Boufeldja Benabdallah, l’homme derrière la figure publique
Boufeldja Benabdallah
17/5/2026

Boufeldja Benabdallah, l’homme derrière la figure publique

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5 Minutes
Initiative de journalisme local
ILLUSTRATEUR:
COURRIEL
Note de transparence
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Au Québec, le nom de Boufeldja Benabdallah évoque presque instantanément la même constellation de références : le Centre culturel islamique, le 29 janvier 2017, une parole mesurée dans un débat qui l’est rarement. On lui prête de la retenue, une capacité au dialogue, une sorte de constance tranquille face à la polarisation. Mais l'homme, lui, déborde de toutes parts. Son histoire ne commence pas avec l'attentat ni avec la visibilité qui a suivi. Elle prend racine à Tlemcen, dans l'ouest algérien, et se déploie sur plusieurs décennies, plusieurs continents, au gré de bifurcations que rien n’annonçait vraiment.

À La Boîte à pain, où il a ses habitudes, Boufeldja Benabdallah est déjà installé, dans l'attente de notre rendez-vous. Silhouette droite malgré l’âge, costume sobre, regard vif derrière de fines lunettes, sa présence dégage un sentiment de calme. Sur certaines photos, notamment aux côtés de Justin Trudeau, on le voit sourire largement, dans une attitude chaleureuse, presque familière. Durant plus de deux heures d’entretien, cette même disponibilité revient constamment : il écoute longuement, puis répond avec précision, en prenant le temps de revenir sur les détails. La voix est posée, parfois ponctuée par un sourire discret, parfois traversée d’une émotion qu’il ne cherche pas à masquer.

Ce jour-là, la boulangerie est animée. Les conversations se croisent, les commandes s’enchaînent. Lui reste concentré, comme s’il installait autour de lui une zone de calme. Le lieu est situé en face du Centre culturel islamique de Québec, sur le chemin Sainte-Foy, et rappelle une autre scène, beaucoup plus lourde. Le 29 janvier 2017, après l’attaque, des fidèles ont trouvé refuge ici et ont été accueillis spontanément par le propriétaire. Il en parle comme d’un geste qui ne s’oublie pas – une réponse humaine immédiate à la violence.

Tlemcen, origine d’un parcours

Boufeldja Benabdallah est né en 1948 à Tlemcen, en Algérie. Il insiste peu sur les dates, davantage sur les lieux et les ambiances. Le quartier où il grandit est très ancien, fait de ruelles étroites et de maisons construites selon des techniques héritées de l’époque romaine. « Des briques pleines, disposées horizontalement et obliquement pour donner de la résistance », décrit-il, comme s’il remontait le temps.

Sa famille est modeste. Il évoque un mélange d’origines amazighes, arabes, méditerranéennes, sans en faire un élément central de son identité. « Tout ça fait de l’Afrique du Nord un endroit de brassage », résume-t-il. Il parle surtout d’un territoire traversé par les influences, les langues et les histoires.

L’enfance est également marquée par le scoutisme, qu’il découvre après l’indépendance de l’Algérie en 1962. L’expérience le structure profondément. « Vivre une année de scoutisme, c’est comme vivre 10 ans dans le civil », dit-il. Les camps, les déplacements, l’apprentissage collectif : autant d’éléments qui élargissent ses horizons bien au-delà de Tlemcen. Il parcourt le pays, en découvre les régions, en saisit les contrastes. Cette mobilité précoce installe chez lui une forme d’aisance face au déplacement qui reviendra plus tard.

L’indépendance, justement, reste un repère fort. Il en parle comme d’un moment d’intensité rare, presque irréel. « On a fêté pendant une semaine. Je ne rentrais même plus à la maison. » Derrière cette phrase, il y a une génération qui bascule, qui passe de la domination coloniale à une souveraineté encore à construire.

Le Québec, territoire d’apprentissage

À 21 ans, il quitte l’Algérie pour la première fois et débarque au Canada, où il obtient une bourse. En cette fin d’été 1969, il arrive d’abord à Montréal, puis rejoint Québec pour étudier à l’Université Laval en foresterie et géodésie.

Le début se fait sans transition. À son arrivée sur le campus, sa chambre n’est pas prête. Que faire, lui qui ne connaît personne ? Un employé lui suggère alors de se tourner vers une église voisine. Il s’y rend, frappe à la porte et se fait accueillir par une religieuse qui lui propose une chambre, puis le laisse s’installer. Il y restera une semaine, nourri et logé, sans contrepartie. Cet accueil va le marquer à jamais. « J’étais complètement heureux de voir cette générosité », raconte-t-il. L’épisode revient souvent dans son récit. Non comme une anecdote, mais comme un point de départ. Une première expérience concrète de ce qu’il nommera plus tard l’hospitalité.

Le reste suit, par couches successives. L’été, d’abord, puis l’automne, qu’il décrit comme « un spectacle féerique ». Les érables, les couleurs, le campus entouré de boisés. L’hiver ensuite, plus rude, mais pas totalement étranger. À Tlemcen, dit-il, la neige existe, même si elle ne tombe pas dans les mêmes quantités.

À l’université, son intégration est rapide. Ses compétences en mathématiques surprennent ses camarades, « surtout quand il y avait des cours de physique, de mathématiques, de résistance de matériaux… tous les calculs, moi, je jouais avec », se souvient-il. Les étudiants québécois l’adoptent, les échanges se multiplient, dans les cours comme en dehors : théâtre, sorties, discussions. Il apprend des expressions locales, partage les siennes. Une circulation s’installe.

Mais il ne parle pas encore d’appartenance. « Je me sentais comme un invité qui a tout entre les mains », précise-t-il. L’expression « chez soi » lui semble trop forte à ce moment-là.

La distance et la nostalgie

La nostalgie apparaît progressivement. Elle se fait plus insistante dans des occasions précises : les fêtes religieuses, les périodes de jeûne, les événements familiaux auxquels il ne peut pas participer. Le lien avec l’Algérie passe alors par les lettres.

Il décrit un rituel précis : dans l’entrée de son pavillon, une rangée de casiers métalliques. L’étudiant ralentit toujours le pas à cet endroit-là, puis il a un geste qui devient un réflexe : regarder, vérifier, attendre... et la plupart du temps, sa boîte est vide.

Lorsqu’une lettre arrive, l’émotion est immédiate. « Quand je lisais, ça terminait en pleurs », confie-t-il. Les mots de la famille, les salutations, les nouvelles : tout le ramène à une distance qui ne se comble pas.

« Il reste toujours un petit quelque chose qui est fondamental et qu'on ne peut pas retrouver dans le pays qui nous a accueilli », dit-il, en parlant d’ambiance familiale, d’odeurs, de voix. Le Québec offre des possibilités, des conditions d’études, une stabilité, mais pour le jeune étudiant, une partie du réel reste ailleurs.

Une rencontre qui fait remonter les vies

À La Boîte à pain, l’entretien avance, rythmé par les souvenirs et les silences, quand quelque chose d'inattendu se produit. À la table voisine, trois quinquagénaires discutent. Une femme, assise face à M. Benabdallah, semble tendre l’oreille par moments. Puis, elle se lève, hésite à peine et s’approche, avant de lui demander simplement s’il est bien Boufeldja Benabdallah.

Quand il acquiesce, elle se présente. Ils se sont connus, dit-elle, il y a plusieurs décennies, au temps où son père travaillait dans l’industrie du bois. À peine les mots sont-ils prononcés que quelque chose change. Les visages s’animent, les regards se fixent autrement, et la mémoire s’ouvre d’un coup, pour laisser échapper de doux souvenirs d’amitié.

L’un des deux hommes à sa table, son frère, se joint à eux. Lui aussi reconnaît le nom, les lieux, les époques. Très vite, les phrases s’enchaînent, les noms de pays surgissent, les fragments de trajectoires se recollent. On parle de chantiers, de déplacements, d’un temps où les routes menaient jusqu’en Algérie. Le frère et la sœur racontent alors ces voyages, faits avec leur père, à travers le pays. Les paysages, les étapes, les impressions laissées par ces séjours reviennent avec précision. « Des souvenirs magnifiques », dit-elle, presque comme une évidence.

Autour de la table, le temps se contracte. Ce qui relevait d’un passé lointain devient soudain présent. La conversation déborde, traverse les générations, relie des trajectoires que rien ne semblait devoir rapprocher ici.

Retours, bifurcations et carrière internationale

Après ses études, Boufeldja Benabdallah retourne en Algérie avec l’idée de s’y installer. Il y travaille dans le domaine forestier, participe à des projets liés à la lutte contre la désertification, notamment dans la région de Djelfa. Il s’inscrit dans un moment où le pays cherche à structurer ses ressources, à expérimenter, à produire du savoir.

Parallèlement, sa vie personnelle évolue. À Québec, il rencontre une étudiante québécoise, qu’il épouse, et ensemble, ils décident de s’installer en Algérie. L’accueil familial est d’abord tendu face à ce mariage inattendu, puis les choses se transforment rapidement. « Ils ont trouvé dans mon épouse une personne extraordinaire. Elle a été adoptée, et mon père l’adorait, même s’il ne parlait pas français », évoque M. Benabdallah. Mais le contexte complique les choses. Les tensions régionales, les contraintes du service militaire, l’éloignement culturel pèsent sur l’équilibre du couple. Quelques années plus tard, le retour au Québec s’impose.

La suite de son parcours est moins visible, mais demeure structurante. Il entame une carrière internationale dans l’industrie du bois. Il travaille pour des projets en Afrique, en Amérique latine, en Asie du Sud-Est, et dirige programmes et négociations.

Il décrit une période intense, faite de voyages incessants, d’hôtels, de décisions rapides. « J’étais toujours dans ma valise », résume-t-il. Il contribue à développer des projets, à structurer des réseaux, à faire circuler des ressources. Cette expérience enrichit son regard, mais l’éloigne trop de sa famille. « Ma femme était très mécontente. J'avais trois enfants aussi, donc je suis rentré. »

Prendre la parole, malgré soi

C’est aussi au cours de cette période qu’il participe à une collaboration scientifique qui contribuera à faire connaître la stévia, un substitut du sucre, à grande échelle. Mandaté dans le cadre d’échanges entre le Québec et l’Université de Chiang Mai, en Thaïlande, il découvre des chercheurs qui cherchent une solution de remplacement à la culture du pavot dans la région du Triangle d’or. Il facilite leur venue dans des laboratoires québécois à Saint-Hyacinthe et à Montréal. « À partir de ce moment-là, le monde a connu la stévia », résume-t-il.

Parallèlement, le contexte international évolue. Guerres, crises, tensions impliquant des pays à majorité musulmane. Dans les espaces publics québécois, les questions se multiplient. « Vous les musulmans… pourquoi ? » Il se retrouve régulièrement en position de répondre, d’expliquer, de contextualiser.

À vrai dire, il se mêlait déjà de politique sur les bancs de l'université. « On faisait de la politique sans être des politiciens », dit-il. Les débats sont parfois vifs, et même tendus avec certains professeurs, se souvient-il, et ses prises de position sont affirmées. Une manière de s’inscrire dans l’espace public qui préfigure son futur rôle.

Photo récupérée sur le compte X de Justin Trudeau, accompagnée du commentaire suivant : « Boufeldja Benabdallah est une pierre angulaire de la communauté musulmane de Québec. Je suis passé chez lui cette semaine pour prendre le thé et rattraper le temps perdu. »

De l’engagement communautaire à la figure publique

Au fil des années, son engagement communautaire s’élargit. Il participe à la fondation du Centre culturel islamique de Québec, qui devient un lieu structurant pour la communauté musulmane de la région. En plus d’être un lieu de culte, l’espace joue un rôle social, éducatif et culturel.

Puis survient l’attentat à la mosquée de Québec – et le basculement. L’événement le projette malgré lui au centre de l’attention politique et médiatique. Il devient une voix écoutée, sollicitée, attendue. Depuis, sa participation au débat public présente une constante : éviter l’escalade, maintenir un espace de dialogue, rappeler la complexité des trajectoires.

Aujourd’hui, Boufeldja Benabdallah raconte son parcours sans chercher à en atténuer les contradictions. Les souvenirs passent de l’Algérie au Québec, des voyages professionnels aux engagements communautaires, avec des allers-retours constants entre les époques et les lieux.

Mais à mesure que l’entretien avance, un fil revient toujours : l’Algérie. Le pays quitté en 1969 reste présent dans sa manière de parler, dans les détails qu’il retient, dans l’émotion qui finit par gagner sa voix. Les paysages, la famille, les ambiances, les odeurs : tout semble encore proche, malgré les décennies et la distance.

À la fin, les phrases ralentissent. L’émotion devient plus difficile à contenir. Comme si, derrière la figure publique façonnée par les années au Québec, demeurait intact le jeune homme parti un jour de Tlemcen avec une bourse d’études et l’idée de revenir.

L’actualité à travers le dialogue.
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