gens et j’ai rencontré beaucoup de musulmans qui avaient besoin d’aide eux aussi », explique-t-elle.
Une anecdote résume bien son caractère – et son altruisme. « Je me souviens très bien des meubles que mon mari avait achetés et que j’avais donnés. La deuxième fois, j’ai fait la même chose, j’ai donné des meubles neufs, tout neufs. Il est donc resté sans meubles pendant environ un an, voire deux », se souvient-elle. Il n’y avait rien pour s'asseoir. « Alors, je lui ai répondu : “Je pense que je ne suis pas à ma place.” Mon mari en avait assez de moi ! »
L'enseignante transforme alors son appartement en comptoir d’aide en libre-service. « Là où nous avions toutes nos étagères, au lieu des livres, j’ai mis des vêtements pour que les gens puissent venir les chercher. J’ai aussi commencé à donner des produits alimentaires comme de l’huile, de la farine, du sucre, et tout ça. Je les disposais de manière à ce qu’ils puissent les prendre facilement, comme dans une épicerie, mais sans avoir à payer », raconte l’aidante.
Au fil du temps, sœur Sabria fait la connaissance de plusieurs familles qui ont besoin d’aide. Elle se met au travail, notamment en collaboration avec la direction du chapitre montréalais du Conseil canadien des femmes musulmanes.
Ce n’est que le début d’une série de collaborations avec d’autres organismes, pour d’autres causes. Cette année par exemple, la Sister Sabria Foundation s’est jointe à Human Concern International pour distribuer des manteaux et des bottes d’hiver aux enfants. « Très souvent, chaque mois, il y a toujours une autre organisation qui nous soutient, qui nous aide à faire d’un projet ou d’un programme une réussite », se réjouit sœur Sabria.
En 2017, des collaborateurs lui suggèrent de créer une fondation pour poursuivre le projet. « Ils ont proposé le nom “Sister Sabria Foundation”, avec lequel j’étais totalement en désaccord au début. Mais ils m’ont expliqué qu’ils avaient retenu ce nom parce que de plus en plus de gens souhaitaient savoir qui était derrière le projet », dit celle qui n’aime pas attirer l'attention.
Bientôt, l’organisme fait l'acquisition d’un immeuble au 5271, rue Saint-Hubert, à Montréal. De cette façon, atteste la fondatrice, l’organisme peut joindre encore plus de gens. « À ce jour, nous avons pu loger 400 personnes et familles », témoigne celle qui a également fondé un refuge pour femmes. La fondation compte plusieurs programmes qui viennent en aide aux personnes vulnérables. En presque 40 ans, ce sont plus de 700 000 repas qui ont été distribués et des centaines de milliers de dollars qui ont été amassés pour soutenir diverses causes.
Les gens avant tout
La Sister Sabria Foundation, c’est également une grande équipe de bénévoles provenant de différents horizons « Il y a des Tunisiens, des Algériens, des Marocains. Il y a aussi des Asiatiques qui se joignent à nous, ainsi que des Palestiniens, et même des Irakiens. Nous avons envoyé de l’aide à divers foyers des différentes origines », illustre sœur Sabria.
Avant tout, ce sont les liens qui se tissent qui permettent de faire plus. « Alhamdulillah, ils m’acceptent comme je suis, même si je peux parfois être désagréable, s’excuse la fondatrice. Des fois, c’est tellement mouvementé qu’on n’a pas le temps de réfléchir. »
Cependant, les relations tissées restent solides. « Notre amitié est si forte ! J’apprécie vraiment leur gentillesse et leur chaleur. Le lien qui nous unit est comme celui entre une mère et ses enfants », confie-t-elle au sujet de son équipe.
À maintenant 78 ans, sœur Sabria a l’âge d’être grand-mère. Cependant, c’est encore et toujours le titre de « sœur » qui lui convient le mieux. « Personnellement, je trouve que, quand on m’appelle “sœur”, mon cœur s’adoucit, rajeunit. Si on m’appelait “grand-mère”, je ne pense pas que je pourrais faire aussi bien le travail ; je me sentirais très vieille. J’ai l’impression de me sentir plus jeune, et je peux travailler avec les jeunes générations », se réjouit-elle.
Aujourd’hui, c’est cet amour pour la jeunesse qui la motive au quotidien. « La force qui me permet de continuer, c’est notamment l’amour que je reçois des encouragements de la jeune génération », insiste-t-elle. La relève elle-même vient souvent de ceux qui les ont précédés. « Certains restent en contact, par exemple des étudiants de McGill et de Concordia. Leurs enfants se joignent à eux. Ils continuent à me contacter, avec une nouvelle énergie, Inshallah avec une génération plus jeune », souligne sœur Sabria.
Tant mieux, car pour elle, le travail est loin d’être terminé. « Je veux en faire plus. Et ce n’est jamais suffisant », mentionne celle qui n’a pas fini de donner. Elle encourage tout le monde à en faire autant. « Nous devons jouer notre rôle en tant que société à Montréal. Je pense que nous devons faire plus que cela. En tant que société, en tant que communauté musulmane, nous pouvons nous soutenir mutuellement en mettant en place d’autres programmes », avance la fondatrice.
Un conseil ? « Même si vous n’avez pas assez, donnez, donnez quand même, car Allah vous aidera. Et je pense toujours à la gratitude que je ressens à ce sujet. Quand je donne, je reçois davantage. Quand je donne de nouveau, je reçois plus que ce à quoi je m’attendais », déclare sœur Sabria.
« Vous savez, je réalise à peine que cela s’est intégré en moi et que c’est devenu une partie intégrante de ma vie. Cela signifie donc, je pense, qu’à la fin, j’aurai toujours envie de donner, même à mon dernier souffle, à la fin, au moment de ma mort », déclare la bienfaitrice, qui éprouve des problèmes de santé.
« Pensez ainsi à l’avenir : “Plus vous donnez, plus vous recevez, plus vous pensez aux autres.” Et plus vous penserez aux autres, plus les gens vous aideront. Inshallah ! »


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