« Même avant que je sois né, ils parlaient déjà des solutions » – Pourquoi les réponses au racisme policier peinent à s’imposer ?
Cercle de dialogue tenu dans les locaux de la Coalition Pozé, lors de la soirée « Comment contrer la brutalité policière? », organisée par La Converse, le Forum jeunesse de Saint-Michel, la Coalition Pozé et la Clinique juridique de Saint-Michel. Photo : Thomas Bourgoin.
29/6/2026

« Même avant que je sois né, ils parlaient déjà des solutions » – Pourquoi les réponses au racisme policier peinent à s’imposer ?

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Moratoire sur les interpellations, commission d’enquête publique, définancement de la police, renforcement des mécanismes de contrôle : les solutions au racisme policier sont nombreuses – et parfois anciennes. Réunis à Anjou lors d’une soirée-dialogue organisée par La Converse, des jeunes, des militants, des chercheurs et des intervenants se sont surtout interrogés sur les obstacles qui empêchent leur mise en œuvre, notamment les résistances institutionnelles et les visions parfois divergentes du changement.

« Même avant que je sois né, ils parlaient déjà des solutions. Je suis sûr que, quand mes petits-enfants vont naître, ils vont encore parler de solutions ! » Lorsque Julian Grau-Brown prend la parole, la soirée organisée par La Converse au siège de la Coalition Pozé est bien entamée. Travailleur social et doctorant à l’Université McGill, il exprime une lassitude qui dépasse sa propre génération : celle de communautés qui voient revenir, depuis des décennies, les mêmes constats sur le racisme au sein de la police montréalaise et les mêmes recommandations sans que les changements espérés ne se matérialisent.

Pendant plusieurs heures, les participants à notre soirée ont discuté du racisme policier à Montréal. Les solutions évoquées sont nombreuses : moratoire sur les interpellations, commission d’enquête publique, définancement de la police, financement des organismes, réinvestissement dans les quartiers, etc. À tel point qu’une question a fini par s’imposer progressivement : manque-t-on réellement de solutions, ou sont-ce les obstacles à leur application qui expliquent leur absence d’effets ?

Cette interrogation traverse plusieurs des échanges tenus lors de la soirée-dialogue organisée par La Converse au lendemain de l’éclatement du scandale du poste de quartier 39 de Montréal-Nord. Car, si les participants ne s’entendent pas toujours sur les moyens à préconiser (certains défendant les réformes institutionnelles, d’autres la rupture ou le rapport de force), plusieurs partagent néanmoins le même constat : le racisme policier ne relève pas d’une série d’incidents isolés, mais d’un problème systémique dont les remèdes, eux, restent largement en suspens.

Moratoire : une solution déjà sur la table

Lorsque les participants de la soirée ont été invités à proposer des solutions, plusieurs ont exprimé une forme de lassitude face au caractère non abouti des solutions. L’exemple du moratoire sur les interpellations policières illustre bien cette impression.

Depuis plusieurs années, les chercheurs documentent les écarts importants qui touchent les personnes noires, arabes et autochtones dans les interpellations policières à Montréal. Un premier rapport publié en 2019 concluait déjà que les personnes noires étaient beaucoup plus susceptibles d’être interpellées que les personnes blanches. En réponse à cette enquête, le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) s’était doté d’une nouvelle politique sur les interpellations en 2021.

Puis, un second mandat confié à quatre chercheurs indépendants est venu évaluer les effets de cette réforme. Déposé en juin 2023, leur rapport arrive à la conclusion que le profilage racial persiste et que les changements adoptés n’ont pas produit les effets espérés.

Les chercheurs Mariam Hassaoui, Victor Armony, Alicia Boatswain-Kyte et Massimiliano Mulone ne formulent qu’une seule recommandation : suspendre les interpellations qui ne sont liées ni à une enquête criminelle ni à un soupçon raisonnable. Autrement dit, instaurer un moratoire sur les interpellations dites de routine.

Le directeur du SPVM, Fady Dagher, refuse toutefois cette recommandation. Il affirme alors qu’un moratoire constituerait une « mesure symbolique » et soutient privilégier un changement de culture au sein même du corps policier.

Cette décision provoque une vive réaction chez plusieurs organismes et chercheurs. En décembre 2024, lors d’une consultation devant la Commission de la sécurité publique de Montréal, plusieurs d’entre eux ont dénoncé le refus du SPVM d’appliquer l’unique recommandation formulée par l’équipe scientifique. « Pourquoi le SPVM a-t-il commandé un rapport de recherche à des experts indépendants s’il n’avait aucunement l’intention de suivre leur seule et unique recommandation ? » demandait alors Lynda Khelil, de la Ligue des droits et libertés.

Enfin, en septembre 2024, la juge Dominique Poulin de la Cour supérieure du Québec a rendu un jugement historique en concluant que le profilage racial est systémique au sein du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM).

Pour plusieurs participants de la soirée de La Converse, cet épisode illustre parfaitement le sentiment d’impuissance qui traverse les communautés touchées par le profilage racial. Le moratoire est ainsi devenu, pour elles, bien plus qu’une mesure technique : il constitue un test de la capacité des institutions à appliquer les changements qu’elles ont elles-mêmes commandés et documentés.

Des mécanismes difficiles à mobiliser

Pour Massimiliano Mulone, l’une des limites du système tient moins à l’absence de recours qu’à leur accessibilité. « Les gens connaissent très mal les recours qu’ils ont », explique le chercheur, qui estime que les mécanismes de surveillance de la police demeurent largement méconnus du public.

Le Commissaire à la déontologie policière, chargé de recevoir les plaintes sur le comportement des policiers, ou encore le Bureau des enquêtes indépendantes (BEI), qui intervient notamment lors de décès ou de blessures graves liés à une intervention policière, demeurent peu connus des citoyens.

Selon M. Mulone, les organismes chargés d’assurer cette surveillance fonctionnent également avec des ressources limitées face à des institutions policières beaucoup plus puissantes. « Les organismes qui sont responsables de traiter les plaintes des citoyens sont déjà totalement débordés », affirme-t-il au cours d’un entretien accordé à La Converse.

Le chercheur souligne l’écart entre les moyens dont dispose le SPVM, dont le budget approche le milliard de dollars, et ceux des institutions chargées d’exercer un contrôle externe. Pour lui, cette asymétrie contribue à alimenter le sentiment d’impuissance exprimé par plusieurs participants de la soirée. Les mécanismes existent, mais ils demeurent difficiles à comprendre, à mobiliser ou à traverser pour de nombreuses familles.

Quand les recours dépendent des militants

L’affaire David Kalubi illustre, selon Massimiliano Mulone, certaines limites des mécanismes de surveillance. Le jeune homme est décédé en 2017, à l’âge de 23 ans, après avoir été arrêté par la police et détenu au palais de justice de Montréal. La famille ignorait alors qu’une plainte en déontologie pouvait être déposée.

C’est l’intervention du militant Alexandre Popovic, de la Coalition contre la répression et les abus policiers (CRAP), qui a permis qu’une démarche soit entreprise avant l’expiration du délai de prescription.

Cet épisode soulève, selon M. Mulone, une question plus large : que deviennent les situations dans lesquelles personne ne connaît les recours possibles ou n’accompagne les proches dans leurs démarches ? L’exemple montre également que les mécanismes de surveillance reposent parfois sur le travail d’organismes, de militants ou de citoyens qui comprennent ces procédures complexes. Sans cette expertise, certaines familles risquent de ne jamais accéder aux recours prévus par la loi.

Pour plusieurs acteurs réunis à Anjou, cette réalité contribue elle aussi à la méfiance envers les institutions : les outils existent, mais leur accès demeure inégal et dépend souvent de ressources extérieures aux organismes publics eux-mêmes.

C-37 et une commission pour aller plus loin

Parmi les solutions évoquées lors de la soirée, l’une revient régulièrement : la création d’une commission d’enquête publique sur le racisme et le profilage policiers.

Pour l’avocate Dardia Joseph, également directrice adjointe de la Clinique juridique de Saint-Michel, cette demande n’a rien de symbolique, mais répond bel et bien aux limites des mécanismes actuels. « Les mécanismes de contrôle de l’action policière, tels qu’on les a en ce moment, ont montré une efficacité qui est somme toute assez réduite », observe-t-elle en entrevue.

Elle rappelle notamment que les plaintes pour profilage racial mènent rarement à des sanctions. Selon de récentes données du Commissaire à la déontologie policière citées par l’avocate, 493 plaintes pour profilage racial ont été déposées de 2024 à 2025. Seules six d’entre elles ont donné lieu à une citation devant le Tribunal administratif de déontologie policière, et deux à peine se sont soldées par une décision concluant à un manquement déontologique. Pour Me Joseph, ces chiffres illustrent les limites des mécanismes actuels de surveillance policière et expliquent pourquoi plusieurs acteurs réclament des outils d’enquête plus puissants.

Récemment, le ministre de la Sécurité publique, Ian Lafrenière, a nommé une observatrice indépendante pour suivre l’enquête interne dans l’affaire du poste de police 39 de Montréal-Nord. Une initiative qui ne satisfait pas les participants à la soirée-dialogue, car «un observateur indépendant, ce n’est pas une commission d’enquête», rappelle Me Joseph.

La commission d’enquête publique qu’elle défend se tiendrait en vertu de la loi C-37 sur les commissions d’enquête. « Le “en vertu de C-37” est super important à préciser parce que c’est vraiment lorsque les commissions d’enquête publique sont faites en vertu de cette loi-là qu’elles viennent avec les pouvoirs qui nous semblent intéressants pour aller au fond, pour se saisir de l’enjeu dans une plénitude qu’on n’avait pas auparavant », précise-t-elle. Et ça serait une première au Québec en matière de profilage racial, poursuit la juriste.

Selon elle, une telle commission permettrait également d’obtenir des documents, d’imposer davantage de transparence et de donner une place aux associations et aux organismes concernés. « Ça leur permet d’être partie prenante de cette commission d’enquête-là, d’interroger et de contre-interroger les témoins », ajoute-t-elle.

L’avocate insiste toutefois sur le fait qu’une commission ne constituerait pas une solution miracle. « Je ne suis pas là pour faire la promotion d’une solution comme si elle était parfaite, dit-elle, car la commission d’enquête publique n’est pas une panacée. » Cela dit, elle lui reconnaît une « valeur expressive » importante : celle de reconnaître publiquement les expériences vécues et de faire du profilage racial un enjeu d’intérêt collectif plutôt qu’un ensemble de cas individuels.

Réduire les pouvoirs policiers

Pour le travailleur social Julian Grau-Brown, la solution passe par une autre voie : il faut réduire les pouvoirs de la police et réinvestir ailleurs. Le jeune militant défend l’idée du définancement de la police, une proposition qui demeure minoritaire dans le débat public, mais qui trouve un écho chez certains participants de la soirée.

Selon lui, certaines réformes peinent à produire des changements parce qu’elles laissent intacte la place qu’occupe l’institution policière. Le moratoire sur les interpellations constitue à ses yeux un exemple concret. « C’est quelque chose qui viendrait réduire le pouvoir des policiers », explique-t-il. Il rappelle qu’une interpellation survient lorsqu’un policier aborde une personne dans un parc, dans la rue ou devant une école afin d’obtenir des renseignements ou de l’identifier alors qu’aucune infraction n’a été commise.

Pour Julian, la récente ouverture de la mairesse de Montréal, Soraya Martinez-Ferrada, en faveur d’un moratoire constitue « une victoire qui est à célébrer ». Mais il estime que le débat doit également porter sur la place qu’occupe la police dans la réponse aux problèmes sociaux. Il soutient ainsi que la proposition de définancement vise à transférer une partie des ressources vers des organismes, des services de proximité et des interventions sociales. À ses yeux, la question ne consiste pas seulement à mieux encadrer la police, mais aussi à réfléchir aux institutions qui devraient intervenir avant que la situation ne devienne policière.

Comme les solutions institutionnelles semblent bloquées ou limitées, quelles autres voies peut-on proposer ? Sur le sujet, les acteurs de la soirée n’ont pas été avares de solutions et ont exprimé les principales idées qui animent le débat québécois sur la police.

« Il faut arrêter de demander »

Tout au long de la soirée, la colère de Jean-Édouard Pierre-Toussaint, intervenant de proximité dans Côte-des-Neiges, tranche avec les appels à de nouvelles réformes ou à de nouvelles consultations. Pour lui, le problème n’est pas l’absence de diagnostic. Les rapports existent, les recommandations s’accumulent et les communautés dénoncent depuis longtemps le profilage racial et les violences policières. « On demande depuis 40 ans », lance-t-il avec lassitude. Sa critique ne vise pas seulement les institutions, elle remet aussi en cause la stratégie qui consiste à réclamer des changements à ceux qui détiennent déjà le pouvoir. « Il faut arrêter de demander », déclare-t-il.

Derrière cette phrase se trouve une autre manière d’envisager le changement. Plutôt que d’attendre une réponse des institutions, Jean-Édouard Pierre-Toussaint plaide pour davantage d’autonomie et d’organisation communautaire et un meilleur rapport de force.

Son intervention fait écho au sentiment exprimé plus tôt par Julian Grau-Brown, qui disait avoir l’impression que plusieurs générations se transmettent les mêmes revendications sans jamais voir les changements espérés. Pour M. Pierre-Toussaint, la répétition des consultations, des recommandations et des promesses contribue elle-même à l’épuisement des communautés.

Sa position ne fait pas consensus dans la salle, mais elle traduit un besoin de rupture avec l’idée selon laquelle les institutions finiront nécessairement par corriger leurs propres pratiques.

« Il faut être partout »

À la toute fin de la soirée, une discussion s’engage autour des différentes manières de lutter contre le racisme systémique. Les échanges font apparaître des désaccords réels. Certains misent sur les recours juridiques ou les réformes institutionnelles, alors que d’autres défendent le rapport de force, l’autonomie ou une remise en question plus profonde du rôle de la police.

Pour Pierson Vaval, aucune approche ne peut, à elle seule, transformer une réalité aussi complexe que le racisme systémique. « La réussite ou l’avancement de la communauté ne se fera pas seulement dans une action à un niveau », dit-il.

Invité à décliner la position de son organisme sur un nombre de questions, le directeur de la Coalition Pozé refuse d’opposer les stratégies qui alimentent la lutte antiraciste. « Il faut être activiste, il faut être politicien, il faut être dans le système, il faut faire de l’argent, il faut avoir de l’influence, il faut être dans les médias… Il faut être partout », plaide-t-il.

Pour lui, la complémentarité des rôles doit être reconnue : « Il faut voir l’autre comme un complice qui mène peut-être le combat là où nous ne pouvons pas le mener. »

À Anjou, les participants se sont largement entendus sur le diagnostic. Le racisme policier n’est plus perçu comme une succession d’incidents isolés, mais comme un problème systémique. Les désaccords portent désormais moins sur l’identification du problème que sur la manière de produire le changement.

Définancer la police, une idée issue des mouvements antiracistes

Popularisé aux États-Unis lors des manifestations de 2020 qui ont suivi la mort de George Floyd, le mot d’ordre « Defund the police » (Définancer la police) renvoie à une approche consistant à réduire les budgets policiers afin de réinvestir une partie de ces ressources dans le logement, la santé mentale, l’éducation, la prévention, les organismes communautaires et les services de proximité. Ses partisans estiment que plusieurs problèmes sociaux sont aujourd’hui pris en charge par la police, alors qu’ils relèvent davantage d’interventions sociales ou communautaires.

À Montréal, la Coalition pour le définancement de la police a été créée en 2020 et réunit aujourd’hui plusieurs dizaines d’organismes. Elle réclame notamment une réduction importante du budget du SPVM, un réinvestissement dans les quartiers et le développement de solutions communautaires en matière de sécurité. Selon un sondage IPSOS commandé par la Ville de Montréal en 2020, 73 % des Montréalais se disaient alors favorables au définancement de la police. Cette orientation n’a pas été reprise, cependant, par la mairie, dirigée à ce moment par Projet Montréal, qui a plutôt décidé d’augmenter de 2% le budget du SPVM.

L’actualité à travers le dialogue.
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