Nous sommes le 31 mars, et c’est soirée de lancement à La Converse. L’ambiance est à la fête ; à l’opposé du sérieux du sujet du balado qui prend l’affiche. Comptant quatre épisodes, Elle veut, elle veut dresse l’état des lieux du masculinisme. Entre témoignages, conversations et analyses, on plonge dans le vif de ce que vivent les jeunes afin d’ouvrir un dialogue sur les relations et, peut-être même, de trouver des solutions pour faire évoluer les dynamiques entre hommes et femmes.
Enquêter sur la réalité des jeunes
Les animatrices et instigatrices du projet, ce sont Melissa, Abigail, Razane et Malika – toutes les quatre des Montréalaises racisées dans la jeune vingtaine. Jusqu’à récemment, elles portaient le projet dans l’anonymat, ce qui en dit long sur les représailles que peut susciter un tel sujet.
« Ça a commencé au cégep avec des débats de groupe : les filles, les gars », raconte Razane. À la suite de l’intervention de Momo, une rencontre a lieu entre les étudiantes et Lela Savic, la rédactrice en chef de La Converse. L’effet a été immédiat. « On a fini par sortir ce qu’on avait sur le cœur, ce qu’on voyait à l’école, et comment beaucoup de filles ne se sentaient pas assez à l’aise dans les couloirs, dans des endroits précis de l’école. On avait beaucoup de choses à dire, mais personne pour les écouter », poursuit Razane.
« Elles m’ont parlé de ce qu’elles vivent », raconte Lela. L’effet de ces conversations est tel que la rédactrice en chef estime nécessaire de mobiliser les ressources nécessaires pour mener à bien une initiative avec ces jeunes, dans une perspective journalistique.
Pour les quatre journalistes en herbe, il s’agit d’un premier contact avec le métier. « J’aimais beaucoup nos conversations au cégep, et je voulais en savoir plus sur le masculinisme parce que c’est très large », explique Abigail. « J’avais la chance de m’exprimer publiquement, parce que ce n’est pas toutes les filles qui peuvent le faire librement », poursuit-elle en indiquant qu’elle tremble de nervosité, étant de nature introvertie. « Grâce à ce balado, j’ai pu porter la voix des filles qui ne pouvaient pas. C’est une réussite. »
« Je suis très heureuse d’avoir pu démystifier certaines choses », ajoute Melissa au sujet du balado. « C’est important de représenter ce qu’on vit, les réalités qu’on a. Je voulais également rendre compte de ce que j’ai vécu dans le balado », poursuit Malika.

De graves répercussions
Les apprenties journalistes ont couvert des sujets délicats : le harcèlement, l’intimidation et les attaques subies par les filles et les femmes. Il a fallu trouver et recueillir des témoignages de filles, parfois très jeunes, qui soient prêtes à parler au micro. « Elles ont fait un travail de fond pour voir comment ça se passe. Ce sont des conversations qu’on a surtout entre adultes, mais quand on voit que c’est quelque chose qui commence au primaire, ça a été assez choquant d’entendre ça », explique Lela Savic.
C’est ce que les journalistes en herbe ont pu observer sur le terrain. « Dès le plus jeune âge, [les filles] ressentent déjà une pression. Si elles veulent jouer avec un petit garçon, il peut lui dire : “Ne joue pas avec moi.” Il y a une séparation dans la classe : les filles d’un côté, les garçons de l’autre. Il y a tellement de travail à faire », analyse Mélissa.
Devant un enjeu aussi sensible, les animatrices ont d’abord dû travailler sous le couvert de l’anonymat, tout en gardant en tête que celles qui témoignent s’exposent également. « Il y a une certaine peur : Montréal est petit, et il est facile d’identifier les gens », déplore Malika. « En tant que femme, tu vis beaucoup de choses, mais tu n’as pas nécessairement envie que les gens sachent ce que tu vis », affirme Razane.

Cette dernière a été particulièrement marquée par les « comptes confession » : un véritable fléau sur les réseaux sociaux, où des publications anonymes discréditent des étudiantes. « Dans une école, c’est parti dans les extrêmes ! Les filles se faisaient harceler pendant des jours, des semaines, jusqu’à ce que le compte soit shutdown », rapporte Razane.
Difficile de ne pas être affectée, indique-t-elle, en voyant une étudiante se faire harceler « matin, midi et soir » sur les réseaux sociaux. « Voir les répercussions des réseaux sur cette fille, directement… Je ne la connaissais ni d’Ève ni d’Adam, et pourtant j’avais envie de la réconforter, mais je ne pouvais pas, car ça faisait partie du travail », dit-elle.
Razane fait également remarquer que la gravité de ce genre de situation est minimisée par celles qui la vivent et par leur entourage. « ”Je suis allée prendre une marche, et je me suis fait traiter de pute.” C’est devenu tellement normal dans leur réalité. » Et le pire, dans tout ça, poursuit Razane, c’est que les filles craignent toutes de se retrouver dans la même situation si elles aident une fille qui subit de telles remarques.
En parlant des conséquences de ce genre de comportements, Malika ajoute qu’à la suite de l’épisode d’intimidation mentionné plus haut, l’étudiante a indiqué ne plus vouloir aller à l’école – ce qui ne pouvait que mettre en péril son parcours scolaire. La jeune journaliste raconte la pression qu’elle a vécue lorsqu’elle était étudiante au cégep de Maisonneuve.
« Si tu portais des leggins, tu étais considérée comme une pute. Après mon cours de gym, je me changeais et je mettais des jeans ou un jogging », se souvient-elle. Elle poursuit en décrivant d’autres situations. « Il y avait un banc où il y avait toujours des gars. Tu ne faisais que passer et ils te pointaient, faisaient des commentaires. » Les réseaux sociaux font en sorte que le harcèlement se poursuit hors des murs de l’école. « Tu es chez toi, tranquille, et on va te traiter de pute. T’as rien fait. Juste parce que tu as un compte public. Ou bien, on te prend en photo dans la rue, et on envoie la photo dans un groupchat. Tu vas changer ta manière d’être pour ne pas te faire viser. Ce n’est pas normal », témoigne Malika.

Pour sa part, Melissa a dû agir à titre de médiatrice à la suite de certains témoignages. « C’était plus fort que moi ; c’est venu me chercher. Je n’avais pas pris conscience de l’ampleur, de la gravité de cette situation-là. Wow, il se passe tout ça à l’endroit qu’on fréquente tous les jours ? J’étais un peu choquée », raconte-t-elle.
La jeune animatrice estime que le cyberharcèlement est particulièrement sous-estimé. Elle rapporte les paroles de jeunes filles : « Se faire traiter de tous les noms ? C’est juste ça. De toute façon, tu veux que je fasse quoi ? Même si j’en parle, ça ne va rien changer. » « Tu prends sur toi et tu dis : “C’est pas grave”, mais en fait, c’est super grave », croit-elle.
Melissa souligne que des mesures ont heureusement été prises et que l’un des épisodes du balado porte là-dessus. Cependant, elle craint que cela ne soit pas suffisant. « Dans nos communautés, je trouve qu’on n’en parle vraiment pas assez. C’est encore tabou, dit-elle. J’aimerais pouvoir apporter plus qu’un balado. »

Changer de perspective
C’est loin d’être le seul défi qu’ont dû relever les journalistes au cours de la réalisation du balado. Comme le souligne Lela, « on ne peut pas parler de ce sujet sans parler aux hommes ». Un épisode de Elle veut, elle veut est ainsi consacré à leurs témoignages.
« Il y a un épisode où on a parlé avec les garçons, et ça a été un moment très sensible et émotif. Il y a des réponses qui faisaient de la peine », confie Razane.
« Dans une perspective de journalisme, il faut être neutre. Quand on fait face à des commentaires que, généralement, on ne laisserait pas passer, il faut rester neutre, être professionnel, retirer les biais, renchérit sa collègue Malika. Quand on était face aux gars et qu’on voyait que ça clashait par rapport à nos façons de penser, c’était difficile. »
Malgré ce qu’on ressent au fond de soi, il faut creuser. « C’est important d’enlever les biais, ça permet de comprendre d’où viennent ces réflexions chez ces gars-là, et même chez les filles aussi parfois », dit-elle en repensant à ces échanges.
Pour cause, les façons de penser peuvent évoluer, et les journalistes en ont été témoins. « J’étais dans l’épisode 3. J’ai parlé de la toxicité chez les hommes et chez les femmes. Avec du recul, je crois que les femmes subissent beaucoup plus de choses qu’on le pense, et c’est grâce à ce genre de projet qu’un homme peut changer, moi le premier », déclare un auditeur en remerciant les animatrices pour leur travail.
La série se termine par des analyses d’experts. Melissa espère maintenant aller au-delà du balado. « Le projet ouvre des portes pour d’autres recherches. J’aimerais comprendre un peu plus d’où ça vient tout ça, et chercher des solutions. »



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