Mémoire noire, jeunesse montréalaise – À la Maison d’Haïti, raconter l’esclavage pour se raconter soi
Maguy Metellus, Marie‑Denise Douyon, Gabriella Garbeau, Houmou et Andjelica Caméus. Photo: Nouri Nesrouche
19/2/2026

Mémoire noire, jeunesse montréalaise – À la Maison d’Haïti, raconter l’esclavage pour se raconter soi

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Chaque année, le Mois de l’histoire des Noirs ravive les discussions sur l’esclavage et le racisme vécus par les communautés noires. Mais au-delà des commémorations, une question persiste dans les familles : comment trouver les mots pour en parler aux enfants sans les écraser sous le poids de l’histoire ? Dans le quartier Saint-Michel, une soirée littéraire consacrée à ce sujet a réuni femmes afro-descendantes, parents et adolescents. Entre récits intimes, littérature jeunesse et performance artistique, la rencontre a mis en lumière les silences, les outils et les gestes de bienveillance par lesquels une communauté tente de donner des racines à ses enfants en contexte d’immigration.

Dans la salle du Centre des Arts de la Maison d’Haïti, un jeudi soir de février, des adolescents se mêlent aux parents, aux artistes et aux habitués des lieux. Sur scène, quatre femmes afro-descendantes prennent place autour d’une table. Le titre de l’activité – L’esclavage raconté à mon enfant – pourrait annoncer une conférence magistrale. Il s’agira plutôt d’un dialogue à voix multiples, traversé de silences, d’anecdotes intimes et de gestes artistiques. Au cœur des échanges : la transmission, ce fil fragile qui relie les générations de la diaspora noire.

« Yé mistikrik ! » (Est-ce que la cour dort ?) Avant même les premières questions, l’animatrice, Maguy Metellus, capte l’attention par un appel tiré des traditions orales haïtiennes. « Yé mistikrak ! » répond la salle en chœur. Non, la cour ne dort pas ! Avec sa voix grave et posée, Mme Metellus instaure un climat d’écoute et rappelle le cadre : la Biennale des femmes artistes afro-descendantes, un espace conçu pour la création, la rencontre et le dialogue entre les pratiques. Dans la salle, plusieurs jeunes Noirs sont venus en groupe. L’activité leur est explicitement adressée.

Sur scène, cinq fauteuils rouges disposés en demi-cercle tranchent avec le fond violet de l’écran, où s’affiche le titre de la table ronde. Les intervenantes sont assises à la même hauteur, micros en main ou carnet posé sur les genoux, dans une posture d’échange plutôt que de conférence. La lumière chaude accentue l’impression d’intimité, malgré la taille de la salle.

Des parcours pluriels, une même question

Autour de la table, les trajectoires diffèrent. Marie‑Denise Douyon est autrice et illustratrice ; elle est connue pour son travail visuel et éditorial. Gabriella Garbeau est autrice, éditrice et libraire. Houmou, poétesse et critique littéraire, anime des ateliers d’écriture destinés à de jeunes racisés à Québec. Andjelica Caméus, arrivée d’Haïti à l’adolescence, participe à un programme d’accompagnement pour jeunes femmes. Les âges, les accents et les expériences migratoires varient, mais une interrogation revient : comment parler de racisme et d’esclavage à ses enfants, et à quel moment ?

Les réponses se construisent par couches. Gabriella Garbeau rapporte que la maternité a changé son regard. « Devenir maman, ça m’a comme mis une nouvelle paire de lunettes », confie-t-elle. Elle évoque des « thèmes parapluies », comme la force, la résistance, la créativité – autant de portes d’entrée vers des réalités plus dures. « Je veux dire à mes enfants que leur histoire ne commence pas par un kidnapping », résume-t-elle, en faisant référence à la traite transatlantique et à l’enlèvement de populations entières, déplacées de force vers l’Amérique du Nord pour servir d’esclaves. Elle préfère, dit-elle, raconter aux jeunes que l’Afrique, le continent mère, a été la terre de royaumes, de cultures et de savoirs antérieurs à la traite. Les livres deviennent alors des outils, « un coffre à outils pour mes enfants », permettant d’amorcer les conversations.

Houmou, qui a grandi en France, décrit un angle mort dans la littérature destinée aux adolescents. « Il y a beaucoup de choses pour les enfants, beaucoup pour les adultes, mais très peu pour les ados », observe-t-elle. Sur les réseaux sociaux, elle présente donc des ouvrages d’auteurs afro-descendants pour remédier à ce manque. Elle raconte aussi la visite de l’île de Gorée, au Sénégal, un moment fondateur dans sa compréhension de l’esclavage ; une histoire, dit-elle, peu transmise au sein de sa propre famille, qui était « davantage portée vers le positif que vers la douleur mémorielle ».

Le silence, entre protection et héritage

Andjelica Caméus, elle, parle d’un silence différent. Née en Haïti, où elle a été élevée jusqu’à ses 13 ans, elle dit avoir grandi dans un environnement où la couleur de la peau ne structurait pas les rapports sociaux comme ici. « Avant de venir ici, je ne savais absolument rien du racisme », raconte-t-elle. Ce n’est qu’à son arrivée au Québec qu’elle en prend conscience. Elle rapporte un incident survenu dans une bibliothèque de Saint-Léonard, où une femme âgée l’accuse « d’envahir l’Amérique ». Elle n’en parle pas immédiatement à ses parents, par réflexe de protection inversée, pour ne pas les inquiéter, ne pas raviver des blessures. Le silence, dans ce cas, n’est pas l’oubli : il est un mécanisme de défense.

Cette idée revient aussi chez Marie-Denise Douyon, qui a approfondi cette réflexion en entrevue avec La Converse après la table ronde. Selon elle, la transmission ne s’oppose pas nécessairement au silence ; elle peut parfois le contourner ou le retarder. L’autrice distingue trois réalités observées chez les familles issues de l’exil ou de la migration. D’abord, le silence des parents eux-mêmes, souvent lié à des parcours marqués par la guerre, la dictature ou le génocide, et à un désir de protéger les enfants de souvenirs trop lourds. Ensuite, la question de l’âge : tous les récits ne peuvent être livrés au même moment, certains nécessitant une plus grande maturité émotionnelle. Enfin, le phénomène inverse, qui fait que l’enfant passe sous silence des expériences discriminatoires pour ne pas blesser ses parents. Dans tous les cas, précise-t-elle, il ne s’agit pas d’un refus de transmission, mais d’un ajustement. « C’est plus un mécanisme de protection », résume-t-elle.

Pour Marie-Denise Douyon, cet équilibre demeure essentiel, car « savoir d’où tu viens pour savoir où tu t’en vas » constitue, selon elle, une base identitaire qui aide les jeunes à affronter les discriminations et à se situer dans des sociétés où ils sont souvent perçus comme minoritaires.

Raconter autrement : animaux et métaphores

La littérature jeunesse apparaît comme un terrain privilégié pour ces discussions. Marie-Denise Douyon présente son album La traversée de Manmzèl Gougousse, où l’esclavage est raconté par l’intermédiaire du personnage d’une mangouste arrachée à sa forêt. Le choix de l’animal, explique-t-elle, vise à éviter la stigmatisation et à déplacer le regard. La métaphore permet d’aborder la traite transatlantique sans attribuer des visages humains à des caricatures héritées de l’histoire coloniale. Le récit convoque la peur, mais aussi la dignité et l’espoir.

De son côté, Gabriella Garbeau évoque son livre Grann et moi, l’été de mes 11 ans, l’histoire d’une préadolescente confrontée aux préjugés sur Haïti à l’école et invitée par son père à découvrir le pays par elle-même. Le voyage agit comme contre-récit aux images médiatiques dominantes. Les deux œuvres partagent le même souci : offrir aux jeunes des points d’appui narratifs pour se situer.

La danse comme vecteur de transmission

Avant et après la discussion, la danse fait écho à la réflexion. La chorégraphe Shérane Figaro et sa fille, l’interprète Aurélie Ann Figaro, présentent une performance mêlant classique, contemporain et traditions haïtiennes. D’emblée, la danse apparaît comme un vecteur de mémoire et de transmission. Les gestes lents et sobres donnent forme à un dialogue intergénérationnel, illustrant la transmission des savoirs, le mentorat et la continuité culturelle.

Le public, silencieux et attentif, semble suspendu à chaque geste, chaque pli des corps des danseuses. Il y a une communion silencieuse : les regards suivent les mouvements comme on suit une histoire, et les respirations semblent s’accorder aux rythmes hybrides de la scène. À la fin, un murmure d’admiration fait place à des applaudissements nourris, témoignant de la résonance profonde entre les artistes et ceux qui les regardent.

Des maisons pour se reconnaître

Plusieurs participantes soulignent l’importance des lieux communautaires. Pour Andjelica Caméus, « la Maison d’Haïti, c’est vraiment un pilier », et franchir sa porte a été pour elle synonyme de « rentrer chez soi ». Elle raconte avoir pu y parler de situations délicates qu’elle n’osait pas aborder en famille, notamment des risques liés à l’usage d’Internet. Des « bravos » fusent dans la salle, notamment pour l’intervenante qui a su écouter la jeune Andjelica. Pour sa part, Houmou, qui vit à Québec, note l’absence d’infrastructures comparables dans sa ville et l’effet structurant que peuvent avoir ces espaces sur les jeunes en quête de repères.

Dans la salle, une mère prend le micro. Son fils, aujourd’hui adulte, n’a compris le caractère raciste de certaines expériences que des années après les avoir vécues. Le temps, suggère-t-elle, fait parfois émerger les mots qui manquaient sur le moment. Cette temporalité différée traverse toute la soirée : raconter, c’est moins « tout dire » qu’« ouvrir un chemin ».

Un moment de communauté

Au fil des interventions, la transmission apparaît plus comme un outil pour habiter le présent que comme un devoir mémoriel. Dans un contexte où les jeunes noirs grandissent souvent entre plusieurs référents culturels, l’accès à une histoire plurielle (africaine, caribéenne, diasporique) contribue à consolider leur identité. Les intervenantes n’éludent pas la douleur, mais refusent qu’elle soit l’unique porte d’entrée. Elles privilégient des approches graduelles : littérature jeunesse, métaphores accessibles aux enfants, discussions adaptées à l’âge, performances artistiques et échanges intergénérationnels. L’objectif n’est pas d’édulcorer l’histoire, mais de la rendre compréhensible sans la rendre écrasante.

Plus qu’un événement littéraire, la rencontre laisse l’impression d’un moment de communauté, un espace où l’on a parlé d’histoire, mais surtout d’appartenance. Dans cette chaleur simple et généreuse, la transmission ne ressemble plus à une leçon : elle devient un geste ordinaire, presque familial, qui se prolonge bien après les derniers mots.

L’actualité à travers le dialogue.
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