La salle du conseil d’arrondissement de Rivière-des-Prairies–Pointe-aux-Trembles est pleine ce soir du 3 février. Des familles, des étudiants, quelques retraités, des organismes communautaires. Les chaises sont vite occupées, des gens restent debout au fond. L’ambiance est calme, presque cérémonielle. On se salue, on chuchote, on attend. Rien de tapageur, rien de revendicateur. Pourtant, c’est bien d’un enjeu politique qu’il s’agit : le transport collectif dans l’est de Montréal. Au pupitre, des jeunes prennent la parole et ouvrent la séance par le dépôt officiel d’un avis intitulé « Oubliés au terminus : le réseau qui tourne le dos aux jeunes de l’est ». Dans la salle, plusieurs hochent la tête. Les visages sont attentifs. Ici, la question de la mobilité n’est pas abstraite. Elle se vit au quotidien, dans les correspondances manquées, les autobus pleins qui passent sans s’arrêter, les trajets qui s’étirent sur des heures. Reportage
L’avis du Conseil jeunesse de Rivière-des-Prairies–Pointe-aux-Trembles (RDP-PAT) dresse un portrait détaillé des déplacements dans ce vaste arrondissement situé à l’extrémité est de l’île. Le document évoque un enclavement territorial, des correspondances multiples, des fréquences de passage irrégulières et des temps de trajet supérieurs à la moyenne montréalaise.
Le constat s’articule autour de trois axes : l’entrave à la participation économique des jeunes, l’exclusion sociale découlant du déficit de mobilité et la perpétuation des inégalités en matière d’accès à l’éducation.
Ce que le document présente en tableaux et en données statistiques, Alexandre Fabien Gagné, co-président du Conseil jeunesse, le résume par une simulation de trajet. Il énumère les différentes étapes du trajet d’un étudiant de Pointe-aux-Trembles qui doit se rendre à l’Université de Montréal : autobus jusqu’au métro Honoré-Beaugrand, ligne verte jusqu’à Berri-UQAM, ligne orange jusqu’à Jean-Talon, puis ligne bleue jusqu’au campus. « Généralement, c’est une heure et demie. Minimum », dit-il.
Il ajoute, avec un sourire qui se veut léger : « Moi, je suis chanceux. Je n’ai pas à changer deux fois de ligne de métro. Ça me prend juste une heure et demie ! »
Dans l’avis, une comparaison revient comme un symbole : dans certains cas, il peut être plus rapide de se rendre en voiture de Rivière-des-Prairies à l’Université du Québec à Trois-Rivières que de rejoindre l’Université de Montréal en transport collectif.
Des jeunes qui se mobilisent
La soirée du 3 février marque une étape. Le Conseil jeunesse ne se contente pas de déposer un avis devant le conseil d’arrondissement : ce document dénonce une situation préoccupante et interpelle le gouvernement de Québec avec l’appui des députés Pablo Rodriguez, Marc Tanguay et Paul St-Pierre Plamondon. Il apporte, en outre, son soutien à une pétition adressée au gouvernement fédéral.
Le maire de l’arrondissement, Denis Pelletier, est présent. Devant l’assistance, il salue « le travail exceptionnel » des jeunes et leur capacité à formuler une vision. Dans son discours, il insiste sur le caractère concret de la mobilité : l’accès au savoir, au travail, aux activités sportives, aux services essentiels.
En entretien, M. Pelletier élargit le propos : « Ça fait des décennies qu’on le dit. Les gens de l’est paient leurs taxes comme tout le monde, mais on n’a pas la rapidité pour se rendre au métro. » Il évoque des autobus bondés, des fréquences de passage espacées, des voies réservées qui ne le sont pas toujours.
Le dépôt formel de l’avis a lieu autour de 19h, en ouverture du conseil d’arrondissement. La mission est confiée à Alexandre Fabien Gagné, qui salue brièvement l’assistance et dépose le document sur le bureau du secrétariat de la séance, sous les applaudissements de la salle et les regards fiers de ses collègues et invités qui, à ce moment, se tiennent derrière la table du conseil. Un moment historique, que le co-président prolonge en prononçant un discours de circonstance.
En réponse à l’initiative des jeunes, le maire s’est engagé à porter les demandes et les préoccupations du Conseil jeunesse à l’attention des partenaires municipaux, métropolitains et provinciaux avec lesquels il dit collaborer activement. Questionné par La Converse à savoir si une rencontre est planifiée prochainement entre le conseil municipal et les instances de mobilité (STM, ARTM, etc.), le maire répond que ce n’est « pas encore prévu », mais que « cela fait partie de notre travail dans les prochains jours de planifier une telle rencontre »,
Pour lui, l’urgence se situe sur deux plans : à long terme, une ligne structurante rapide vers le centre-ville ; à court terme, une augmentation des fréquences de passage des autobus. « Quand vous attendez 45 minutes ou une heure, ce n’est pas évident. »
Une salle pleine, des voix posées

La soirée a lieu à la Maison du citoyen, qui abrite aussi le siège de la municipalité. La salle bondée donne à l’événement un air solennel, presque inédit pour certains. Comme si l’assemblée découvrait sa propre capacité à se rassembler autour d’un enjeu commun.
Avant de se présenter devant le conseil municipal, les organisateurs ont animé un panel de réflexion qui a permis à des actrices et acteurs communautaires, des citoyennes et citoyens, des jeunes et des élus politiques d’explorer la problématique du transport en analysant ses différentes dimensions et répercussions sur le quartier.
Ce qui frappe, ce soir-là, c’est le contraste entre l’importance du sujet et la retenue des échanges. Les participants prennent la parole sans hausser le ton. Plusieurs se connaissent, se croisent dans le quartier, partagent les mêmes lignes d’autobus. Les jeunes organisateurs, quant à eux, veillent attentivement à la réussite de leur événement et communiquent du regard pour apporter les retouches nécessaires.
À l’aise devant le micro, la co-présidente du Conseil jeunesse, Darlene Jean-Jacques, souligne le fait que l’enjeu dépasse largement les simples désagréments logistiques. Elle-même étudiante, elle affirme vivre « la réalité du transport d’arrondissement jour après jour », mais insiste surtout sur les répercussions collectives observées dans ses échanges avec d’autres jeunes.
« Dans chaque opinion, dans chaque expérience de vie des jeunes, il y a toujours quelque chose par rapport au transport. Le manque de mobilité les place dans des positions vulnérables », explique-t-elle, évoquant un constat qui est revenu de manière récurrente dans le cadre de l’étude menée par le Conseil.
Un problème intergénérationnel
Si la mobilisation part de la jeunesse, elle trouve un écho chez les aînés. Gaëlle Noël, présidente de l’Association québécoise de défense des droits des personnes retraitées et préretraitées (AQDR) Pointe-de-l’Île, décrit des déplacements qui deviennent complexes pour ce groupe de la population. « Pour aller à un rendez-vous médical, on réserve parfois la journée complète », explique-t-elle devant une assistance attentive. Les fréquences de passage espacées des bus de la STM entraînent des retards, parfois la perte d’un rendez-vous difficile à obtenir.
Il est vrai, reconnaît-elle, que la gratuité du transport est aujourd’hui garantie pour les personnes âgées, mais ce gain, obtenu après des années de revendications, ne règle pas la question de la fréquence. « Le problème, c’est toujours la fréquence », répète-t-elle.
Elle évoque aussi l’isolement. « Nos enfants ont eu des choix à faire : rester ici et se taper trois heures de transport par jour ou partir étudier ailleurs. » Selon elle, le départ des jeunes a des répercussions sur le soutien familial des aînés. « On ne peut pas garder nos jeunes plus proches de nous. Dans l’est de Montréal, beaucoup de personnes sont isolées parce que les jeunes sont partis à l’extérieur. »
Entre mobilité et sécurité
La question du transport déborde aussi sur celle de la sécurité urbaine. Panéliste invité à la soirée, Antoine Riguère est un agent de mobilisation à Rivière-des-Prairies. Impliqué dans un projet lié à la prévention, il suscite une réaction immédiate à l’annonce de son nom, signe d’une popularité qui dépasse largement le seul public jeunesse. Prenant la parole, il établit un lien direct entre mobilité et vulnérabilité des jeunes.
Il parle des difficultés à accéder aux loisirs, des déplacements compliqués en soirée, des solutions improvisées. « Les jeunes n’ont pas attendu que le réseau s’occupe d’eux. Ils trouvent des solutions. »
Parmi ces solutions, il y a l’utilisation fréquente de services de transport privé ou le covoiturage entre pairs. Il évoque des choix faits par nécessité plutôt que par préférence, parfois dans des contextes qu’il juge risqués. « Le transport est tellement difficile dans l’est de Montréal que vous avez des jeunes qui se mettent à risquer… à prendre des lifts… avec des personnes peu recommandables », avance M. Riguère en rappelant à l’assistance certains drames dont ont été victimes des jeunes dans des situations similaires.
Dans l’avis du Conseil jeunesse, un chapitre entier est consacré à la sécurité urbaine. Les longs temps d’attente à des arrêts peu éclairés, situés dans des zones isolées, y sont mentionnés comme des facteurs d’insécurité, particulièrement pour les jeunes femmes et les personnes âgées.
Une égalité d’accès en question
RDP-PAT est le plus vaste territoire de la Ville de Montréal en superficie et compte plus de 110 000 habitantes et habitants. Malgré cette densité, le réseau de transport collectif y repose principalement sur des lignes d’autobus qui convergent vers quelques stations de métro situées en périphérie immédiate de l’arrondissement.
L’avis rappelle également certains projets structurants qui n’ont pas été réalisés. Quand on lui parle du Projet structurant de l’est (PSE), M. Pelletier ne s’enthousiasme guère, traduisant ainsi la lassitude de la population de l’arrondissement à la suite des nombreuses déceptions causées par l’abandon des projets. Entre-temps, des solutions transitoires sont évoquées : voies réservées rapides, amélioration de l’accessibilité cyclable, consultations formelles des jeunes lors de la refonte des lignes d’autobus.
Au-delà des temps de trajet, la mobilité a une influence sur les choix scolaires et professionnels. L’avis souligne que des jeunes renoncent parfois à certains programmes spécialisés ou à la fréquentation d’établissements éloignés en raison de la durée et de la complexité des déplacements.
Des trajets de 15 minutes en voiture peuvent se transformer en trajets de 45 minutes ou une heure en autobus. Pour des familles sans véhicule, cette réalité réduit de manière concrète les possibilités éducatives.
« On demande juste la même chose que tout le monde »
Dans ses interventions, le maire Denis Pelletier revient souvent sur le principe d’égalité. « On demande juste la même chose que tout le monde. » Dans la salle, cette phrase semble trouver écho. Les participants ne parlent pas d’exception, mais de rattrapage. Ils décrivent un quotidien fait de calculs d’horaires, de marges de sécurité ajoutées à chaque déplacement, d’attentes répétées dans le froid ou sous la pluie.
De son côté, la STM s’explique, par le biais de sa conseillère corporative aux affaires publiques Laurence Houde-Roy, en énumérant les mesures apportées depuis 2018 afin d’améliorer son service dans les deux quartiers : mise en service de la ligne 81 reliant Rivière-des-Prairies à Pointe-aux-Trembles, amélioration de la desserte du Cégep Marie-Victorin avec la ligne 439, ajout des arrêts et du service sur les différents services de taxi collectif dans les secteurs 285 Gare Anjou–Rivière-des-Prairies et 289 Pointe-aux-Prairies.
Interrogée par La Converse sur d’éventuelles améliorations prévues prochainement, la même responsable a cité deux études en cours : « Nous réalisons des analyses de certains corridors de transport dans le secteur dans le but d’améliorer la performance des lignes », a-t-elle expliqué, avant d’ajouter : « Nous sommes également en analyse, avec l’ARTM, pour la création de certains corridors métropolitains, dont un dans l’est. »
La soirée se termine sans éclat particulier. Une fois leur avis soumis aux élus, les jeunes quittent la salle du conseil d’arrondissement avec une joie contenue, leurs visages traduisant un certain soulagement. On se serre la main, on échange quelques mots, on prend le chemin du retour – souvent en autobus, parfois avec plusieurs correspondances.
Alexandre Fabien, Darlene, Joyd et leurs collègues du conseil jeunesse sont conscients d’avoir franchi une étape importante. Leur avis est désormais déposé, et leur voix consignée au procès-verbal. Une mission accomplie, en partie seulement. Car tous mesurent aussi l’ampleur du chemin qu’il reste à parcourir pour que ces démarches répétées, ces rencontres et ces prises de parole finissent, un jour, par se traduire par des changements tangibles et que leurs efforts trouvent enfin leur pleine portée.


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