Femmes sans statut : entre précarité, silence et dignité
En décembre 2023, l’ancien ministre fédéral de l’Immigration, Marc Miller, a estimé jusqu’à 600 000 le nombre de personnes sans papiers au Canada. Crédit photo: María Gabriela Aguzzi
16/1/2026

Femmes sans statut : entre précarité, silence et dignité

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Elles sont des milliers à Montréal, constituant une part essentielle mais pourtant cachée de la métropole. Pour ces femmes de chair, d’os et de dignité, l’absence de papiers n’est pas qu’un simple enjeu administratif; c’est une véritable « cage psychologique » et une existence marquée par une incertitude quotidienne et une invisibilité forcée.

Vivant dans l’ombre d’un marché du travail qui opère souvent en toute impunité, ces femmes occupent des emplois précaires, notamment dans le nettoyage ou les soins, pour un revenu moyen de seulement 319 $ par semaine. Qu’elles aient été des « anges gardiens » durant la pandémie ou qu’elles aient fui la violence dans leur pays d’origine, elles se butent à des conditions de travail abusives et à un accès aux soins de santé quasi inexistant sans carte de la RAMQ. La peur constante de la déportation ou d'une facture hospitalière impayable finit par devenir, pour plusieurs, une « deuxième peau ».

C’est pour dénoncer cette réalité que plusieurs d’entre elles ont pris la parole au début de décembre 2025, lors d’une conférence de presse organisée par le Centre des travailleuses et travailleurs immigrants (CTTI), à l’occasion du lancement du rapport Femmes sans statut en action : conditions de travail et santé.

Après les caméras et les discours, la tension est retombée dans la cuisine de l’organisme Y des femmes de Montréal. Loin des micros et des présentations officielles, l’atmosphère s’est adoucie, laissant émerger des voix plus fragiles, plus intimes, celles de femmes comme Cindy* et Sara*.

Autour d’elles, les bénévoles du Comité des femmes partagent un repas. Le murmure de leurs conversations, encore chargé de ce qui vient d’être dit publiquement, crée un refuge temporaire.

C’est dans cet espace improvisé que Cindy*, 39 ans, enlève enfin le masque qu’elle portait depuis le début de l’événement. Son visage apparaît : jovial, lumineux, presque en contradiction avec la dureté de son histoire. De petites boucles d’oreilles de Noël brillent à ses oreilles.

À quelques pas, Sara* met la main aux derniers préparatifs du lunch que l’organisation de soutien aux migrants offre aux participantes. Elle ne retire pas son masque qui cache son visage. Ses yeux sont comme des fenêtres ouvertes sur sa tristesse, des cernes profonds témoignent des insomnies qu’elle endure « depuis des années ».

Cindy et Sara sont le visage humain, souvent invisible, des statistiques révélées par le CTTI après cinq années de recherche.

Cindy a l’énergie de celles qui cherchent encore « le côté positif de la vie », comme elle dit. Sara symbolise l’épuisement d’une décennie passée dans l’ombre, comme elle décrit sa situation. Ensemble, elles racontent le quotidien d’une ville, Montréal, qui vit aussi grâce à leur travail, mais refuse trop souvent de reconnaître leur apport.

Bénévoles du Comité des femmes Sans Statut En Action, lors de la conférence de presse du 3 décembre 2025, organisée par le Centre des travailleuses et travailleurs immigrants (CTTI), à l’occasion du lancement du rapport Femmes sans statut en action : conditions de travail et santé. Crédit photo: María Gabriela Aguzzi

Malgré leurs histoires individuelles, elles font partie d’une réalité bien plus large et difficile à mesurer : on ne sait pas avec certitude combien de femmes sans statut vivent à Montréal, ni au Canada. Selon des chiffres cités par le gouvernement fédéral, le nombre total de personnes sans papiers au pays pourrait atteindre le demi-million. En décembre 2023, l’ancien ministre fédéral de l’Immigration Marc Miller a même avancé que ce chiffre pourrait grimper jusqu’à 600 000. Quoi qu’il en soit, cette population demeure très difficile à recenser en raison de la précarité de son statut.

La promesse brisée de « l’ange gardien »

Pour comprendre le sourire défiant de Cindy, il faut connaître son histoire. Elle arrive au Canada en 2017 avec son mari, après que ce dernier a été victime d’un vol violent à Mexico.

Lorsque tout a fermé durant la pandémie, Cindy est sortie travailler. « J’ai toujours aimé aider les gens », dit-elle. C’est pourquoi en pleine crise sanitaire, elle décide d’étudier et de travailler comme préposée aux bénéficiaires dans une résidence privée pour personnes âgées.

Cindy a tenu la main des aînés québécois qui vivaient leurs derniers instants, en respectant strictement les protocoles afin de protéger les plus vulnérables.

« À ce moment, ils avaient besoin d’aide », se souvient-elle. Pendant qu’elle s’occupait des citoyens, elle était persuadée que son dossier migratoire avançait, avec l’aide de son avocat. Mais en 2023, elle apprend qu’elle aurait dû quitter le pays deux ans plus tôt. 

Elle explique que, en raison de la pandémie, ils n’avaient pas reçu à temps l’information sur leur déportation, et que l’argument qu’on leur avait donné pour justifier ce retard était justement que la pandémie avait tout retardé.

Les autorités de l’Immigration les ont contactés directement, et c’est à ce moment-là qu’on leur a dit qu’ils devaient quitter le pays dans un délai maximum de 20 jours, car leur demande d’asile avait été rejetée. 

« Pour moi, c’était très injuste », dit-elle. De 2017 à 2023, Cindy et son mari se sont construit une vie : voitures, impôts payés, projet d’achat d’une maison. Soudain, on leur a donné 20 jours pour régler leurs affaires et quitter le pays.

Ils ne sont pas partis. « On a décidé de rester comme ça, parce que c’était vraiment trop compliqué de tout faire en 20 jours », explique Cindy. Le retour au Mexique n’était pas une option : la violence les y attendait. Ainsi, « ”l’ange gardienne” pendant la pandémie est devenue une femme sans statut ».

Aujourd’hui, le sourire de Cindy est son bouclier, mais sa réalité reste précaire : elle vit « des appels qu’on me passe pour travailler », en faisant le ménage de résidences ou en aidant durant des événements pour un salaire d’environ 20 $ l’heure, sans savoir si elle aura du travail le lendemain. « Une incertitude quotidienne », explique-t-elle.

La conséquence d’une négligence

Les yeux de Sara se remplissent de larmes. Son histoire rappelle combien le destin d’une migrante est fragile. Elle a débarqué à Montréal il y a 10 ans, arrivant elle aussi du Mexique et fuyant la violence.

Son fils, qui est camionneur, a été le témoin involontaire d’une exécution. À la suite de cet événement, il a été persécuté, ce qui a poussé la famille à quitter le pays presque immédiatement.

À son arrivée au Canada, Sara a cherché de l’aide, sans rien trouver. « J’ai eu un avocat, mais je n’ai pas reçu assez d’aide », déplore-t-elle.

Après avoir reçu une réponse négative à sa demande d’asile, elle a présenté en dernier recours une demande d’Évaluation des risques avant renvoi (ERAR) pour démontrer qu’elle ne pouvait pas retourner au Mexique. C’est à ce moment-là que son avocat lui fait une recommandation qui va sceller son sort  : il lui conseille de présenter une « histoire quelconque », au‑delà de sa propre fuite de la violence, en croyant que cela renforcerait son dossier.

« Cela m’a déconcertée, mais c’était mon avocat. Je lui ai fait confiance », raconte-t-elle.

Sa demande d’ERAR a été refusée et, depuis, elle vit avec ce qu’elle décrit comme étant « une instabilité émotionnelle qui affecte tout ». L’absence de papiers n’est pas uniquement un problème administratif, c’est aussi une cage psychologique.

« C’est une obscurité qu’on vit », dit-elle d’une voix brisée. « On n’a ni paix ni tranquillité… On vit dans l’attente… C’est vraiment désespérant », confie Sara.

Une radiographie des conditions des femmes sans statut

Ce que Cindy et Sara vivent, le rapport du CTTI le confirme à l’aide de chiffres. L’étude, réalisée auprès de 72 femmes sans statut, éclaire un marché du travail caché opérant en toute impunité.

Selon le rapport, le revenu moyen de ces femmes est de 319 $ par semaine, pour une moyenne de 30 heures de travail hebdomadaire, plus environ 2 heures de transport par jour.

Qui plus est, 25 % des répondantes n’ont jamais reçu le salaire minimum légal au Québec, qui est de 16,10 $ l’heure.

Le travail domestique et de nettoyage, secteurs dans lesquels travaillent Sara et Cindy, est un terrain propice aux abus. Sara l’explique avec précision : « Ils te disent : “Je te paie trois ou quatre heures, mais la maison a deux ou trois salles de bain, deux étages, une cuisine… Tu dois travailler vite si tu veux gagner ces quatre heures.”»

C’est une course contre la montre et contre son propre corps. Pas de pause, pas d’heures supplémentaires payées et, aux dires des répondantes, le vol de salaire est plus fréquent qu’on pourrait le penser.

De plus, chez ces femmes, la peur du licenciement se mêle à une surveillance étouffante : 41 % d’entre elles se sentent surveillées d’une manière excessive par leurs employeurs ou recruteurs.

C’est un environnement où le stress est une condition de travail : 66 % des travailleuses rapportent des niveaux de stress supérieurs à 8 sur 10 en raison de leurs conditions de travail.

Quand le corps se brise

L’étude du CTTI est dédiée à la mémoire de Yolanda et de Lulu, deux femmes décédées prématurément. Le comité rappelle que leur mort illustre la réalité des femmes sans statut. En février 2020, Yolanda González est décédée d’un cancer du sein à 32 ans. Sans carte de la RAMQ et sans accès à des soins préventifs, elle a été emportée par la maladie.

Sept mois plus tard, Lourdes Castro, connue sous le nom de Lulu, perdait également la vie. Travailleuse domestique, elle avait subi deux accidents du travail – deux chutes – au cours de sa dernière année et avait développé une maladie intestinale dont le diagnostic n’a jamais été établi.

Le Comité des femmes du CTTI affirme que Yolanda et Lulu sont mortes parce qu’elles n’avaient pas de statut migratoire et qu’elles étaient exposées à des conditions de travail extrêmement difficiles, ce qui a détérioré leur santé.

Pour Cindy, Sara et bien d’autres femmes sans statut, la santé reste un luxe inaccessible : 49 % des maladies déclarées par les participantes sont directement liées au travail.

Cindy souffre d’asthme, une condition gérable mais coûteuse. Au Québec, elle ne peut acheter légalement un inhalateur sans prescription et n’a pas de médecin pour l’obtenir. Sa survie dépend du marché noir.

« Une personne mexicaine me les procure ; elle me vend les inhalateurs de son fils, qui est aussi asthmatique », raconte Cindy. Chaque inhalateur coûte 130 $, et il lui en faut deux.

Sara souffre de saignements rectaux depuis plus d’un an. La peur de la facture hospitalière la paralyse, mais lorsque la douleur devient insupportable, elle se rend aux urgences.

Elle est soignée, mais la facture s’élève à 2 000 $ pour quelques heures de soins et d’analyses, sans hospitalisation. Pour une femme qui gagne aussi peu qu’elle, c’est une somme considérable. 

Cependant, elle fait preuve d’une dignité inébranlable : « Que je sois vivante ou morte, je n’aime pas devoir de l’argent à quiconque, c’est ma paix », dit-elle avec fermeté.

Elle rembourse peu à peu sa dette à l’hôpital : 180 $ un mois, 600 $ le suivant. « Ce n’est pas dans mes principes de partir sans payer », insiste-t-elle, même si cela l’oblige parfois à sacrifier sa subsistance.

Tant Cindy que Sara ont eu recours à plusieurs reprises à Médecins du Monde, une organisation humanitaire internationale qui fournit des soins médicaux aux personnes vulnérables, y compris aux personnes sans papiers. Sa mission se concentre sur l’offre de services de santé essentiels, d’accompagnement et d’orientation à ceux qui font face à des obstacles pour accéder au système de santé public, mais ses ressources sont limitées et, par conséquent, elle ne peut pas toujours répondre à tous ceux qui en ont besoin.

Le poids invisible : santé mentale et famille

Le rapport sur la santé mentale de la même étude indique que la dépression et l’anxiété sont omniprésentes chez les répondantes.

Sara vit avec le cœur serré, non seulement pour elle-même, mais aussi pour son fils. À 40 ans, il vit dans une profonde dépression, terrifié à l’idée de sortir. « C’est très épuisant de le voir ainsi ; il vit dans la peur en permanence », confie Sara.

Le traumatisme de la persécution au Mexique se mélange au traumatisme de la clandestinité au Canada, provoquant chez lui une paralysie.

Plusieurs femmes portent également le poids de deux familles : celle vivant ici et celle laissée derrière elles. Pas moins de 65 % d’entre elles envoient de l’argent dans leur pays d’origine, soit en moyenne 640 $ par mois, souvent au détriment de leurs besoins essentiels.

La peur est devenue une « deuxième peau », confie Nina González, également membre du Comité des femmes, faisant écho à plusieurs témoignages. Elles ont peur de dénoncer un abus sexuel, de réclamer un salaire, de vieillir sans pension.

« Nous sommes humains »

Malgré ce tableau sombre, le comité y voit un geste de résistance. Le simple fait de présenter cette étude – dont la version complète paraîtra en 2026 – constitue un acte politique qui, selon Nina González, leur rend leur dignité.

Le comité exige l’accès à la RAMQ, l’accès aux services d’urgence pour la santé physique et mentale, des permis de travail ouverts, l’accès à la Régie des rentes du Québec, l’accès au régime fédéral de retraite, l’accès à l’assurance-emploi et la mise en place d’un programme de régularisation pour les personnes sans statut.

Alors que les participantes, issues de différents horizons, retirent leurs masques pour manger, Cindy et Sara partagent leurs réflexions.

Cindy demande du pragmatisme et de la reconnaissance : « On a besoin d’une lueur d’espoir. Nous souffrons en silence », dit-elle. Elle souligne la contribution de ses consœurs : elles parlent anglais et français, ont des diplômes et travaillent dur. « Espérons qu’un jour, le gouvernement nous regardera, parce que nous souffrons », affirme-t-elle. 

Bannière utilisée lors de la conférence de presse du 3 décembre 2025, organisée par le Centre des travailleuses et travailleurs immigrants (CTTI), à l’occasion du lancement du rapport Femmes sans statut en action : conditions de travail et santé, le 3 décembre 2025 à Montréal. Crédit photo: María Gabriela Aguzzi

Sara souhaite aller au-delà des considérations économiques. Si elle avait le ministre de l’Immigration devant elle, elle ne lui parlerait pas de lois, mais d’humanité.

« Je lui demanderais, par humanité, d’avoir de la compassion pour toutes les personnes dans notre situation… que cette vie est vraiment passagère », dit Sara. Et sa pétition est aussi pour les jeunes, pour son fils, afin qu’ils ne se consument pas dans cette « obscurité ».

« Ils [les politiciens] ont aussi des enfants… C’est ce que je leur demanderais… Nous sommes humains, qu’ils aient pitié de nous », conclut Sara.

En sortant du bâtiment, Cindy, Sara et toutes celles qui portaient ce jour-là un t-shirt avec le slogan « Femmes sans statut en action » se fondent dans la foule. Elles redeviennent invisibles. Pour plusieurs qui les côtoient, leurs connaissances, ce ne sont peut-être que des personnes qui nettoient un bureau ou s’occupent d’une personne âgée.

Mais le rapport laissé sur la table explique qui elles sont : une part essentielle et pourtant cachée de la ville, des femmes de chair, d’os et de dignité qui, malgré un système qui les invisibilise, persistent à exister.

*Cindy et Sara sont des prénoms utilisés au sein du Comité pour protéger l’identité de ces femmes.

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