Comment les communautés philippines redéfinissent la « résilience »
Des organisations philippino-canadiennes, des syndicats et des groupes communautaires se rassemblent à Montréal pour réclamer des réformes en immigration et une meilleure protection des travailleurs migrants.
11/6/2026

Comment les communautés philippines redéfinissent la « résilience »

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Des associations et des militants philippins redéfinissent la « résilience » en réclamant des changements face à la précarité liée à l’immigration, aux préjugés anti-migrants et à l’exploitation des travailleurs migrants.

Des groupes de défense philippino-canadiens, comme Migrante et PINAY Québec, se sont joints à des syndicats et à des organisations communautaires pour souligner la Journée internationale des travailleurs, le 1er mai. Auparavant, ils avaient organisé des manifestations marquant la Journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale, en mars. Les manifestants avaient alors dénoncé les politiques anti-migrants, notamment le projet de loi C-12, et s’étaient élevés contre le racisme systémique, la désignation de boucs émissaires et l’exploitation du travail.

« Le discours international sur la “résilience philippine” est souvent idéalisé d’une manière qui occulte des problèmes plus profonds. Oui, nous sommes forts et débrouillards, mais nous ne devrions pas avoir à faire preuve de résilience parce que les systèmes continuent de nous laisser tomber. Parfois, ce discours devient un moyen d’éviter de discuter de la responsabilité, des inégalités et de la négligence du gouvernement », explique France Stohner, fondatrice du Centre Kapwa, à Montréal, une organisation à but non lucratif qui se réclame de la justice réparatrice et qui vise à décoloniser la santé mentale et le bien-être de la diaspora philippino-canadienne.

Les récentes manifestations aux Philippines et dans toute la diaspora mettent en évidence une colère grandissante face à la corruption, à l’impérialisme et à l’exploitation des migrants. La « Marche du trillion de pesos », organisée à plusieurs reprises depuis fin 2025, a rassemblé des dizaines de milliers de personnes dans les rues afin d’exiger des comptes au sujet des milliards de dollars qui auraient été perdus dans des projets de lutte contre les inondations marqués par la corruption, et pour réclamer une réforme politique.

Ces derniers mois, la mobilisation s’est poursuivie, donnant lieu à des marches anti-impérialistes vers l’ambassade des États-Unis, à des manifestations dénonçant l’intervention et la guerre des États-Unis ainsi qu’à des grèves dans les transports partout au pays pour dénoncer la hausse des prix du carburant et les politiques économiques liées aux forces mondiales.

L’histoire de Jean Berly Juan et les réalités cachées des travailleurs migrants

« Beaucoup d’entre nous sont confrontés à un manque de reconnaissance, à des conditions de travail précaires et à la pression constante de devoir subvenir aux besoins de nos familles aux Philippines [...] Nous célébrons souvent les Philippins et leur force, mais les véritables luttes et les difficultés que vivent les communautés ne sont pas relayées par les médias grand public », explique France, mettant en lumière les discours médiatiques qui négligent les réalités vécues.

L’histoire de Jean Berly Juan est l’une de ces nombreuses expériences symptomatiques vécues par la diaspora philippine au Canada.

Jeune mère monoparentale et ancienne diplômée en soins infirmiers, Jean Berly a pris la difficile décision de laisser sa fille de deux ans aux Philippines pour aller travailler comme aide-soignante en Israël pendant 10 ans et ainsi aider sa famille. Elle est arrivée à Montréal il y a deux ans dans le cadre du Programme des travailleurs étrangers temporaires du Québec.

Avec l’aide des recruteurs d’une agence de Montréal, Jean Berly affirme avoir été placée dans un poste, qui s’est révélé être coercitif, chez son employeur initial. Elle évoque du travail non rémunéré, l’absence de jours de congé et de mauvaises conditions de vie, alors qu’elle s’est occupée 24 heures sur 24 de la mère de son employeuse dans une maison de retraite durant 10 jours. Elle affirme que son recruteur a également falsifié des documents en remplissant une déclaration d’impôt pour ses revenus de 2022, alors qu’elle n’est arrivée au Canada qu’en août 2023.

Alors qu’elle s’installe tranquillement dans sa chambre, Jean Berly se souvient de ses premiers jours à Montréal avec son employeuse. « Elle voulait que je vive là-bas, à la maison de retraite, et c’était comme un hôpital. Elle m’avait fourni un lit, mais j’avais toujours l’impression d’être à l’hôpital. »

« Dans ce coin, tout le monde peut te voir. Ce n’est donc pas un environnement qui me convenait. Pour la nourriture, elle m’en apportait, mais je ne pouvais pas manger ce que je voulais parce que je ne pouvais pas cuisiner à la maison de retraite. Et la première chose que je voulais, c’était prendre une douche, et je ne pouvais même pas faire ça. »

Jean Berly avait toujours espéré vivre au Canada et y faire venir sa famille. Son arrivée au pays lui a permis de réaliser ce rêve, mais à un prix considérable, tant sur le plan personnel que financier.

Jean Berly a reçu un jour un diagnostic de cancer avancé : la maladie s’était propagée de ses os à ses poumons, puis à son cerveau. Le pronostic était terrible : un mois à vivre. Aujourd’hui, près de trois ans plus tard, elle risque de tomber dans le coma si sa tumeur continue de grossir.

« La douleur s’est propagée dans mon dos ; je ne pouvais plus me lever de mon lit. C’est là que je suis allée à l’hôpital, et ils m’ont dit que le cancer était revenu. Quand j’étais en Israël, j’avais un cancer du sein [...] À l’époque, j’étais en convalescence. »

« Mais après environ deux mois ici, j’ai commencé à me demander si quelque chose n’allait pas. Puis, j’ai remarqué que des tumeurs commençaient à apparaître », dit-elle en montrant sa clavicule.

Cela fait plus de 7 ans que Jean Bely n’a pas vu sa fille, qui a aujourd’hui 10 ans. « J’ai vraiment, vraiment envie de rentrer chez moi pour voir ma fille. »

« Parce qu’après toutes ces souffrances et tout ce qui s’est passé ici, c’est elle qui m’a donné la force de tenir. J’espère que, quand je serai dans mon pays, je me sentirai mieux grâce à ma fille. Je ne pense pas aux six mois qu’il me reste, je pense que j’en aurai plus », dit-elle en se redressant.

Jean Berly est aujourd’hui aux Philippines avec sa famille : « Ils me donnent de la force, surtout maintenant. Ç’a été difficile de m’habituer à être loin depuis si longtemps », confie-t-elle.

Lutter contre la traite des êtres humains et l’exploitation des migrants

Depuis 2019, Cheney Cortes travaille comme conseillère en immigration chez PINAY Québec, qui défend depuis 1991 les droits des femmes migrantes philippines au Québec. Grâce au soutien de cet organisation, Jean Berly a pu trouver un nouvel employeur et a obtenu un permis de travail fermé. Elle a toutefois quitté son emploi après avoir signé un accord de non-poursuite judiciaire avec son employeuse et sans avoir reçu l’intégralité de son salaire.

Selon Cheney, Jean Berly a investi 8 000 dollars américains dans le processus de migration, pour finalement être victime d’exploitation à son arrivée. Une enquête de Radio-Canada, à laquelle PINAY et Cheney ont participé, a mis en lumière des centaines de cas similaires, alors même que la loi interdit le prélèvement de frais de recrutement auprès des travailleurs étrangers à bas salaire.

« De nombreuses agences de recrutement peu scrupuleuses ont [...] endetté de nombreux travailleurs étrangers ; nous nous attendons à découvrir beaucoup de personnes en situation précaire et ayant dépassé la durée de séjour autorisée », déclare Jasmin de la Calzada, présidente de PINAY Québec.

Selon Cheney, de nombreux travailleurs se retrouvent dans des situations vulnérables parce qu’ils paient des frais excessifs simplement pour accéder à un emploi et craignent de dénoncer les abus qu’ils subissent de peur de perdre leur travail ou d’être expulsés du pays.

Beaucoup d’autres, qui se trouvent dans des situations semblables, n’ont souvent d’autre choix que de retourner dans leur pays d’origine en raison des obstacles qui les empêchent d’obtenir la résidence permanente. Même le recours à une demande pour considérations d'ordre humanitaire ne constitue pas une option réelle.

« Le problème, avec les demandes humanitaires, c’est qu’il faut 10 ans pour les traiter [...] Elle n’aura donc pas cette chance. Il n’y a plus aucune chance pour elle, tout est bouclé et elle doit rentrer chez elle et y mourir... c’est littéralement un suicide », poursuit Cheney, découragée.

Le traitement des demandes pour considérations d’ordre humanitaire au Canada prend en moyenne de deux à trois ans ; toutefois, en raison d’un retard considérable dans le traitement des dossiers, les délais peuvent atteindre jusqu’à 10 ans pour certains demandeurs, selon la page des délais de traitement actuels.

Maintenant que Jean Berly est aux Philippines, son pronostic initial de six mois ne correspond plus à sa situation. Selon Cheney, elle n’aura plus les moyens de payer les traitements dont elle a besoin. Aux Philippines, le système de santé est privé.

Craignant l’incertitude de son état de santé et le fardeau financier que cela aurait pu faire peser sur sa famille, Jean Berly a choisi de retourner chez elle, plutôt que de faire venir sa fille au Canada, une option qui aurait pu lui permettre d’améliorer son espérance de vie. Après de nombreuses années de séparation, elle est désormais réunie avec sa fille.

Les défis liés aux politiques d’immigration du Québec

Les travailleurs migrants doivent non seulement endurer des années de séparation familiale, l’exploitation et les défis d’adaptation dans un nouveau pays, mais ils doivent aussi faire face à la discrimination et aux préjugés, tout en vivant dans l’incertitude que crée leur statut migratoire.

« Les travailleurs migrants […] ont été la cible de propos anti-immigrants qui les accusent d’être responsables de problèmes comme la crise du logement et] l’effritement de la langue française [...] Ces discours racistes servent à justifier […] des politiques d’immigration restrictives, voire violentes, comme le projet de loi C-12, qui est imminent.»

L’Association canadienne des libertés civiles exprime également de grandes préoccupations au sujet du projet de loi C-12, Loi visant à renforcer le système d'immigration et la frontière du Canada, notamment aux restrictions imposées à l’équité des audiences en matière d’asile, au pouvoir discrétionnaire du gouvernement dans le traitement des demandes et à la possibilité de révoquer des titres de séjour pour des motifs vagues liés à « l’intérêt public ».

Pendant la pandémie, les règles d’immigration ont été assouplies, permettant aux titulaires d’un visa de tourisme de demander des permis de travail, ce qui a entraîné une forte augmentation des demandes. Au cours des dernières années, le gouvernement a toutefois resserré les règles en instaurant des critères plus stricts qui ont entraîné un grand nombre de refus.

Les défenseurs des droits affirment que ces changements ont placé de nombreux travailleurs migrants dans des situations précaires. Lorsque leur contrat prend fin, ces travailleurs doivent rapidement trouver un nouvel employeur pour conserver leur statut – ce qui est devenu de plus en plus difficile en raison des délais de traitement.

Le Québec connaît une pénurie importante d’aides-soignants et de travailleurs de soutien à domicile, le nombre d’offres d’emploi excédant le nombre de travailleurs disponibles. Selon les défenseurs des droits, de nombreux travailleurs migrants qualifiés qui pourraient permettre d’atténuer ce déficit ne peuvent pas accéder à ces emplois en raison de restrictions liées à leur statut d’immigration.

Les Philippins représentent une part importante des travailleurs étrangers temporaires et des résidents non permanents, en particulier dans le secteur des services de soins et de santé. Cependant, depuis cette année, le Canada a commencé à réduire le nombre de permis de travail accordés, un changement qui forcera de nombreux travailleurs à retourner chez eux.

Le programme d’exportation de la main-d’œuvre des Philippines et ses effets sur la diaspora

Aujourd’hui, les Philippines continuent de dépendre fortement de l’exportation de sa main-d’œuvre, environ 7 000 Philippins quittant le pays chaque jour.

Depuis des décennies, les Philippins ont été séduits par l’idée – venue des États-Unis – que travailler à l’étranger en tant qu’infirmiers permettrait d’assurer la sécurité financière de leurs familles, tout en contribuant au dynamisme de l’économie. En réalité, cette migration de main-d’œuvre a permis de réduire une pénurie critique de personnel de santé aux États-Unis et dans d’autres pays occidentaux. Ce discours était ainsi souvent explicite et renforcé.

« Je me souviens d’une anecdote racontée par une de mes tantes qui était aux études en soins infirmiers et s'apprêtait à obtenir son diplôme [...] À la table voisine, il y avait une affiche indiquant : “Infirmières recherchées aux États-Unis et au Canada” », se rappelle France, du Centre Kapwa.

« Les Philippines ont une économie qui pousse ses citoyens à partir », poursuit France. On retrouve aujourd’hui cette même dynamique dans le Programme de travailleurs étrangers temporaires au Québec, qui repose sur une main-d’œuvre à faible coût pour répondre à des besoins, tout en laissant les travailleurs dans des situations précaires.

Jasmin, de PINAY, souligne également que les Canado-Philippinns envoient chaque année plus d’un milliard de dollars à leurs proches aux Philippines. Elle estime qu’il est particulièrement déchirant de voir ces revenus durement gagnés être compromis par la corruption et la détérioration des infrastructures, aggravées par des catastrophes naturelles récurrentes qui auraient pu être évitées.

Jess Agustin, défenseur de longue date de la justice sociale et des droits des personnes migrantes, souligne l’effet durable de l’influence américaine aux Philippines :

« En 1945, après la guerre, les États-Unis nous ont accordé une soi-disant indépendance [...] Les Américains avaient le droit d’exploiter le pays et d’y établir des bases militaires permanentes. Marcos est resté au pouvoir grâce au soutien des États-Unis [...] et il a mis en place ce programme d’exportation de la main-d’œuvre. »

La dictature de Ferdinand Marcos senior aux Philippines, de 1965 à 1986, soutenue par les États-Unis pendant la guerre froide, a profondément restructuré l’économie philippine [...] par l’enrichissement des amis et des alliés de Marcos, ce qui a entraîné une dette colossale, une pauvreté généralisée et une corruption systémique ayant des répercussions durables sur le développement du pays.

Le président actuel des Philippines s’appelle Ferdinand Romualdez Marcos Jr.

Rassemblement des communautés à Montréal et aspirations de la diaspora

À Montréal en novembre 2025, une collecte de fonds a été organisée à Buboy, dans le Quartier chinois, après qu’une série de typhons eut frappé les Philippines. Dans une ambiance musicale, entourée de plats et de boissons typiquement philippins, Shari Ramos, cofondatrice de Filipinos of Montreal, s’était alors confiée : « La première semaine après la catastrophe, personne n’avait ni eau ni électricité [...] Les personnes que nous aidons aujourd’hui sont en fait des amis de mes cousins [...] Cela a été très difficile à gérer, et je suis heureuse que les communautés ici, à Montréal, se mobilisent. »

Les crises aux Philippines ne sont pas isolées. Au-delà des frontières, les communautés exigent que les systèmes à l’origine des déplacements, de l’exploitation et des inégalités rendent des comptes.

Au Québec, cela se traduit par des appels à un renforcement de la protection contre les abus en matière de recrutement, à une meilleure application des lois interdisant les frais illégaux, ainsi qu’à une véritable responsabilisation des agences de recrutement aux pratiques douteuses.

Les défenseurs des droits de la personne réclament également des voies d’accès plus accessibles à la résidence permanente, des processus d’immigration équitables et la fin des politiques qui maintiennent les travailleurs migrants dans des situations précaires et vulnérables.

« Les Philippins du Québec et du Canada font preuve de résilience dans leur résistance à la corruption, tant aux Philippines que dans leurs pays d’accueil [...] Ils ne restent pas les bras croisés, mais expriment leur colère et leur indignation dans la rue », explique Jasmin, de PINAY.

« Ce qui alimente notre militantisme, c’est l’espoir, déclare Jess Agustin. L’espoir d’un pays que nous aimons, encore [...] Vous voyez notre désespoir devant l’absence de changement, puis vous regardez et vous voyez des jeunes se mobiliser [...] faire le lien : les effets de l’impérialisme américain, du colonialisme [...] Vous avez une culture qui est assez abîmée, mais vous voyez aussi des jeunes faire revivre la culture autochtone et élaborer la vision d’une société [où] ils n’ont plus à quitter le pays. »

L’actualité à travers le dialogue.
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