De 2018 à 2022, 287 collisions ont été recensées à l’intersection des boulevards Crémazie et Saint-Michel. Il s’agit de l’endroit où le plus grand nombre de collisions ont été répertoriées à Montréal au cours de la période étudiée. Pour les piétons, notamment pour les enfants qui se rendent à l’école, le danger fait partie du quotidien. Alors que les organismes communautaires réclament des rues plus sûres, un élu local déplore l’absence de mesures prévues à cette intersection et l’incertitude entourant l’avenir de l’autoroute Métropolitaine.
La pluie tombe sans interruption sur Saint-Michel en ce mardi 13 octobre. À l’intersection des boulevards Crémazie et Saint-Michel, une femme pousse sa poussette en pressant le pas. Le compte à rebours du feu piéton est enclenché, et elle doit atteindre l’autre côté avant que le signal ne change.
Un peu plus loin, plusieurs piétons attendent ensemble. Pour ceux qui veulent traverser Crémazie en direction du nord, vers le boulevard Saint-Michel, il faut parfois patienter longuement avant d’obtenir le feu favorable. De l’autre côté de la Métropolitaine, la circulation reprend et les véhicules accélèrent. Une jeune femme qui traverse se fait éclabousser par une voiture. Le conducteur vient de tourner à droite pour rejoindre la bretelle d’accès à l’autoroute Métropolitaine.
À quelques mètres, une brigadière aide des jeunes à traverser à la sortie des classes. Elle est seule à ce moment-là pour encadrer les déplacements des élèves dans cette vaste intersection, qui compte sept traversées piétonnes : quatre pour franchir Crémazie et sa voie de desserte, trois pour traverser le boulevard Saint-Michel.
Sous la pluie froide, les piétons doivent composer avec la circulation, les klaxons et les cônes orange d’un chantier. Le trottoir sud-ouest est fermé. Pour poursuivre leur chemin, ils doivent se rendre sur l’autre côté de la rue ou longer les cônes, au bord de la chaussée.
Cette intersection était déjà au cœur des préoccupations de la société civile quelques semaines plus tôt. Le 16 septembre, la table de quartier Vivre Saint-Michel en santé (VSMS) organisait, avec Cyclo Nord-Sud, La Grande Traversée de Saint-Michel, une manifestation festive destinée à attirer l’attention sur les difficultés qu’éprouvent les habitants pour se déplacer dans leur quartier.
Une intersection pensée pour la circulation automobile
Les chiffres donnent la mesure du problème. De 2018 à 2022, 287 collisions ont été recensées à l’intersection de Crémazie et de Saint-Michel, selon les données du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) reprises dans le palmarès présenté par la Ville en décembre 2024.
Pour Sandrine Cabana-Degani, directrice générale de Piétons Québec, cette intersection témoigne des choix d’aménagement qui ont privilégié les déplacements motorisés au détriment des besoins des piétons. « Ça répond à un besoin de fluidité, de dépassement automobile et très peu à un besoin de connectivité, de confort et de sécurité pour les personnes qui se déplacent à pied ou à vélo dans le secteur », explique-t-elle.
L’intersection se trouve au croisement de plusieurs axes importants, dont la voie de desserte de l’autoroute Métropolitaine. Le boulevard Saint-Michel doit absorber une circulation locale et de transit, le passage des autobus et des camions, tandis que les automobilistes cherchent à accéder aux bretelles de l’autoroute.
Cette configuration ne facilite pas les déplacements à pied. Jonathan, un quadragénaire qui habite à deux rues de là, traverse quotidiennement le secteur pour aller chercher ses filles à l’école Saint-Bernard. Il estime que la présence des brigadières est essentielle. « Oui, si ce n’était pas des brigadières, ce serait dangereux. Quand elles ne sont pas là, le soir, c’est deux fois plus dangereux », témoigne-t-il. Jonathan s’inquiète tout particulièrement de la visibilité lorsque la nuit tombe. Le chantier en cours complique encore les déplacements, souligne-t-il, notamment lorsque plusieurs voies sont réduites.
Résidant depuis huit ans dans le secteur, il dit ne pas avoir constaté de changements importants pour les piétons, si ce n’est le marquage au sol et la signalisation, qu’il juge par ailleurs insuffisants. « C’est la vie d’un piéton à Montréal, surtout sur Crémazie. On attend des solutions », résume-t-il.
Annie, une quinquagénaire qui traverse chaque jour l’intersection du côté nord pour se rendre au travail, décrit un autre problème : les véhicules qui tournent, alors que les piétons ont le feu vert. Elle se méfie particulièrement des automobilistes qui arrivent du boulevard Saint-Michel et tournent sans qu’elle puisse être certaine qu’ils l’ont vue. « Le temps pour traverser n’est pas assez long », souligne-t-elle, en évoquant des situations où le signal piéton est encore allumé alors que les voitures sont autorisées à tourner à droite.
Des trajets scolaires sous tension
À l’heure de la sortie des classes, les difficultés prennent une dimension particulière. Les enfants des écoles primaires Saint-Bernardin et Léonard-De Vinci, les jeunes des écoles secondaires Joseph-François-Perrault et John-F.-Kennedy, ainsi que les familles qui fréquentent les garderies du secteur doivent composer avec cette circulation.
Abdou, un élève de Joseph-François-Perrault rencontré sur place, rentre chez lui avec un lourd sac à dos. Il explique que la traversée est difficile pour lui. Avant, raconte-t-il, il se déplaçait à vélo, mais un jour, alors qu’il pédalait en traversant l’intersection, il est tombé de sa selle et s’est fracturé le bras. Il a dû renoncer à faire le trajet à vélo et est obligé de redoubler de vigilance.
Pour les parents, l’inquiétude ne se limite pas à l’intersection elle-même. Elle concerne aussi la possibilité de laisser les enfants se déplacer seuls et d’accéder aux équipements du quartier sans devoir multiplier les précautions.
Jonathan estime que les familles n’ont pas réellement le choix : pour quiconque souhaite rejoindre l’autre côté, cette traversée est un passage obligé. Meryem, qui se rend chaque jour à une garderie située au nord de l’autoroute, juge que les déplacements restent généralement possibles, mais reconnaît que les travaux ont compliqué la situation. Lorsqu’elle vient chercher un enfant avec son plus jeune, elle souhaiterait notamment que des barrières protègent davantage les enfants qui se trouvent à proximité de la chaussée.
« Une fracture urbaine »
Au-delà de l’intersection, l’autoroute Métropolitaine constitue un obstacle physique dans le quartier. Ses voies de desserte, ses bretelles et les espaces situés sous la structure surélevée compliquent les déplacements entre les secteurs résidentiels et les équipements de proximité.
C’est notamment ce qui a conduit Didier Berry, organisateur communautaire et résident de Saint-Michel, à lancer, avec Chantal Smedbol, le projet Oasis urbaines. L’initiative vise à repenser les espaces sous l’autoroute et autour de celle-ci, notamment par le verdissement, l’art et une meilleure appropriation des lieux par les habitants. « Est-ce que cette coupure-là, le viaduc, si on veut, va être transformée comme une sorte de trait d’union, de jonction ? » s’interroge-t-il.
Pour lui, le projet doit d’abord répondre aux besoins des personnes qui vivent dans le quartier et subissent les inconvénients de cette infrastructure. Il envisage plusieurs possibilités, depuis des interventions modestes pour améliorer les espaces jusqu’à une réflexion plus large sur l’avenir de l’autoroute. Mais il insiste sur la nécessité de consulter les habitants, notamment les jeunes, qui utilisent quotidiennement ces lieux.
L’embellissement ne suffira toutefois pas à résoudre les problèmes de sécurité routière. « N’importe quoi qui aide un tant soit peu, que ce soit de 5 ou 10 %, c’est déjà une solution », estime-t-il, tout en reconnaissant que les interventions doivent s’inscrire dans une réflexion plus vaste. Pour Didier Berry, les espaces sous l’autoroute pourraient devenir des lieux de rencontre plutôt que de simples zones de passage. Mais leur transformation suppose une collaboration entre les citoyens, les organismes, la Ville et le ministère des Transports et de la Mobilité durable, qui est responsable des infrastructures autoroutières.
Des responsabilités qui se chevauchent
Cette division des responsabilités constitue justement l’un des principaux obstacles à une intervention rapide, selon Sylvain Ouellet, conseiller municipal du district de François-Perrault depuis 2013.
L’élu rappelle que la dangerosité de l’intersection est connue depuis des années. Il estime que la conception de l’autoroute dans les années 1950 a contribué à concentrer un volume important de circulation à cet endroit, notamment en raison de la disposition des bretelles d’entrée et de sortie. Il regrette également que la reconstruction antérieure du boulevard Saint-Michel n’ait pas permis de revoir plus en profondeur son aménagement. « On reconstruisait un peu à l’identique », se souvient-il, en évoquant une occasion manquée de mieux sécuriser le secteur.
Selon lui, la marge de manœuvre de l’arrondissement est limitée, car l’intersection se trouve entièrement sur le réseau artériel, tandis que Crémazie remplit aussi une fonction de voie de desserte de l’autoroute. « À l’intersection, à ma connaissance, il n’y en a aucune », répond-il lorsqu’on lui demande quelles interventions y sont actuellement prévues.
L’élu évoque néanmoins des améliorations possibles à l’occasion des futurs travaux sur l’autoroute Métropolitaine, notamment une modification des bretelles afin de réduire les conflits de circulation. Mais il souligne que le calendrier et les modalités de ces travaux restent incertains.
Il plaide aussi pour une meilleure prise en compte de la dangerosité des trajets dans l’organisation des parcours scolaires. Certains élèves doivent traverser plusieurs voies à l’intersection de Crémazie et de Saint-Michel, puis franchir de nouveau Crémazie plus loin pour se rendre à leur école. « Encore faut-il qu’il y ait un chemin qui soit agréable, qui soit sécuritaire », fait-il valoir à propos des déplacements à pied, qui sont encouragés chez les enfants.
Pour M. Ouellet, la sécurisation de la traversée de la 6e Avenue constitue un exemple d’intervention possible sur une rue locale. Il souhaite également convaincre la Ville de Montréal d’installer un feu de circulation supplémentaire plus à l’est, afin de mieux relier les équipements du quartier. Mais, à l’intersection de Crémazie et de Saint-Michel, aucune mesure précise n’est annoncée à ce stade.
Agir avant la prochaine collision
Pour Piétons Québec, la difficulté ne concerne pas uniquement Saint-Michel. L’organisme réclame depuis plusieurs années un mécanisme permettant d’intervenir de manière proactive sur les artères montréalaises où les risques sont élevés.
La stratégie Vision Zéro de la Ville vise à éliminer les décès et les blessures graves sur le réseau routier. Mais, selon Sandrine Cabana-Degani, les interventions menées sur les rues résidentielles ne suffisent pas à répondre aux enjeux des grands axes de circulation. La directrice générale rappelle qu’environ les deux tiers des décès et des blessures graves à Montréal surviennent sur le réseau artériel et collecteur, selon les données de son organisme.
Des mesures relativement simples peuvent pourtant améliorer la sécurité et le confort des piétons, explique-t-elle : allonger les temps de traverse, aménager des refuges ou réduire le nombre de voies lorsque les conditions le permettent. Elle ne préconise pas une solution unique pour Crémazie et Saint-Michel, dont la configuration exige une analyse technique. Mais elle estime que les outils existent et que la priorité est de planifier les interventions en fonction des risques. « Il suffit d’avoir le mécanisme, puis d’avoir la planification qui permette d’intervenir », résume-t-elle.
La mobilisation ne s’arrête pas à cette traversée. VSMS poursuit également la réflexion sur l’avenir de l’autoroute Métropolitaine, dont les infrastructures constituent une fracture physique dans Saint-Michel. Le 26 octobre, la table de quartier doit accueillir une conférence de Francis Lapierre intitulée « Raser la Métropolitaine (A-40) : rêve ou réalité ? ».
Au-delà de la sécurité à une intersection, la question posée est celle de la place de cette autoroute dans le quartier et de la possibilité de repenser les liens entre ses différents secteurs. En attendant, les habitants continuent de traverser ces rues. Sous la pluie, entre les véhicules qui tournent, les voies de desserte et les détours imposés par les travaux, chacun adapte son parcours comme il peut.



