Réunis autour d’intervenants communautaires et d’une famille endeuillée par la violence armée, des parents de Rivière-des-Prairies ont échangé sans détour sur la délinquance juvénile, les réseaux sociaux, le recrutement criminel et l’épuisement des familles. Au-delà des constats alarmants, la rencontre visait surtout à retrouver un réflexe collectif : parler, agir et retisser des liens avant qu’il ne soit trop tard.
Le silence s’installe brusquement, puis les larmes gagnent une partie de la salle. Au chalet du parc Armand-Bombardier, à Rivière-des-Prairies, une trentaine de parents participent, samedi 9 mai, à une rencontre sur la prévention de la délinquance chez les jeunes, organisée par Équipe RDP et la Fondation Marbens Dorelus.
Durant plus de deux heures, les échanges tournent autour d’un même sujet : comment empêcher des adolescents de basculer dans la violence ou d’en devenir les victimes.
Puis la mère de Marbens Dorelus, un jeune homme tué par balle à Anjou en juillet 2025, tente de prendre la parole. Rapidement submergée par l’émotion, elle lutte pour terminer ses phrases, mais abandonne bientôt. Dans le cercle formé par les participants, plusieurs femmes essuient leurs larmes. L’une d’elles entre en crise. La charge émotionnelle témoigne de la profondeur d’un phénomène qui dépasse désormais les seuls milieux directement touchés par les fusillades.
« Nous vivons dans un contexte où nos jeunes affrontent des réalités difficiles », a déclaré en ouverture Kingslyne Toussaint, directrice générale d’Équipe RDP, évoquant la violence, le décrochage scolaire et les effets sur la santé mentale.
« Les jeunes vivent dans un monde parallèle »
La rencontre se tient alors que plusieurs quartiers de Montréal, particulièrement dans l’est de l’île, ont été marqués ces dernières années par des fusillades, des incendies criminels, des vols de véhicules et des conflits impliquant des adolescents ou de très jeunes adultes. Pas plus tard que le jeudi 14 mai, un adolescent a été agressé à l’arme blanche devant une école secondaire de Saint-Henri.
Lors d’une sortie médiatique le 10 février dernier, le directeur du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), Fady Dagher, s’est réjoui de la diminution de 52 % du taux de la violence armée depuis 2021, tout en reconnaissant que le sentiment d’insécurité exprimé par beaucoup de Montréalais est tout à fait fondé. M. Dagher avait aussi souligné à cette occasion qu’en 2026, ses agents s’attendent à être confrontés à des adolescents de plus en plus jeunes et que ceux-ci soient impliqués dans des crimes, y compris avec usage d’armes à feu.
À Rivière-des-Prairies, l’intervenant de proximité Burt Pierre côtoie quotidiennement des jeunes exposés à ces réalités. Chargé de mettre la table avant les discussions, il a dressé devant les parents un portrait qu’il qualifie lui-même d’« alarmant ». Selon lui, la situation actuelle ne peut pas être comprise si l’on ne revient pas aux épisodes de violence armée qui ont marqué Rivière-des-Prairies ces dernières années. Depuis 2017, rappelle-t-il, plusieurs incidents ont secoué le quartier, notamment un conflit armé qui a coûté la vie à trois personnes de la communauté, dont deux jeunes garçons.
L’intervenant décrit des adolescents approchés en ligne pour participer à des vols de voitures, des actes d’intimidation et des incendies criminels. Ses observations sur le terrain recoupent celles de la police. Selon lui, le recrutement criminel commence de plus en plus tôt et passe désormais largement par les réseaux sociaux. « C’est devenu cool de rentrer dans la criminalité ; donc vous allez rencontrer plus de jeunes à un plus jeune âge », alerte-t-il, parce que « c’est agréable, il y a beaucoup d’adrénaline […] moi, j’ai des jeunes avec lesquels je travaille, ça commence à partir de l’âge de 12 ans ! »
C’est « cool », et en plus c’est payant, ajoute M. Pierre, en donnant la fourchette de paiement de 5 000 $ à 25 000 $, que peut gagner un jeune pour un contrat de vol de voiture.
Face à cette montée des violences impliquant des adolescents, les gouvernements et les services policiers ont multiplié les annonces depuis la pandémie. Québec a annoncé en mars 2026 un financement de 1,9 M$ destiné à 11 programmes jeunesse montréalais visant à prévenir la criminalité, alors qu’Ottawa a investi 5 M$ dans la lutte contre la criminalité à Montréal. Le SPVM affirme aussi vouloir intervenir plus tôt auprès des jeunes à risque afin d’éviter qu’ils basculent de manière durable dans la criminalité.
La fatigue derrière la « démission parentale »
Chargé d’animer la conversation, l’agent de mobilisation Riguerre Antoine oriente les participants afin d’aller le plus loin possible dans la réflexion et d’éviter les raccourcis souvent associés à la violence juvénile. Burt Pierre insiste : selon lui, le problème ne peut pas être réduit à une simple absence d’encadrement parental. « Beaucoup de parents travaillent 40, 50, parfois 70 heures par semaine, rappelle-t-il. Ce n’est pas qu’ils ne veulent pas être présents. »
Dans la salle, plusieurs parents hochent la tête, se reconnaissent dans le portrait dressé par les intervenants. Deux mères de Rivière-des-Prairies rencontrées après l’activité évoquent une inquiétude permanente face à l’adolescence. L’une d’elles raconte à La Converse que son fils a changé de comportement dès son entrée au secondaire. « C’est comme s’il s’était éloigné, dit-elle. Et il faut donc aller chercher pourquoi. »
L’autre parle de la difficulté de concilier surveillance parentale et pression financière. « On dit aux parents de surveiller leurs enfants, mais en même temps, il faut travailler pour subvenir aux besoins de la famille », dit-elle, puis ajoute : « Avec le coût de la vie, on ne peut pas toujours être présents partout. » La même maman évoque « un cercle vicieux », parce que selon elle, certains adolescents finissent par chercher eux-mêmes l’argent ou le statut social qu’ils estiment ne pas pouvoir obtenir autrement.
Pendant la rencontre, plusieurs participants dénoncent aussi le manque de ressources dans les écoles et les organismes communautaires. Une mère raconte avoir dû trouver seule une psychoéducatrice au privé après des épisodes d’intimidation vécus par son fils.
Pour certains intervenants, cette fragilité crée un terrain favorable au recrutement criminel. « Les jeunes cherchent un sentiment d’appartenance, explique Burt Pierre. Si la rue devient l’endroit où ils se sentent vus, protégés ou valorisés, elle va prendre cette place-là. »
Refuser de perdre ses enfants
Après les présentations, le micro circule librement parmi les parents. Plusieurs insistent sur leur refus de perdre leurs enfants, et leur volonté de rester mobilisés malgré le découragement.
Une participante raconte qu’il devient difficile d’intervenir lorsqu’un adolescent fait preuve d’incivilité dans le voisinage. « Des fois, tu parles à un jeune, et ce sont les parents qui viennent te reprocher ton intervention », résume-t-elle. Pour plusieurs participants, cette perte du réflexe collectif fragilise davantage les familles.
Obenson Dorelus revient lui aussi sur cette idée de responsabilité partagée, expliquant avoir grandi dans un environnement où plusieurs adultes du quartier participaient à l’éducation des enfants, parce qu’« il faut tout un village pour élever un enfant », répète-t-il.
Après la mort de son fils, il affirme avoir voulu transformer sa douleur en action communautaire. Aujourd’hui, la Fondation Marbens Dorelus cherche notamment à offrir des espaces de dialogue pour les parents, les jeunes et les intervenants, en préconisant une approche centrée sur le soutien familial et la prévention.
Au-delà des constats, la rencontre cherche à faire émerger des pistes d’action. Les intervenants d’Équipe RDP insistent sur l’importance du travail de proximité, particulièrement dans les quartiers défavorisés. Cette approche guide notamment le projet Pivot, déployé dans l’est de Montréal après la hausse des violences armées observée durant la pandémie. Le programme mise sur une présence continue auprès des jeunes : à l’école, dans les activités sportives, dans la rue et même en détention lorsque cela est nécessaire. « Être présent partout où les jeunes risquent de tomber dans la délinquance, résume un intervenant – avant, pendant, après. »
Des solutions locales
Les intervenants défendent aussi une approche inspirée de la santé publique, plutôt que strictement répressive. « La répression fait une partie du travail, mais elle ne fait pas tout le travail », affirme Burt Pierre.
Pendant la rencontre, Burt Pierre décrit plusieurs stratégies mises en œuvre pour maintenir un lien avec les adolescents : ateliers de musique, accompagnement individuel, locaux accessibles aux jeunes adultes et soutien à l’emploi.
Mais la prévention passe d’abord par le foyer familial et la vigilance des parents. Ceux qui sont présents au chalet du parc Armand-Bombardier sont invités à ne pas minimiser les situations de détresse rapportées par les adolescents. « La rue va toujours faire de la place à un jeune qui se sent rejeté », résume Burt Pierre.
Ce dernier encourage notamment les parents à s’intéresser davantage à la vie en ligne de leurs enfants, à rester présents dans leurs déplacements et à créer des liens avec les autres familles du quartier. « Des fois, juste aller chercher un jeune après le basket peut éviter quelque chose », explique-t-il.
L’objectif n’est pas seulement de prévenir les actes criminels, mais aussi d’offrir des solutions de rechange concrètes à des adolescents qui cherchent une place, une reconnaissance ou un moyen de sortir de la précarité.
Au terme de cette conversation, aucune solution miracle n’a émergé. Mais pendant quelques heures, des parents, des intervenants et une famille endeuillée ont tenté de reconstruire quelque chose que plusieurs disent voir disparaître : une capacité collective à intervenir avant que les drames ne surviennent et ne deviennent irréversibles.
Ressources :
Des signes qui peuvent indiquer une détresse chez le jeune :
• Isolement soudain et/ou rupture avec les amis habituels
• Changements importants de comportement ou d’humeur
• Baisse des résultats scolaires ou absentéisme
• Argent liquide, vêtements ou objets coûteux dont l’origine demeure floue
• Secret inhabituel autour du téléphone ou des réseaux sociaux
• Anxiété, irritabilité ou peur inhabituelle de sortir ou de rentrer à la maison
• Conflits fréquents à la maison ou fermeture progressive au dialogue
Maintenir le dialogue avec son adolescent :
• Poser des questions ouvertes plutôt que confronter ou accuser
• S’intéresser à la réalité numérique de l’adolescent, notamment s’il est sur Snapchat et Telegram
• Profiter de moments simples (déplacements, repas, activités) pour échanger sans pression
• Éviter de banaliser une situation d’intimidation, une peur ou un changement de comportement
• Garder un lien avec l’école, les enseignants et les intervenants du quartier
En cas de soupçon de recrutement criminel :
Les intervenants d’Équipe RDP recommandent de ne pas attendre qu’une situation se détériore. Un jeune qui reçoit des cadeaux inhabituels, semble subir une pression extérieure, modifie brusquement ses fréquentations ou devient très secret peut avoir besoin d’aide rapidement.
L’objectif n’est pas d’abord de punir, mais de comprendre ce qui se passe et de recréer un filet autour du jeune.
Où demander de l’aide sans passer immédiatement par la police :
• Organismes communautaires jeunesse du quartier, comme l’Équipe RDP
• Intervenants scolaires, psychoéducateurs et travailleurs sociaux
• Maisons des jeunes
• Équipes d’intervention de proximité
• CLSC ou services psychosociaux jeunesse


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