Communauté musulmane du Québec : après la mémoire, l’organisation
Plusieurs personnes se sont rassemblées à Montréal pour honorer la mémoire des victimes de l’attentat du 29 janvier 2017 à Québec Photo: Ali Noor
7/2/2026

Communauté musulmane du Québec : après la mémoire, l’organisation

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Le silence dure quelques secondes de plus que prévu dans la salle, comme si l’auditoire hésitait à applaudir. Ce 29 janvier 2026, lors de la soirée de commémoration organisée par la Ville de Québec en mémoire des victimes de l’attentat de 2017, Aymen Derbali prend la parole devant près de 150 personnes. Survivant de cette tragédie, atteint par sept balles tirées par le pistolet Glock du terroriste, Aymen annonce publiquement pour la première fois son implication formelle dans l’organisation des commémorations et sa volonté d’intensifier son engagement pour la défense des droits des musulmans. « Le devoir de mémoire, c’est aussi combattre la cause de la tragédie », explique-t-il à La Converse, établissant un parallèle entre la lutte contre l’islamophobie et l’engagement que suscite la perte d’un proche face à une maladie. Dans la salle, plusieurs hochent la tête en signe d’acquiescement. Cette année, au-delà du recueillement, un autre mot traverse les discours : union. Autour des chaises encore alignées, la salle du conseil de circonscription de Sainte-Foy s’anime déjà de conversations croisées. Officiels, familles de victimes, membres de la communauté musulmane et amis de longue date échangent dans une atmosphère étonnamment légère, faite de poignées de main prolongées, de sourires timides et d’accolades retenues. La solennité laisse peu à peu place à une forme de chaleur partagée. Reportage

De la mémoire à l’engagement

Neuf ans après l’attentat qui a coûté la vie à six fidèles de la grande mosquée de Québec, la commémoration demeure un moment chargé d’émotion. Mais elle est aussi, pour certains, un point de bascule. « Cette année, ce qui est différent, c’est que je suis maintenant membre du comité d’organisation », explique Aymen Derbali en entrevue. Autour de lui, d’autres blessés s’activent, dit-il, citant notamment Nizar Ghali et Saïd Akjour. « Il faut s’ouvrir encore plus, faire encore plus d’efforts pour passer le vrai message. »

Au Québec depuis 2001, M. Derbali a insisté, dans son allocution, sur le profil des victimes : « Des pères de famille, des bons travailleurs, des personnes actives dans la société qui ont choisi le Québec pour fonder leur famille. »

S’il désigne explicitement l’islamophobie comme le moteur de cette tragédie, il insiste aussi sur ce qu’il décrit comme une méconnaissance persistante de l’islam dans l’espace public. Pour lui, l’engagement répond à une logique simple : « Quand quelqu’un meurt d’une maladie, on s’implique dans une fondation pour combattre cette maladie. Ici, la cause, c’est l’islamophobie. »

Le lendemain, un documentaire projeté dans le cadre des activités de commémoration ravive des souvenirs encore vifs. Sur l’écran, les visages des survivants et des proches des victimes se succédaient, entre récits de pertes irréversibles et témoignages d’un élan de solidarité venu de toute la société québécoise après l’attentat. Dans la salle, plusieurs spectateurs essuient discrètement leurs larmes, tandis que d’autres hochent la tête lorsque certains intervenants évoquent leur frustration face à des mesures jugées insuffisantes pour prévenir les actes islamophobes.

« Présenter un visage unique »

L’appel à l’engagement individuel trouve un écho plus large au sein de la communauté, notamment parmi ses leaders, à l’image de Boufeldja Bouabdallah, cofondateur de la grande mosquée de Québec.

Nous le rencontrons dans un café-restaurant situé juste en face de la Grande Mosquée de Québec, une adresse qu’il fréquente régulièrement. Il termine une soupe fumante lorsque nous arrivons, s’essuie les mains, sourit largement et s’excuse presque de nous faire attendre quelques secondes. La conversation débute sans formalisme, entre deux salutations adressées à des habitués qui passent près de la table. Pour M. Bouabdallah, la nécessité de l’union dépasse le symbole. Elle relève de la capacité collective à se faire entendre. « On n’a jamais présenté un visage unique », affirme-t-il, évoquant des prises de position dispersées et des pétitions lancées séparément.

Pourtant, au fil des années, le poids démographique de la population musulmane a augmenté. Selon les données du recensement de 2021, elle représente 4,9 % de la population canadienne, soit près de 1,8 million de personnes, dont près du tiers sont nées au pays. Au Québec, cette proportion atteint 5,1 %, soit plus de 420 000 personnes.

C’est aussi durant ces années de croissance que la communauté musulmane du Québec s’est sentie ciblée par une série de lois jugées attentatoires à ses droits et libertés. Le sursaut que manifestent aujourd’hui les leaders de la communauté s’explique par le besoin de s’extirper de cette posture de maillon faible.

Pour Boufeldja Bouabdallah, l’appel à l’union répond d’abord à un constat d’impuissance accumulée au fil des débats législatifs récents, notamment la loi sur la laïcité. Et celles dites de renforcement de la laïcité. Selon lui, l’absence de coordination a empêché la communauté de peser réellement sur certaines décisions politiques. « On n’a pas pu changer le cours de certains articles parce qu’on n’était pas unis », affirme-t-il, évoquant des pétitions dispersées et des interventions menées « chacun de son côté ». Dans un système où « ça fonctionne aussi avec la masse », poursuit-il, l’enjeu n’est pas seulement symbolique : « Quand soixante mille personnes parlent d’une seule voix, on ne peut pas les balayer. » L’union devient ainsi, à ses yeux, une condition pour « montrer qu’on est des gens capables » et disposer d’un interlocuteur reconnu auprès des autorités.

Selon lui, l’enjeu n’est pas seulement religieux, mais également organisationnel et civique. Il parle de compétences sous-utilisées (avocats, cadres, diplômés) et d’une crainte héritée des pays d’origine face à l’autorité étatique. « On a toujours peur de l’État, comme s’il avait un bâton. Mais ici, l’État obéit à des lois. » Refusant de parler frontalement d’immaturité politique, il évoque plutôt « un héritage » qui se dissipe progressivement. « Avant, on ne disait rien. Maintenant, les gens disent. Il y a une évolution. »

Dépasser les clivages

Cette lecture de la situation trouve un écho appuyé chez Samira Laouni, cofondatrice de la Semaine de sensibilisation musulmane, qui situe l’origine de la dispersion bien en amont des récents débats. Arrivée au Québec à la fin des années 1990, elle dit avoir observé très tôt des divisions internes, alors même que la présence musulmane était numériquement plus faible. « La division sunnites-chiites était flagrante, et même chez les sunnites, elle existait entre écoles juridiques, puis entre nationalités : Marocains, Algériens… » 

Pour elle, cette fragmentation relève d’un conditionnement ancien. « On a grandi dans les “d’où tu viens”. C’est une division qu’on nous a inculquée, qui est héritée notamment de la colonisation. » Elle estime que les tensions politiques des pays d’origine continuent à être importées au Québec « comme si on allait régler ici les problèmes de là-bas » ; une logique qu’elle juge contre-productive pour des personnes ayant justement quitté ces contextes.

Au-delà des clivages identitaires, Samira Laouni parle aussi de mécanismes organisationnels. Elle évoque une « concurrence pour se faire une place » entre organismes et leaders communautaires, qu’elle dit avoir vécue de l’intérieur lors de la mobilisation contre la Charte des valeurs de 2011 à 2013. « À chaque fois, c’était : qui va prendre la parole, quel organisme sera en tête, alors qu’on était réunis sous un même chapeau ! » À cela s’ajoutent, selon elle, des dynamiques patriarcales et un déficit de culture de gouvernance partagée (respect du tour de parole, écoute, méthodes de réunion), qu’elle qualifie de « b. a.-ba » du fonctionnement collectif. L’autocritique est donc nécessaire, pour elle, afin de dépasser les logiques d’ego institutionnel et apprendre à travailler ensemble.

Elle insiste également sur l’importance de la participation citoyenne et politique locale, estimant que la visibilité ne doit pas se limiter aux moments de crise ou de commémoration.

Une diversité de voix, une même préoccupation

Pour Boufeldja Bouabdallah comme pour Samira Laouni, l’union ne signifie pas l’uniformité culturelle ou religieuse, mais la capacité à dépasser les appartenances d’origine et les rivalités d’organismes pour agir sous une même bannière lorsque les enjeux touchent l’ensemble de la communauté. L’un insiste sur le poids du nombre et la citoyenneté active, l’autre sur l’introspection et les méthodes de travail. Deux diagnostics convergents qui décrivent moins une absence de volonté qu’une difficulté persistante à transformer la diversité interne en force collective visible.

Dans un article précédent, consacré à la sécurité des mosquées de Québec, neuf ans après l’attentat, plusieurs intervenantes et intervenants, rencontrés par La Converse, ont pointé du doigt une multiplication des agressions et micro-agressions islamophobes aussi bien dans l’espace public que sur les réseaux sociaux. 

Lors d’un panel organisé dans le cadre des commémorations et ayant pour thème « L’union dans l’action », Eduardo Alves Dos Anjos, un Brésilien converti à l’islam, a évoqué l’idée que le traitement réservé aux minorités constitue « un thermomètre de la société », plaidant pour une approche fondée sur le dialogue et la reconnaissance mutuelle.

Autre panéliste et survivant de l’attentat, Mohamed El Hafid a abordé la question sous l’angle des biais cognitifs et des mécanismes de polarisation, insistant sur l’influence des discours publics et des inégalités socio-économiques dans la formation des perceptions. Conscients des enjeux, tous deux ont souligné la nécessité d’articuler « unité interne » et « ouverture externe ».

Dans la salle, la diversité du public frappe presque autant que celle des intervenants. Des femmes voilées côtoient d’autres qui ne le sont pas, des visages familiers de la communauté échangent avec des voisins venus « simplement être là ». Parmi eux, une femme pasteure participe aux discussions. Cette présence plurielle donne aux échanges une tonalité moins défensive que dialogique. Le mot amour revient souvent.

L’union par le concret : la Table de concertation

Au-delà des mots, cette volonté d’unité se traduit par des structures. La Table de concertation des organisations musulmanes du Québec (TCOM), qui regroupe une quinzaine de mosquées et d’organismes, occupe une place centrale dans ce type de dynamique. Créée au début des années 2010, elle a récemment annoncé amorcer un nouveau chapitre de son évolution, visant une reconnaissance juridique officielle.

Dans un communiqué publié en janvier, la TCOM parle d’un « engagement résolument tourné vers l’action », avec l’adoption d’une mission, d’une vision et d’une feuille de route structurées autour de trois axes : la gouvernance, la cohésion interne et l’impact externe. L’objectif affiché ? Renforcer la cohésion entre ses membres et assurer « une présence structurée, légitime et constructive dans l’espace public ».

Intervenant au nom de la TCOM lors du panel cité plus haut, Souheil Hassine a décrit l’organisme comme un espace de cohésion entre une quinzaine de mosquées de différentes régions, notamment de Québec, de Rimouski et de Rivière-du-Loup. La TCOM a contribué à « gérer la crise qui a suivi l’attentat » et la pandémie, tout en parlant « d’une seule voix » aux autorités et aux médias, a-t-il souligné. La TCOM a également participé à la rédaction de mémoires déposés dans le cadre de débats législatifs, illustrant ainsi sa volonté d’inscription dans les mécanismes institutionnels existants.

Désir de citoyenneté ordinaire, fragilité de la reconnaissance

Retour à la commémoration officielle au siège du conseil de Sainte-Foy. Ce soir-là, Aymen Derbali est resté jusqu’aux derniers départs, discutant avec chacun malgré la fatigue visible. Atteint de tétraplégie à la suite des balles reçues en 2017, il répond aux sollicitations avec patience, le sourire constant. Il a le sourire facile et une présence affable, donnant à voir une forme de résilience silencieuse qui dépasse sa seule trajectoire personnelle. 

Entre les notes universelles d’un trio à cordes féminin, son engagement esquisse l’idée d’une mémoire qui ne se limite plus au souvenir, mais cherche désormais des formes concrètes d’action.

C’est précisément cette articulation entre expérience vécue et reconnaissance publique qui se retrouve bousculée quelques jours plus tard. Le 4 février, au moment où nous terminons cet article, le gouvernement canadien annonce l’abolition du poste de représentante spéciale chargée de la lutte contre l’islamophobie, créé par le gouvernement de Justin Trudeau en janvier 2023, et confié à Amira Elghawaby. Pour plusieurs acteurs communautaires, l’existence même de cette fonction constituait un signal institutionnel, sinon une réponse suffisante, du moins une reconnaissance formelle d’un phénomène que beaucoup estiment encore sous-nommé dans l’espace politique.

Entre la volonté d’organisation exprimée lors des commémorations, les appels à l’unité et la disparition d’une fonction fédérale consacrée à cette lutte, un même fil demeure : celui d’une citoyenneté ordinaire que plusieurs disent vouloir exercer pleinement, tout en constatant que la reconnaissance institutionnelle des réalités qu’ils nomment reste, elle, fragile.

L’actualité à travers le dialogue.
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