À l’automne 2020, la mort, filmée en direct, de Joyce Echaquan à l’hôpital de Joliette provoque une onde de choc au Québec. Quelques mois plus tard, dans un contexte marqué par les mobilisations internationales contre le racisme et par de vifs débats politiques sur la reconnaissance du racisme systémique, le gouvernement présentait un plan d’action intitulé Le racisme au Québec : tolérance zéro. Cinq ans et 180 M$ investis plus tard, le gouvernement affirme que 100 % des 25 actions ont été réalisées ou sont en voie de l’être.
Mais dans un climat toujours polarisé, marqué notamment par l’adoption de la Loi sur la laïcité de l’État et par des controverses récurrentes à l’Assemblée nationale, plusieurs acteurs des milieux communautaire et juridique contestent la portée réelle de ce bilan, qu’ils jugent davantage administratif. Selon eux, il ne permet pas suffisamment de mesurer si des progrès ont été réalisés sur le terrain.
Le document publié en février 2026 met en avant plusieurs mesures, notamment des lignes directrices contre les interpellations policières arbitraires, une collecte de données sur les interventions policières, des campagnes de sensibilisation en milieu scolaire, une amélioration de l’égalité d’accès à l’emploi et la création d’hébergements pour étudiants autochtones.
Dans ce bilan, Christopher Skeete, ministre responsable de la Lutte contre le racisme, se déclare « satisfait et reconnaissant de la diligence avec laquelle les ministères et organismes impliqués ont mis en œuvre les 25 actions recommandées par le Groupe d’action contre le racisme (GACR) ». Ce groupe de travail, créé en juin 2020, avait présenté ses recommandations six mois plus tard. Le ministère affirme observer aujourd’hui « les résultats bien concrets de cette mobilisation collective. […] ces efforts font progresser la lutte contre le racisme et contribuent à bâtir un Québec plus équitable, plus inclusif et plus uni. »
Néanmoins, plusieurs voix dénoncent un décalage entre la reddition de comptes gouvernementale et les réalités vécues sur le terrain. Pour plusieurs mesures, il est difficile de juger si elles ont eu des effets concrets et mesurables. Par exemple, les interpellations policières jugées discriminatoires ont-elles diminué ? L’accès à l’emploi ou au logement s’est-il amélioré ?
Pour reprendre une analogie simple, on peut annoncer qu’un hôpital a mis en place un nouveau protocole, formé son personnel et acheté de l’équipement, mais les patients reçoivent-ils de meilleurs soins au quotidien ?
Interrogé sur cet écart entre outils et effets mesurables, le ministère affirme, par le biais de son département de communication, « agir avec les outils à notre disposition, et cela passe par les lois et les plans d’action ». Il cite notamment un programme de bourses en gouvernance, l’augmentation de la représentation des minorités visibles au sein des conseils d’administration des sociétés d’État, des campagnes de sensibilisation dans le sport et l’amélioration de l’accès à des interprètes en langues autochtones pour faciliter l’accès à la justice.
180 M$ : où va l’argent ?
Le bilan fait état de plus de 180 M$ investis sur quatre ans par les différents ministères et organismes ayant contribué à la mise en œuvre du plan d’action du GACR.
Ainsi, 36,45 M$ ont été investis afin de fournir aux élèves adultes et aux étudiantes et étudiants autochtones des logements culturellement adaptés à leurs besoins à Sept-Îles, Trois-Rivières et Québec, et ce, pour que l’accès au logement ne constitue pas un souci supplémentaire lors de leurs études.
Cyrille Ekwalla, directeur de l’Institut NéoQuébec, s’interroge sur la répartition concrète des sommes. « Ce n’est pas la somme qui m’impressionne. C’est plutôt : cette somme, vous l’avez allouée à quoi ? Moi qui subis des discriminations, je ne les vois pas, ces 180 millions. »
Au terme de l’examen des dépenses détaillées des quatre dernières années, obtenues par La Converse, un constat s’impose : 100 M$ (soit environ 55 % du budget total) ont été consacrés à une seule mesure, à savoir la reconnaissance des diplômes des personnes immigrantes.
À ce stade, ces démarches ont mené à la signature d’un accord avec la Suisse et à des pourparlers avec cinq autres pays. Des formations d’appoint, entre autres pour faciliter la reconnaissance des compétences, ont aussi permis d’accélérer le processus. Le bilan fait état de plus de 1 300 personnes qui se sont « installées, avec les membres de leur famille, dans toutes les régions du Québec, dans le but de suivre la formation d’appoint ou un stage en milieu clinique et, ensuite, d’être embauchées dans le réseau de la santé comme infirmières et infirmiers ».
Rappelons que l’ancien ministre responsable de la Lutte contre le racisme, Benoit Charette, avait souligné en point de presse, en décembre 2021, que la reconnaissance des acquis était un volet majeur du plan et « probablement le plus important » pour « s’assurer qu’on ne gaspille pas de potentiel ». Quelques jours auparavant, Jean Boulet, alors ministre du Travail et de l’Immigration, avait présenté un plan pour la reconnaissance des compétences des personnes immigrantes, doté d’une enveloppe de 130 M$. Des sommes qui font maintenant partie des investissements comptabilisés dans le plan de lutte contre le racisme.
Interrogé à ce sujet, Maxim Fortin, chercheur à l’Institut de recherche en informations socioéconomiques (IRIS), y voit « quelque chose d’évocateur ». Pour lui, « ça reflète la manière dont le gouvernement perçoit le problème ». Même si, à ses yeux, la lutte contre le racisme « n’est pas un problème au niveau des quantités d’argent mises sur la table, mais un problème qualitatif », M. Fortin considère que l’accent mis sur l’intégration au marché du travail traduit la tendance de la Coalition avenir Québec à faire une lecture principalement économique de la lutte contre le racisme. « On contourne la question des privations de droits en misant sur l’intégration fonctionnelle », ajoute-t-il.
Lutte contre le racisme : une fonction ministérielle symbolique, sans véritable portefeuille
« Le gouvernement doit être exemplaire dans la lutte contre le racisme, en utilisant les leviers dont il dispose directement. » C’est ce qu’affirme le Plan d’action du GACR. Parmi ses recommandations, il y a la nomination d’un ministre responsable de la Lutte contre le racisme, afin d’augmenter l’imputabilité pour les résultats des actions mises en œuvre.
Si un ministre siège désormais au Conseil des ministres avec ce mandat, il n’existe toutefois pas de ministère doté d’un budget autonome comparable à d’autres portefeuilles. La responsabilité repose plutôt sur un Bureau de la lutte contre le racisme, chargé de coordonner les actions de 11 ministères et organismes.
Selon les données transmises à La Converse par la direction de la communication du ministère, les sommes dédiées au Bureau sont passées d’environ 400 000 $ en 2021-2022 à 649 100 $ en 2025-2026. Ces montants couvrent principalement les frais de fonctionnement et la rémunération d’un coordonnateur et de quelques conseillers stratégiques.
À titre comparatif, le bilan gouvernemental fait état de plus de 180 M$ investis dans le cadre du plan, soit des montants répartis entre différents ministères. Le Bureau n’en assure pas la gestion directe, mais le suivi et la coordination. Cette architecture soulève une question d’imputabilité : qui porte la responsabilité des résultats si les objectifs ne sont pas atteints ?
Pour Andrés Fontecilla, député de Québec solidaire, cette configuration peut se justifier puisque le racisme traverse plusieurs champs d’action. Mais « en donnant le mandat de vérifier les avancées avec peu de ressources, on peut se questionner sur la volonté politique », affirme-t-il.
Le ministère répond que le Bureau dispose « d’une équipe dédiée spécifiquement aux suivis auprès des ministères et organismes », en plus de la gestion de certaines initiatives comme la mise en place d’une formation obligatoire sur le racisme destinée aux employés de l’État et les Prix pour un Québec sans racisme.
Safa Chebbi pousse la critique plus loin. Selon la coordonnatrice de l’Observatoire des inégalités raciales du Québec, la création d’un ministère délégué sans budget substantiel ni pouvoir décisionnel clair peut relever de la mise en scène symbolique.
Profilage racial : un test concret
La première des 25 actions concerne les interpellations policières et le profilage racial. Sur ce point, la critique est frontale. Pour Lynda Khelil, responsable de dossiers politiques au sein de la Ligue des droits et libertés (LDL), le bilan confirme un refus de s’attaquer au problème à la racine. « Le gouvernement du Québec ne prend pas du tout au sérieux le problème du profilage racial, affirme-t-elle. C’est lié au fait qu’il refuse de reconnaître que le racisme est un phénomène systémique. »
Le ministère réplique en disant avoir posé « des actions concrètes sur plusieurs fronts », notamment par l’adoption de lignes directrices encadrant les interpellations policières, l’ajout d’intervenants sociaux auprès des corps policiers et des bonifications à la formation continue. « Plusieurs de ces mesures ont déjà porté des fruits et continueront à le faire à long terme », indique-t-il.
La réponse du ministre ne comporte pas d’exemple de ces « fruits » ; ce à quoi il faut ajouter le fait qu’aucune conclusion indépendante sur la diminution du profilage n’est intégrée au bilan.
D’autre part, pour la Ligue, cette approche ne règle pas le fond du problème. « On ne peut
pas encadrer une pratique arbitraire, soutient Mme Khelil. Toutes les interpellations sont des violations de droits. Il n’y a pas une bonne interpellation arbitraire et une mauvaise interpellation arbitraire. Elles sont toutes à proscrire. »
Dans le document gouvernemental, une interpellation est présentée comme « une activité
permettant aux policiers d’accomplir adéquatement leur travail ». Pour la Ligue, ce cadrage légitime implicitement la pratique de l’interpellation, laquelle, contrairement à l’arrestation, s’inscrit dans une zone de grande discrétion policière.
Logement, emploi, justice : des angles morts ?
Le gouvernement affirme avoir renforcé la protection contre la discrimination au logement, amélioré l’égalité d’accès à l’emploi et accru la formation des agents de l’État. Pourtant, selon plusieurs intervenants, les mesures demeurent largement informatives ou formatives. « On voit beaucoup d’actions basées sur la formation », observe Safa Chebbi. Sauf que, ajoute-t-elle, « la formation ne règle pas le problème en profondeur ».
Elle estime que le racisme est souvent traité comme un phénomène individuel, citant l’exemple du « policier qui agit mal », plutôt que comme un ensemble de biais institutionnels.
Cyrille Ekwalla abonde dans le même sens. « Pourquoi est-ce que les actes de discriminatio ne sont pas condamnables plus clairement ? Pourquoi ne pas aller vers des changements législatifs plus forts ? » s’interroge-t-il.
Sur la question du logement, le ministère soutient que « tous les outils législatifs sont en place » et invite les citoyens à se tourner vers la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse pour obtenir justice. Ce à quoi réplique le député solidaire Andrés Fontecilla, qui estime que le gouvernement « pourrait aller plus loin » que la simple information des locataires au sujet des recours en matière de discrimination, notamment en appliquant des mesures plus contraignantes.
Entre bilan administratif et transformation sociale
Le débat s’inscrit dans un contexte politique plus large. La Coalition avenir Québec, au pouvoir depuis 2018, refuse de reconnaître l’existence du racisme systémique ou encore le Principe de Joyce.
Pour les organisations consultées, cette position influence la nature des mesures adoptées. « Si on ne reconnaît pas que le racisme est systémique, on va proposer des mesures cosmétiques », estime Lynda Khelil.
Cinq ans après « Tolérance zéro », le gouvernement présente un appareil administratif en mouvement : lignes directrices, formations, campagnes, budgets engagés. Les avancées sont parfois chiffrées. Au 30 octobre 2025, le taux de présence des membres des minorités visibles pour l’ensemble de la fonction publique était de 16,1 %, soit l’équivalent de 96,9 % de la cible de 2028.
Les critiques ne nient pas l’existence de ces avancées. « On ne peut pas tout jeter à la poubelle, reconnaît Safa Chebbi. Il y a des pas en avant. » Mais la lutte contre le racisme ne peut se réduire à une série d’actions comptabilisées. « Le besoin est encore plus fort qu’avant », affirme Cyrille Ekwalla, évoquant un contexte international marqué par des replis identitaires et une banalisation de certains discours.
Maintenant que le gouvernement a établi son bilan final, la question demeure : le Québec a-t-il transformé ses institutions ou a-t-il principalement documenté ses efforts ?



