L’arrestation du président vénézuélien Nicolás Maduro par les forces américaines, au terme d’une opération militaire menée à Caracas dans la nuit du 2 au 3 janvier, a provoqué une onde de choc diplomatique mondiale. À Montréal, cette intervention ravive aussi des souvenirs bien précis. Pour des immigrants originaires d’Amérique latine ou du Moyen-Orient installés au Québec après avoir subi des guerres, des coups d’État ou des occupations étrangères, l’offensive américaine au Venezuela s’inscrit dans une longue histoire d’ingérence. De la doctrine Monroe à sa réactivation par Donald Trump, retour sur deux siècles d’interventionnisme américain, et sur la manière dont ces décisions géopolitiques continuent de résonner jusque dans le parcours migratoire de personnes qui se sont installées ici.
À des milliers de kilomètres de Caracas, l’intervention américaine au Venezuela vient raviver des expériences vécues par plusieurs immigrants installés à Montréal, des immigrants originaires de pays marqués par des décennies d’ingérence étrangère. Pour eux, l’opération menée par Washington ne relève pas seulement de l’actualité internationale, mais d’une mémoire intime et collective.
Pour Carolina Echeverria, Chilienne installée au Québec, le 3 janvier 2026 renvoie à une enfance et à une jeunesse vécues sous la dictature qui a suivi le coup d’État de 1973.
« J’avais neuf ans au moment du coup d’État. Toute mon adolescence, ma jeunesse, ma vie d’étudiante, ça s’est passé pendant la dictature de Pinochet », raconte-t-elle en évoquant une période marquée par la peur, les restrictions et la violence politique. « Je n’ai pas vécu une jeunesse normale. Sortir le soir avec des amis, s’exprimer librement… tout était plus difficile. Ce sont des choses qu’on n’oublie jamais. Les cruautés, la peur, ça marque à vie. »
Issue d’une famille de droite, la jeune Echeverria quitte le pays à 21 ans, dès qu’elle atteint l’âge légal de la majorité à l’époque. Mais elle décrit malgré tout une forme d’exil intérieur. « À l’université, j’avais peur pour ma vie. J’étais incapable de formuler mes propres pensées. Quand la pensée de la famille ou du régime s’impose, ça crée un autre type de fissure, un autre exil. »
Face à l’opération américaine au Venezuela, elle refuse toute comparaison directe avec le Chili des années 1970. « Le Chili était une démocratie avant le coup d’État. On avait choisi notre président librement (Salvador Allende, ndlr). Le Venezuela vit une crise profonde, avec des millions de personnes parties à l’étranger. Ce n’est pas comparable. » Elle voit toutefois un point commun : « Les États-Unis se permettent de gérer les affaires des autres pays depuis toujours. Ils l’ont fait en Iran, au Chili, en Argentine, au Pérou, en Bolivie. Ils ont semé des dictatures dans toute l’Amérique latine. »
Mme Echeverria, membre du collectif Crear Poder Popular, estime que ces interventions ont durablement freiné le développement du continent. « Ils ont renvoyé nos pays 50 ans en arrière. Il a fallu des décennies pour reconstruire ce qui avait été détruit. » Aujourd’hui, elle dit observer un monde où « la loi et les droits n’existent plus ». « Le plus fort fait ce qu’il veut. »
Des traumatismes durables
Ce sentiment fait écho au parcours de Salam El Mousawi, Irakien arrivé au Canada en 1990, un mois avant le déclenchement de la première guerre du Golfe. Depuis Montréal, il a suivi les bombardements de son pays, d’abord durant la première guerre du Golfe, et ensuite en 2003, au cours du cycle d’interventions entrepris par l’armée américaine à la suite du 11 Septembre.
Selon lui, l’objectif principal de l’intervention était clair : « Le contrôle du pétrole. L’Irak possède parmi les plus grandes réserves au monde de pétrole. Les armes de destruction massive, la sécurité, c’était des prétextes, c’était fallacieux. » Il établit, par ailleurs, un parallèle avec le Venezuela, qu’il décrit comme « stratégique » pour Washington.
Les deux guerres américaines en Irak ont aussi permis aux États-Unis de s’installer militairement et durablement dans la région : « Ils ont donc établi des bases au Koweït pour mener des attaques continues, en Arabie saoudite et dans d’autres pays, notamment entre Bahreïn et le Qatar », explique M. El Mousawi.
Les conséquences de ces interventions, poursuit-il, ont été immenses. « Les victimes se comptent par dizaines, par centaines de milliers ! Et les guerres ont produit d’autres guerres. Al-Qaïda, puis Daech. Les Américains étaient présents, mais ils ont laissé faire pour faire pression sur le peuple irakien. » Il rappelle que les États-Unis soutenaient Saddam Hussein avant de le renverser, notamment en lui fournissant des armes et du renseignement.
Si Salam El Mousawi reconnaît que l’Irak s’est ensuite reconstruit progressivement, il insiste sur le caractère durable du traumatisme. « Ils sont toujours là. La plus grande ambassade américaine au monde se trouve à Bagdad. Leur présence est constante. » Pour lui, les interventions américaines ont fait subir une violence disproportionnée à des peuples incapables de se défendre à armes égales.
Les deux immigrants installés à Montréal soulignent enfin l’incompréhension persistante, au Canada, des réalités vécues dans leurs pays d’origine. « Les gens confondent information et vérité », estime Carolina Echeverria. Salam El Mousawi évoque, lui, une couverture médiatique qui réduit souvent ces pays à des « zones à problèmes », légitimant a posteriori les interventions. À Montréal, leurs récits rappellent que, derrière les doctrines et les opérations militaires, ce sont des sociétés entières qui portent encore les stigmates de décisions prises ailleurs.
Regards vénézuéliens : entre soulagement et méfiance
Journaliste vénézuélien installé au Canada depuis 2014, Rafael Ocio Cabrices est rédacteur en chef du média Caracas Chronicles. Opposant de longue date au régime chaviste, il dit avoir appris « immédiatement » l’incursion militaire américaine au Venezuela et l’arrestation de Nicolás Maduro et de son épouse, Cilia Flores.
S’il reconnaît que l’opération du 3 janvier s’inscrit dans un contexte de pressions croissantes exercées par Washington (sanctions, inculpations, présence militaire dans les Caraïbes), Rafael Ocio Cabrices souligne le décalage entre les justifications américaines et les attentes de la population vénézuélienne.
« Du point de vue américain, Maduro est à la tête d’un trafic de drogue. Pour nous, Vénézuéliens, les principales raisons pour lesquelles il devrait être en prison sont la torture, l’enlèvement et le meurtre de milliers de personnes, de manifestants pacifiques. »
Même parmi les partisans du régime, dit-il, la responsabilité de Maduro dans l’effondrement du pays est largement reconnue. « Maduro et ses collaborateurs sont responsables de la dégradation des conditions de vie et de l’effondrement humanitaire et économique qui a provoqué l’émigration massive d’un quart de la population vénézuélienne en moins de 10 ans. » Lui-même ne peut plus retourner au Venezuela : son passeport a été annulé, dit-il, et nombre de ses collègues ont été agressés ou contraints à l’exil.
En dépit du recul dont il est capable en tant que journaliste, les questions auxquelles répond M. Cabrices font remonter à chaque fois un flot d’émotions, qui deviennent rapidement visibles sur son visage. Interrogé à savoir si les Vénézuéliens peuvent faire confiance au gouvernement américain de Donald Trump pour répondre à leurs aspirations et leur permettre de s’épanouir dans la démocratie et la liberté, il marque un temps de réflexion avant de reprendre la parole. « J’ai beaucoup de mal à croire qu’un dirigeant comme Donald Trump, qui menace la démocratie dans son propre pays, se soucie de promouvoir la démocratie ailleurs », affirme-t-il.
Il constate néanmoins que, depuis le 3 janvier, le régime chaviste commence à s’effondrer. « Au moment où nous enregistrons cette vidéo, des prisonniers politiques sont enfin libérés », rapporte M. Cabrices. Une évolution qu’il aurait jugée impensable auparavant.
De Monroe à « Don-roe »
Énoncée en 1823 par le président James Monroe, la doctrine Monroe visait à empêcher toute ingérence européenne dans la zone des Amériques, en contrepartie d’un engagement américain de non-intervention en Europe. Conçue d’abord comme une stratégie défensive, elle est progressivement devenue un outil central de la politique d’influence des États-Unis en Amérique latine.
Au début du XXᵉ siècle, le président Theodore Roosevelt élargit la portée de cette doctrine, autorisant Washington à intervenir dans les pays jugés instables afin de préserver l’ordre et les intérêts américains. Cette interprétation servira de fondement à de nombreuses interventions militaires et politiques dans la région.
Un siècle plus tard, Donald Trump s’inscrit dans cette continuité en invoquant la doctrine Monroe pour justifier l’arrestation de Nicolás Maduro, allant jusqu’à parler d’une « doctrine Don-roe ». Pour plusieurs politologues, ce glissement ne constitue pas une rupture, mais une réaffirmation : la doctrine Monroe ne sert plus à contenir des puissances extérieures, mais à légitimer une domination directe, au nom de la sécurité, de l’énergie et des intérêts stratégiques américains.
Panorama des interventions américaines
L’opération au Venezuela s’inscrit dans une longue histoire de projection de puissance américaine. À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis s’imposent comme une puissance économique et militaire globale et multiplient les opérations pour défendre ce qu’ils définissent comme leurs intérêts stratégiques.
Parmi les interventions directes d’envergure figurent la guerre du Vietnam (1960-1975), l’invasion du Panama en 1989 et la destitution de Manuel Noriega, ou encore les guerres en Irak en 1990 et en 2003. À la suite des attentats du 11 septembre 2001, Washington engage des opérations militaires en Afghanistan, en Irak, en Syrie, en Libye et dans d’autres pays. Selon le Cost of War Project de l’Université Brown, ces interventions réalisées à la suite du 11 Septembre ont entraîné environ 4,5 millions de morts directes et indirectes.
Parallèlement, les États-Unis ont mené de nombreuses interventions indirectes. La CIA a participé au renversement de gouvernements en Iran (1953), au Guatemala (1954) et au Chili (1973), en plus de soutenir des forces armées locales en Amérique centrale durant les années 1980. Ces ingérences ont durablement marqué les trajectoires politiques et sociales de plusieurs régions.
3 janvier 2026 : l’onde de choc
Le 3 janvier 2026, les forces armées américaines ont lancé une opération militaire sur Caracas, bombardant plusieurs sites stratégiques avant de capturer et d’exfiltrer le président Nicolás Maduro et son épouse. Washington a justifié cette intervention contre un État souverain par la lutte contre le « narco-terrorisme », des accusations examinées lors d’un procès tenu à New York le 5 janvier.
L’opération a suscité une vague de condamnations internationales lors d’une réunion d’urgence du Conseil de sécurité de l’ONU. Le secrétaire général António Guterres a rappelé que le recours à la force viole la Charte des Nations unies. La Russie et la Chine ont exigé la libération de Maduro, et plusieurs pays d’Amérique latine ont exprimé leur inquiétude face à une résurgence des ingérences dans la région. En clôture des échanges, le Danemark a insisté sur l’inviolabilité des frontières, alors que Donald Trump répétait ses menaces d’annexion du Groenland.
L’appétit expansionniste américain résonne aussi au Canada, où la réitération par le président Trump de faire du pays le « 51ᵉ État » des États-Unis suscite des inquiétudes sur les visées de Washington et la place du droit international dans les relations entre alliés. Des craintes ravivées par l’intervention au Venezuela.
Entre espoir et prudence
Cette opération marque le moment pivot d’une politique qui a de profondes racines, mais qui donne cette fois des sueurs froides à de nombreuses nations qui constatent le glissement des États-Unis en dehors du droit international. Malgré tout, pour Rafael Ocio Cabrices, il s’agit aussi d’un moment d’espoir pour son peuple, le journaliste insistant sur les priorités exprimées par une large partie de la population vénézuélienne. « Pour nous, l’exode est un traumatisme. Pouvoir revenir et revoir nos familles est plus urgent que la démocratie. »
Malgré l’incertitude, il dit entrevoir une possibilité. « Les Vénézuéliens ont désormais des raisons d’espérer », estime-t-il, à condition que la transition se fasse sans vengeance. « La justice n’est pas la vengeance, et la violence ne peut pas être la solution. »

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