C’est un dimanche après-midi. Nous sommes le 21 septembre 2025. Nooran et cinq de ses amis sont assis sur le trottoir devant une maison de Saint-Hubert lorsque des policiers du SPAL interviennent à la suite d’un appel au 911. En moins de 10 secondes, des coups de feu sont tirés et l’adolescent est abattu.
Six mois plus tard, les cinq jeunes, toujours marqués par les événements, poursuivent la Ville de Longueuil et son service de police pour près de 1,9 M$ avec l’appui de leurs mères. Que révèle cette poursuite sur l’affaire Nooran ? Et sur la capacité du système à établir la responsabilité ?
Échecs scolaires et expulsions, détresse psychologique, problèmes de comportement, relations conflictuelles avec des membres de la famille : les avocats brossent un portrait inquiétant de la situation de cinq jeunes et des répercussions actuelles ou potentielles de la tragédie sur eux.
L’intervention policière qui a coûté la vie à Nooran Rezayi, 15 ans, aurait causé des séquelles importantes aux cinq adolescents présents sur les lieux du drame : c’est ce que tenteront de démontrer les avocats représentant ces jeunes et leurs familles. Une poursuite civile a été déposée à la Cour supérieure du Québec le 19 mars dernier. Elle vise la Ville de Longueuil et deux agents de son service de police impliqués dans l’intervention mortelle.
« Ils ne vont pas très bien. L’événement est très récent – ça fait six mois. Il est très probable qu’ils aient des chocs post-traumatiques. Ça prend du temps avant d’apparaître… », nous confie Me Virginie Dufresne-Lemire, l’une des avocates représentant les demandeurs.
« Leur ami est mort devant eux de manière complètement – selon nous – injustifiée, déplore l’avocate, notamment spécialisée dans la défense de victimes d’abus policiers. C’est beaucoup d’incompréhension, de colère ; une perte de confiance envers les institutions gouvernementales. (…) Leur parcours en est incroyablement affecté. C’est leur monde qui s’effondre. Ce sont des vies qui sont bouleversées. »
On se souviendra que, dans les moments qui ont précédé l’intervention policière dans le quartier résidentiel de Saint-Hubert, Nooran était accompagné de cinq jeunes. Après un appel logé au 911, des policiers arrivent sur les lieux. L’un d’eux ordonne aux jeunes de se coucher à terre. Quelques secondes plus tard, Nooran est abattu. Des manœuvres de réanimation sont alors pratiquées, en vain. Son décès est constaté à l’hôpital. Selon un article de Radio-Canada, cinq minutes se sont écoulées entre les coups de feu et le début des manœuvres pour tenter de sauver le jeune blessé.
« Entre le moment où le véhicule s’immobilise et les tirs, moins de 10 secondes s’écoulent. Entre le moment où le premier ordre est crié et les tirs, moins de 3 secondes s’écoulent », relèvent les auteurs de la poursuite dans les documents judiciaires. Ils expliquent que cette démarche vise « particulièrement les actions hautement négligentes et téméraires de deux policiers du SPAL (Service de police de l’agglomération de Longueuil) ».
Ce délai entre le premier ordre et les coups de feu est extrêmement court, insiste Me Dufresne-Lemire. « Le juge va se demander : “Est-ce qu’un policier raisonnable, placé dans les mêmes circonstances, aurait fait feu ?” » enchaîne-t-elle. Il faudra déterminer s’il y avait un danger imminent.
Aucune arme à feu n’a été retrouvée sur les jeunes. Seulement un bâton de baseball.
Pour les adolescents qui ont été témoins de l’intervention, de « lourds dommages » ont été subis, d’après leurs avocats. Les jeunes, tous mineurs, ne sont pas identifiés dans les documents judiciaires pour le moment. Par contre, on y trouve un récit des conséquences du drame sur leur quotidien et, par extension, sur celui de membres de leur famille immédiate.
Détresse psychologique et changements comportementaux
Il y a le cas de deux jumeaux de 15 ans, qui ont des liens de parenté avec Nooran. Cette journée fatidique, ils ont vu leur meilleur ami mourir sous leurs yeux. Tous deux ont eu peur d’être aussi ciblés par les tirs des policiers durant l’intervention. La situation est décrite comme traumatisante. Tristesse, colère, démotivation et sentiment d’injustice les habitent depuis les événements. Les jumeaux, qui étaient en 4e secondaire, ont vu leurs résultats scolaires chuter après le drame. Ils ont également des problèmes de comportement, notamment envers des figures d’autorité. Tous deux ont fini par être expulsés de leur école.
La relation avec leur mère est également affectée, puisqu’elle leur demande de ne pas sortir, craignant pour leur sécurité, ce qui provoque des frictions. « Avant l’intervention, elle n’avait jamais eu de mauvaise expérience avec la police, [pour] qui elle n’éprouvait que considération et respect. Or, depuis le décès de Nooran, elle a perdu toute confiance envers eux et les perçoit plutôt comme une menace à la sécurité de ses fils », peut-on lire dans le document de la poursuite.
Cette méfiance envers la police est aussi évoquée plusieurs fois chez des jeunes. L’un d’eux craint la police et est effrayé par le bruit de la sirène des auto-patrouilles qui accompagne les gyrophares. La nuit, « il fait des cauchemars où la police se présente chez lui et le tue ». Âgé de 15 ans également, « il n’a plus de motivation à l’école, alors qu’il a toujours eu à cœur sa réussite scolaire ». Des activités sportives qu’il aimait l’intéressent moins et il s’isole socialement.
L’indemnisation réclamée avoisine les 1,9 M$. Une partie de cette somme permettrait d’offrir, entre autres, des soins psychologiques ou thérapeutiques à cinq jeunes et à quatre adultes. Le reste, soit un montant de 1 M$, représente des dommages-intérêts punitifs, pour sanctionner une conduite répréhensible et dissuader la répétition de tels comportements.
Plusieurs fautes alléguées
Selon les poursuivants, une série d’erreurs aurait été commise, comme une mauvaise planification de l’intervention, des mesures de désescalade insuffisantes ou encore l’usage d’une arme à feu sans justification légitime, par exemple.
L’habillement même de la victime ne correspondait pas à celui mentionné dans l’appel au 911. On avait rapporté la présence d’un individu portant des pantalons noirs ; Nooran portait un short blanc.
« Les policiers ont mis en danger l’ensemble des jeunes et les citoyens aux alentours, incluant des enfants, en plus de faire un usage abusif et disproportionné de la force », allèguent les auteurs de la poursuite.
De surcroît, ils soutiennent que le profilage racial aurait pu être un facteur expliquant la rapidité avec laquelle une force létale a été employée. « On parle d’une intervention qui dégénère extrêmement rapidement, on parle de six jeunes racialisés et d’un historique de problématiques avec le profilage au sein du SPAL : selon nous, il s’agit d’indicateurs de profilage racial », affirme Me Dufresne-Lemire.
Parmi les fautes alléguées, on note aussi la communication d’informations confidentielles aux médias. Selon les poursuivants, des agents du SPAL auraient transmis le contenu de l’appel au 911 à un journaliste. « Cette fuite d’information inusitée avait pour seul objectif d’influencer l’opinion publique et de justifier l’usage, par le policier, de son arme de service lors de l’intervention », avancent-ils.
Contactée par La Converse, la Ville de Longueuil a répondu, dans une déclaration écrite, qu’elle n’émettra pas de commentaires sur cette affaire, car elle est judiciarisée.
Soutien, transparence et imputabilité
En plus de réclamer une compensation financière, pour permettre d’offrir un soutien psychologique adéquat aux adolescents et à leurs mères, les poursuivants espèrent obtenir des réponses sur ce qui s’est passé. Ils souhaitent aussi une plus grande imputabilité de la Ville de Longueuil, ainsi que de ses policiers, même si ces derniers exercent un métier qui peut être dangereux.
Pour le moment, plusieurs zones d’ombre demeurent dans le récit des événements qui ont mené au décès de Nooran. Le contenu du rapport du Bureau des enquêtes indépendantes (BEI) n’est pas public. Les familles veulent avoir un portrait complet de la situation. Le fait d’intenter une poursuite civile pourrait leur permettre d’obtenir des éclaircissements. Parmi ces éclaircissements, il y aurait le rapport du BEI.
Ultimement, la question qui se pose est la suivante : « Comment faire pour éviter qu’une telle tragédie se reproduise ? », résume Me Dufresne-Lemire. « Ces mamans ont peur, ça aurait pu être leur fils », dit-elle, rapportant que certaines souffrent maintenant d’anxiété et d’insomnie.
La réponse à cette question, l’avocate admet ne pas l’avoir encore. Elle espère vivement que la démarche judiciaire puisse permettre de réaliser certains progrès. Les décès dans le cadre d’interventions policières ne sont pas un phénomène nouveau. « Pourquoi est-ce que ça continue encore aujourd’hui ? C’est une question qui est vraiment complexe. C’est certain qu’on peut réfléchir à la culture policière, à l’impunité qui règne », suggère l’avocate.
La formation est souvent présentée comme un élément de solution, mais celle-ci a ses limites, selon elle. « Il y a des obligations à suivre des formations afin d’être qualifié pour utiliser une arme à feu, mais il n’y a pas d’obligation annuellement pour ce qui est de la désescalade », illustre-t-elle.
Mentionnons que le rapport du coroner sur le décès de Pierre Coriolan, abattu par le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) en 2017, recommandait, entre autres, de rendre obligatoire une requalification annuelle en matière de désescalade et de communication tactique pour les policiers.
« Une arme à feu, c’est mortel, on ne revient pas en arrière : il faut réfléchir au pouvoir que les policiers ont d’utiliser la force », souligne Me Dufresne-Lemire.
De longs délais
Le dépôt de la demande introductive d’instance en dommages-intérêts n’est qu’une première étape. Si l’affaire suit son cours devant les tribunaux, l’obtention d’un jugement pourrait prendre de trois à sept ans, selon l’avocate. Monter le dossier est en soi un long processus, auquel s’ajoutent les délais déjà existants dans le système de justice.
Les cinq adolescents, qui sont actuellement âgés de 15 à 17 ans, auront le temps d’arriver à l’âge adulte d’ici là. L’un d’entre eux a déjà entamé un suivi thérapeutique. Pour les autres, qui souhaitent avoir accès à des soins et à de l’accompagnement professionnel, il faudra attendre plusieurs années avant d’obtenir, peut-être, une aide financière. Les coûts liés aux procédures légales ajoutent à tout cela un fardeau supplémentaire. Si l’avocate des familles ne s’est pas avancée sur les frais engagés dans ce dossier, elle rappelle que « l’accès à la justice, ce n’est pas gratuit ». D’ailleurs, « beaucoup de gens […] doivent faire des GoFundMe pour avoir accès à la justice », illustre-t-elle.
Deuxième poursuite civile
Cette poursuite est la deuxième à être intentée dans cette tragique affaire. En décembre dernier, la famille de Nooran avait annoncé qu’elle déposait une poursuite civile de 2,2 M$ contre la Ville de Longueuil et le SPAL. Selon Me Dufresne-Lemire, c’est la première fois qu’il y a deux poursuites distinctes dans un dossier de ce type.
« C’est un dossier qui est encore extrêmement choquant », lance-t-elle, évoquant notamment l’âge de la victime mineure.
Rappelons que le Bureau des enquêtes indépendantes a soumis au début du mois de mars les conclusions de son enquête sur la mort de Nooran au Directeur des poursuites criminelles et pénales : ce dernier déterminera si des accusations seront portées ou non.
En février dernier, le Service de police de la Ville de Montréal avait mené des perquisitions dans des résidences de la Rive-Sud de Montréal dans le cadre d’une enquête sur les événements ayant précédé l’intervention policière du 21 septembre 2025. Le SPVM avait été chargé de mener cette enquête parallèle par le BEI.
Même si des informations supplémentaires émergent à la suite de ces perquisitions, celles-ci ne seront pas utiles pour juger du comportement des policiers, commente Me Dufresne-Lemire. « Ce qui est important, pour la poursuite, c’est ce que les policiers avaient comme information au moment de leur intervention et ce qu’ils ont observé. »
À son avis, ces perquisitions sont inquiétantes, mais l’information disponible n’est pas suffisante pour qu’on puisse les commenter davantage. « Il faut de l’imputabilité », insiste l’avocate.


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