Dans Côte-des-Neiges, un quartier de Montréal souvent associé à des problèmes de pauvreté, de violence et d’exclusion, un organisme tente depuis plusieurs années de construire autre chose : un espace où les jeunes peuvent boxer, réfléchir, débattre et simplement être eux-mêmes. Par les voix de Wided, Mohamed et d’autres adolescents, ce reportage raconte comment Philo-Boxe est devenu bien plus qu’un club sportif : un lieu d’appartenance. Cependant, alors que les besoins grandissent, l’organisme doit aussi composer avec la fragilité d’un réseau communautaire en manque de ressources.
Le visage de Wided apparaît à l’écran. Assise dans un coin de la salle Le Tiers-lieu de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), la jeune femme détourne alors brièvement les yeux du documentaire pour observer le public. Son regard balaie la salle comme pour chercher une réaction, une émotion, un jugement peut-être.
Quelques secondes plus tôt, on l’entendait témoigner dans Boxe, discipline et philosophie, l’autre combat, un documentaire réalisé en collaboration avec l’organisme Exeko et présentant l’approche développée par Philo-Boxe auprès des jeunes de Côte-des-Neiges.
Née à Montréal dans une famille d’origine égyptienne, Wided a 18 ans et pratique la boxe, un sport encore largement associé aux garçons. Pendant la projection, son image revient à plusieurs reprises.
Lorsque les lumières se rallument, elle prend place sur une tribune aux côtés d’un autre jeune de l’organisme, Mohamed Diallo. Devant une salle remplie d’intervenants communautaires, de chercheurs, de partenaires et de citoyens, elle accepte de parler de son parcours.
La jeune femme ne cherche ni à impressionner ni à embellir son histoire. À La Converse, elle confie : « Ma vie est un peu compliquée. » Puis, en quelques phrases, elle décrit ce que représente Philo-Boxe dans son quotidien : « Quand je suis triste dehors et que je monte les escaliers de Philo-Boxe, je suis toujours contente dès que je rentre dans le local. »
Devant le public, elle résume tout cela en une phrase simple : « Ce n’est pas juste un gym. C’est une maison. »
Si Philo-Boxe trouve autant d’écho auprès des jeunes, c’est aussi parce qu’il se trouve dans un quartier particulier. Comptant plus de 100 000 habitants, Côte-des-Neiges est l’un des secteurs les plus peuplés et les plus diversifiés de Montréal. Près du tiers de sa population a entre 18 et 34 ans, une proportion supérieure à la moyenne montréalaise. Dans ce territoire marqué par d’importantes inégalités sociales, les organismes communautaires constituent souvent des points d’ancrage essentiels.
Une deuxième famille au cœur de Côte-des-Neiges
Dans un quartier comme Côte-des-Neiges, où se côtoient des dizaines de communautés culturelles et où les organismes communautaires jouent souvent un rôle de première ligne, Philo-Boxe tente depuis plusieurs années de créer un espace différent pour les adolescents.
Fondé par Karim Coppry, l’organisme propose gratuitement des cours de boxe à des jeunes âgés de 12 à 18 ans. Mais la boxe n’est qu’une partie de l’équation. L’autre composante, moins connue, est la philosophie.
Les participants prennent part à des ateliers de discussion où ils débattent de questions sociales, confrontent leurs points de vue, apprennent à présenter leurs arguments et à écouter ceux des autres. Une formule inhabituelle – qui donne son nom à l’organisme.
« Beaucoup de gens se demandent ce qu’on est, explique Karim Coppry. Est-ce qu’on est dans la boxe ? Est-ce qu’on est dans le communautaire ? En réalité, on est un peu les deux. »
L’organisme se définit aussi comme un « troisième espace » pour les jeunes : ni l’école ni la maison, mais un lieu où ils peuvent simplement être eux-mêmes et boxer pour l’avenir.
Pour Mohamed Diallo, qui a 18 ans et fréquente Philo-Boxe depuis quelques mois, ce qui distingue l’endroit n’est pas d’abord le sport. « Le mot qui définit le mieux Philo-Boxe, c’est : famille », explique-t-il à La Converse. Et d’ajouter plus loin : « Même si tu disparais pendant quelques mois à cause de problèmes personnels, quand tu reviens, personne ne te pose de questions. Tu reçois juste un grand sourire. »
« Tout le monde écoute ta voix »
Pour Wided, cette famille choisie est arrivée à un moment où elle en avait besoin. Ses mots sortent avec une franchise désarmante. Elle parle d’un manque de soutien, de difficultés accumulées au fil des années et d’un sentiment de solitude qui l’accompagne souvent. Même lorsqu’elle sourit, cette inquiétude semble encore présente. « Mon expérience avec les garçons n’était jamais bonne. Je ne me sentais pas respectée. »
Puis, elle revient à son premier pas : au départ, elle était simplement curieuse. Son frère pratiquait déjà la boxe, et elle voulait essayer ce sport à son tour. Mais c’est une amie rencontrée à l’école qui l’a convaincue de franchir les portes de l’organisme. Rapidement, l’expérience a pris une autre dimension. « Ici, confie-t-elle, tout le monde te soutient. Tout le monde écoute ta voix. Tout le monde est toujours là pour toi. »
Il lui arrive même de se rendre à l’organisme sans enfiler les gants. « Des fois, je viens juste pour chiller », dit-elle en souriant. Derrière l’humour, le message est simple : certains jeunes ne viennent pas seulement chercher une activité, mais un lieu où respirer.
Cette fonction dépasse le simple cadre de l’activité sportive. Dans le documentaire, Leslie Touré Kapo, professeur adjoint à l’INRS spécialisé dans les enjeux d’exclusion et de jeunesse en milieu urbain, estime que Philo-Boxe représente une forme d’innovation communautaire devenue plus difficile à faire émerger aujourd’hui. Selon lui, l’organisme joue un rôle déterminant dans le bien-être et l’épanouissement des jeunes, mais aussi dans la vitalité de Côte-des-Neiges dans son ensemble.
Boxer avec ses gants, réfléchir avec les autres
À première vue, la boxe et la philosophie semblent appartenir à deux univers opposés, mais à Philo-Boxe, les deux disciplines se complètent. Mohamed y voit même l’une des grandes forces du projet. « La philo, c’est un truc qui permet de remettre tout en question. »
Selon lui, l’adolescence est une période où l’on tente de comprendre qui l’on est et quelle place on occupe dans le monde. « Quand on est jeune, on se cherche intérieurement. » Les ateliers philosophiques deviennent alors un espace où les jeunes peuvent exprimer leur opinion, débattre de sujets parfois sensibles et entendre des points de vue différents du leur. Pour Wided, la philosophie et la boxe répondent au même besoin : comprendre ce qu’elle vit et apprendre à se défendre autrement que par la colère.
Karim Coppry estime que cette combinaison constitue l’une des clés du projet. La boxe enseigne la discipline, la persévérance et la gestion de l’effort. La philosophie aide à développer la réflexion, l’écoute et la confiance en soi.
Cette approche n’empêche pas les jeunes de performer sur le plan sportif. Au contraire. En avril dernier, lors de la compétition provinciale Les Gants de Bronze, l’un des athlètes de Philo-Boxe, Kilian-Alexis Galeano, a remporté la médaille d’or dans la catégorie des moins de 60 kg chez les moins de 22 ans. Le club est revenu de la compétition avec trois autres médailles : deux d’argent et une de bronze. Lorsque les images de la compétition apparaissent à l’écran, la salle applaudit. Les jeunes, assis au premier rang, savourent la reconnaissance et échangent des regards complices.
Quand la prévention doit constamment se justifier
Malgré les témoignages enthousiastes des jeunes, l’avenir de l’organisme demeure fragile. Tout au long de la soirée, une question revient régulièrement : celle du financement. Comme de nombreux organismes communautaires québécois, Philo-Boxe fonctionne dans un contexte de ressources limitées et d’incertitude permanente. « Le plus difficile, c’est de voir que la jeunesse n’est toujours pas prise en compte comme quelque chose de prioritaire », affirme Karim Coppry.
Il parle des demandes de financement refusées, des démarches répétées auprès des bailleurs de fonds et du sentiment de devoir constamment démontrer la pertinence du travail accompli.
Pour le professeur Leslie Touré Kapo, cette réalité dépasse largement la situation de Philo-Boxe. « Quand on parle des jeunes des quartiers populaires, on parle aussi de jeunes qui font face à des enjeux de logement, d’emploi, de pauvreté et de discrimination, explique-t-il. La littérature scientifique montre depuis longtemps que les besoins sont importants. »
Selon lui, le problème n’est pas seulement le niveau de financement, mais aussi les conditions pour y accéder. Au fil des années, les organismes ont dû composer avec une bureaucratisation croissante des programmes de financement et des exigences de reddition de comptes de plus en plus lourdes. « Il faut constamment justifier son existence et démontrer son impact », résume-t-il.
Le chercheur estime également que la généralisation du financement par projet fragilise le travail communautaire à long terme. « Comme on fonctionne par projet, il faut toujours se réinventer, expose-t-il. Cela accentue la concurrence entre les organismes et contribue à leur épuisement. »
Depuis plusieurs mois, le mouvement Le communautaire à boutte! multiplie les actions pour dénoncer le sous-financement chronique du secteur communautaire québécois, une asphyxie qui empêche, entre autres, la prévention de la criminalité. Dans le quartier de Wided et de Mohamed, une centaine d’employés et de bénévoles du communautaire ont participé, le 25 mars dernier, au blocage symbolique du chemin de la Côte-des-Neiges pour réclamer un meilleur soutien du milieu.
Pour les organismes jeunesse, la question est particulièrement sensible. Les résultats de leur travail sont souvent difficiles à mesurer à court terme. Ils se traduisent parfois par ce qui n’arrive pas : un jeune qui ne décroche pas, une détresse qui trouve une écoute, un conflit qui ne dégénère pas.
Cette question de la prévention traverse Côte-des-Neiges depuis longtemps. Après la mort de l’adolescent Jannai Dopwell-Bailey, poignardé devant son école en 2021, sa famille avait publiquement demandé davantage d’espaces destinés aux jeunes du quartier. Sa mère disait souhaiter un lieu où les adolescents puissent se rencontrer, jouer, créer et simplement être ensemble.
Quatre ans plus tard, les témoignages entendus lors de la soirée consacrée à Philo-Boxe donnent un aperçu concret de ce que peut représenter un tel lieu lorsqu’il existe.
Et si Philo-Boxe disparaissait ?
Vers la fin de la discussion, une personne du public pose une question qui provoque un léger malaise. « Qu’est-ce qui se passerait si Philo-Boxe n’existait plus ? » Karim Coppry préfère laisser les jeunes répondre. Mohamed prend la parole en premier. Il dit croire que les personnes réunies dans la salle trouveraient un moyen de reconstruire quelque chose. Que les idées survivraient. Que l’esprit du projet continuerait.
Puis vient le tour de Wided. Son ton change. L’émotion devient visible. « Depuis le premier jour, je me suis sentie dans une famille. » Elle raconte avoir déjà réfléchi à cette possibilité lorsque l’organisme traversait des difficultés financières. « Si ça ferme, je ne sais pas ce que je vais faire. » Elle cherche ses mots, puis reprend : « Ils m’ont vraiment donné une deuxième famille. » Pour les intervenants de l’organisme, cette réponse vaut probablement davantage qu’un rapport d’évaluation ou qu’un indicateur de performance.
Au fond, c’est peut-être cela que raconte le documentaire. Derrière les débats sur le financement et les statistiques se trouvent des jeunes bien réels qui cherchent leur place.
Comme tout organisme communautaire, Philo-Boxe ne prétend pas résoudre à lui seul les difficultés vécues par les jeunes du quartier, mais celles et ceux qui le fréquentent y trouvent manifestement bien plus qu’un gym.
À la fin de la soirée, alors que les discussions se poursuivent dans le Tiers-lieu de l’INRS, la phrase de Wided continue de résonner. « Ce n’est pas juste un gym. C’est une maison. »



