Du Quartier latin au Petit Maghreb, en passant par une manifestation devant le lieu choisi par le Parti québécois pour sa soirée électorale et un café indépendantiste de la Plaza St-Hubert, Montréal a vécu cette soirée à plusieurs vitesses. Entre ceux qui ont voté par conviction, ceux qui l’ont fait par devoir, ceux qui ont refusé de choisir et ceux qui ne se sentaient pas concernés, nous avons parcouru la ville pendant près de six heures pour écouter ce que cette élection faisait résonner dans la vie quotidienne.
18 h, Berri-UQAM.
Le vent est froid sur la rue Saint-Denis. Le thermomètre affiche 10 oC, mais les Montréalais ont déjà adopté le rythme des soirées d’automne : on accélère le pas, on remonte le col du manteau, on cherche à rentrer avant que la nuit ne tombe complètement .
À l’intersection de la rue Saint-Denis et du boulevard de Maisonneuve, la présence policière attire l’attention. Quelques centaines de mètres plus loin, le Parti québécois doit tenir sa soirée électorale au Théâtre St-Denis. À 19 h, une manifestation est annoncée contre le parti de Paul St-Pierre Plamondon.
Je reste quelques minutes à observer ce qui se passe.
18 h 02.
Photo : Nouri Nesrouche
Une personne d’une quarantaine d’années, tuque sur la tête et grosse barbe, colle quelque chose sur un lampadaire. Je m’approche. Sur l’affichette, une fleur de lys inversée accompagne ces mots : « État colonial au service du capital. » Nicolas Chevalier ne votera pas ce soir : « Je n’ai pas voté parce qu’il n’y avait absolument rien qui m’intéressait sur la liste électorale. »
Nicolas, qui habite Notre-Dame-de-Grâce, reconnaît quelques idées intéressantes chez Québec solidaire, mais pas suffisamment pour aller voter. Son désenchantement dépasse toutefois cette élection. « On est très loin d’une démocratie directe, excepté pour quelques espaces où les personnes peuvent se retrouver. Et pour moi, c’est un certain désillusionnement avec le système… »
Puis la conversation glisse vers la question de son logement, du nationalisme québécois, des mouvements sociaux et de la représentation politique. Son appartement n’est pas idéal, son loyer grève son budget, et selon iel, aucun parti n’a proposé de réponse concrète à ce problème. Nicolas s’éloigne, mais sur place, la rue reste relativement animée.
18 h 21.
Devant l’ancienne cathédrale Saint-Jacques, une drag queen vêtue comme une Vierge Marie pose pour une séance photo. Montréal continue son spectacle, pendant qu’à quelques rues de là, on se prépare à compter les bulletins.
18 h 23.
J’interpelle Aimé Ishimwe, qui presse le pas en compagnie d’une amie vers le Cineplex Odéon du Quartier latin. En matinée, cet homme de 37 ans, employé de la Ville de Montréal, a accompli son vote. Pour lui, le geste compte : voter, c’est montrer son intérêt et donner son opinion. Mais la campagne lui laisse une impression d’inachevé. « Ça a trop tourné autour de l’immigration selon moi, et on n’a pas parlé d’enjeux assez prioritaires pour moi. On n’a pas parlé d’environnement, on n’a pas parlé de logements abordables. » Le référendum a également retenu son attention. Mais Aimé repart avec une inquiétude : « On ne va pas dans la bonne direction. Je trouve que, depuis 10 ans, au lieu de s’améliorer, on ne parle que d’immigration. »
18 h 40.
Il fait déjà noir. Mélissa et Jean-Luc Albert cherchent leur bureau de vote dans les pavillons de l’UQAM. Ils habitent le centre-ville et n’ont pas l’intention de repartir sans avoir voté. Mélissa enseigne. Jean-Luc travaille comme technicien en surveillance de chantier. Il est arrivé au Québec à 17 ans, il y a environ 20 ans. Elle est née ici.
Ils cherchent l’adresse sur leur téléphone en marchant. Pour Mélissa, le gouvernement n’est jamais très loin de la vie quotidienne. Mais cette fois, le choix a été particulièrement difficile. « Je pense que c’est important de se tenir au courant, d’être impliqué. Des fois, les gens pensent que c’est très loin de nous, mais le gouvernement a beaucoup d’impact sur notre quotidien », dit-elle.
Comme Aimé, Melissa est préoccupée par les discours qui font de l’immigration une explication à certains problèmes sociaux. « Je pense que l’inclusion, c’est beaucoup plus gagnant que l’exclusion », commente-t-elle.
Jean-Luc, lui, parle du vote comme d’un devoir, mais aussi comme d’un privilège. Il a connu un autre pays, une autre histoire politique. Il dit comprendre ce que signifie le combat pour l’indépendance, mais refuse qu’une population soit ciblée au passage. Son vote, ce soir, est stratégique. « Moi, je ne veux pas que le PQ soit majoritaire, dit-il. Je viens d’un pays où l’indépendance est vraiment très importante. Puis, tous les immigrants, ils vont vous dire qu’on vient tous de pays où on s’est vraiment battu pour notre indépendance. On comprend le combat de l’indépendance. Mais on ne peut pas viser une population. »
Je les quitte, tandis qu’ils cherchent encore leur bureau de vote.
18 h 51.
Je cours vers le Théâtre St-Denis. La rue est quadrillée. Des barrières métalliques séparent les partisans du PQ, qui attendent pour entrer. Des manifestants commencent à se rassembler sur le trottoir d’en face.
19 h.
Emily Fleming, qui est Inuk, prend un mégaphone. La manifestation vise les propos tenus le 30 septembre dernier par Paul St-Pierre Plamondon, qui a affirmé que les Premières Nations et les Inuit seraient consultés sur le projet de constitution provisoire d’un Québec souverain, mais qu’ils n’auraient pas de droit de veto dans l’éventualité d’un référendum. « La résistance ne fait que commencer », lance-t-elle à la foule.
La police repousse les manifestants vers le trottoir opposé. Les slogans fusent. Des militants autochtones, décoloniaux, pro-Palestine, féministes ainsi que des personnes issues d’autres milieux militants se retrouvent dans le même cortège.
Luc, qui arrive de la Côte-Nord, participe pour la première fois à une manifestation. Ce sont les déclarations de PSPP sur les Premières Nations qui l’ont poussé à se rendre à Montréal. « Je pense que c’est la chose qui est juste à faire – surtout avec la tendance dans le monde en ce moment – que de se faire entendre sur ce genre de choses-là », me dit-il. Luc vote pourtant en se faisant peu d’illusions. « Je pense que les partis s’assomment tous un petit peu. Mais au moins, c’est pour pouvoir dire. [...] C’est par principe. »
Son autre préoccupation est l’environnement. Il reproche aux politiciens de parler trop peu de la crise écologique, notamment parce que les bénéfices politiques sont souvent à court terme. Puis, il fait part de sa peur du lendemain. « J’ai juste peur qu’en fait, il n’y ait rien qui change parce que je pense que les choses vont mal et que ça va empirer. Si rien ne change, moi ça me fait peur personnellement. Moi, c’est assez pour me convaincre qu’il faut bouger, qu’il faut essayer de se faire entendre. »
Khadidja Barbe, qui se trouve à quelques mètres de là, a déposé son bulletin dans l’urne plus tôt ce matin. Elle déclare n’avoir manqué aucune élection depuis qu’elle est en âge de voter. Elle aurait aimé que la campagne parle davantage du coût de la vie, de la santé, des familles qui peinent à remplir leur réfrigérateur. Elle estime que les questions identitaires ont pris trop de place.
19 h 45.
Je redescends la rue vers le bureau de vote situé dans un pavillon de l’UQAM avant sa fermeture, à 20 h.
Kassem, 21 ans, étudiant en sciences politiques dans cette même université, vote pour la première fois à une élection provinciale. Il dit vouloir exercer un droit fondamental, celui de participer au choix du gouvernement. Mais il n’éprouve pas beaucoup d’enthousiasme. « Je n’ai aucune émotion. Je dirais : “Que le moins pire gagne” », résume-t-il. Kassem craint surtout que le débat politique s’éloigne des enjeux qu’il juge urgents : logement, loyers, alimentation.
Les électeurs retardataires franchissent la porte du bureau, tandis que la rue se vide progressivement.
20 h 11, métro Beaubien.
Je marche vers la Plaza St-Hubert. Je cherchais un endroit où des Montréalais d’origine latino-américaine suivraient les résultats. Plusieurs commerces sont déjà fermés. Le froid pousse les passants à rentrer. Je découvre finalement le Club pays, un café citoyen indépendantiste ouvert quelques mois plus tôt.
Photo: Nouri Nesrouche
À l’intérieur, l’atmosphère est différente. La salle est pleine. Un grand écran diffuse la soirée électorale. Des jeunes regardent, commentent, applaudissent. Et quelque chose m’étonne : les applaudissements accompagnent aussi bien l’annonce d’une avance d’un candidat du Parti québécois que celle d’un candidat de Québec solidaire.
Les deux formations sont souverainistes. Alex Valiquette, militant du Oui Québec, m’explique cette cohabitation. « Je pense qu’il y a un appétit au sein de la population du Québec d’être capable de regarder au-delà des partis politiques. [...] Il y a beaucoup de gens qui sont comme moi : je suis d’accord avec telle chose de tel parti, mais je suis pas d’accord avec telle autre chose. »
Pour lui, la polarisation ne se combat pas seulement dans les discours. « Il faut se rencontrer. Plus d’humanité, plus de dialogue », soutient-il. Dans ce café, du moins ce soir, des souverainistes de sensibilités différentes regardent ensemble dans la même direction.
21 h 50.
Je quitte la Plaza St-Hubert en Uber. Mon chauffeur, Marconi, est résident permanent. Il n’est pas citoyen canadien et ne vote donc pas.
Le quadragénaire, arrivé d' Haïti il y a trois années, ne suit pas vraiment la politique québécoise. Sur la route, il me parle surtout de son travail et de sa famille. Un chantier bloque la rue Bélanger. Il râle contre les travaux dans la métropole, puis remarque, compatissant, une travailleuse qui, dans le froid, dirige les automobilistes vers une autre voie. Il change de ton.
La politique québécoise, elle, lui paraît lointaine. « Ce n’est pas la même intensité, ce n’est pas la même atmosphère d’élection. [...] Chez nous, il y a les motards, il y a des bruits, il y a des manifestations. On sent qu’il y a une élection, on voit des t-shirts, des banderoles. Ils sont dans la rue. Ici, c’est la télé qui vous dit qu’il y a une élection. » Quelques minutes plus tard, nous arrivons dans le Petit Maghreb.
22 h 03.
Jean-Talon est encore vivant. Des cafés sont ouverts, des snacks aussi, et plusieurs salons de coiffure pour hommes. Je tente quelques approches. Un barbier refuse poliment de parler. Deux hommes qui discutent devant un commerce préfèrent également garder leurs opinions pour eux. Ils veulent « vivre tranquillement leur vie au Québec ».

Photo : Hayder Mohammed
Au Marché Saada, je rencontre Sami, un étudiant algérien qui travaille de nuit pour payer ses études. Il refuse d’être enregistré et demande à être cité sous un prénom d’emprunt. Sami ne vote pas, naturellement, et me confie seulement une inquiétude : les changements dans les politiques d’immigration pourraient compliquer son projet de rester au Québec.
Un peu plus loin, au Do Ré Mi, de jeunes femmes nettoient avant de fermer. Elles sont elles aussi étudiantes. Elles s’inquiètent de ce que leur réservera l’avenir après leurs études, notamment si elles souhaitent rester au Québec. Elles aussi préfèrent ne pas donner leur nom.
Dans cette partie de Montréal, la politique se fait soudain plus silencieuse.
22 h 38.
Devant la Fruiterie Ronica, je rencontre Emiliano, qui vient de terminer son quart de travail. Il est dans la soixantaine. Lui aussi n’a pas voté. Ce qui l’occupe, ce soir, ce n’est pas le résultat électoral. C’est le prix de son épicerie. « Les élections... franchement, moi, je suis fatigué. Je fais des quarts de travail pas possibles, et quand je reviens à la maison, j’ai pas la tête pour la politique. Les politiciens, ils parlent, ils parlent, mais moi, je ne vois pas ce que ça change dans ma vie », confie-t-il.
Qu’est-ce qui importe alors pour Emiliano ? « Ce que je vois, poursuit-il, c’est l’épicerie. Avant, avec 60 $, je remplissais le panier. Maintenant, avec 60 $, j’ai presque rien... tout est cher, même les choses de base, comme les tortillas ou les haricots. Ma femme, elle compare les circulaires chaque semaine, elle va dans trois magasins différents pour sauver quelques sous. »
À quelques rues de là, un autre immigrant me raconte exactement l’inverse.
22 h 57. Café Sidi Bou.
Ce soir, Hatem a dérogé à ses habitudes pour venir boire un thé à la menthe et partager la soirée électorale avec des gens de sa communauté dans ce coin connu du Petit Maghreb.
Avant d’entrer dans l’établissement, il fait part de sa position électorale et dit comprendre ceux qui pensent que tous les partis sont pareils, mais refuse de céder au découragement. « Quand j’étais jeune, en Tunisie, on parlait du vote comme d’un rêve ou d’une farce, selon les années. Ici, je peux aller dans un bureau de vote, personne ne me regarde, personne ne me demande pourquoi. Ne pas voter, ce serait presque un manque de respect envers ce privilège », affirme-t-il.
Son enthousiasme n’est pas béat, cela dit. « Je ne dis pas que tout est parfait. Le logement, le coût de la vie, ça m’inquiète aussi, déclare-t-il. Mais je préfère protester dans l’urne que dans mon salon. Après, on peut critiquer, mais au moins, on a participé. »
Hatem a voté pour le candidat libéral Frantz Benjamin dans Saint-Léonard—Saint-Michel. « J’ai fait mon choix en lisant, en comparant. Je suis comptable, alors j’aime regarder les chiffres et les engagements, pas seulement les slogans. Pour moi, le Parti libéral offre plus de stabilité et plus d’ouverture aux gens comme moi, ceux qui sont venus ici, qui travaillent, qui paient leurs impôts et qui veulent juste être traités comme des citoyens à part entière. »
23 h 12.
Le Café Sidi Bou est plein. Un nuage de fumée de chicha flotte sous le plafond. Deux téléviseurs accrochés aux murs diffusent encore la soirée électorale. Le Parti québécois, qui est en tête avec 59 sièges, formera un gouvernement minoritaire.
Certains clients suivent les résultats. D’autres jouent aux cartes. Une remarque fuse d’une table : « Le zéro de la CAQ me fait planer. » Les résultats continuent de tomber. Les commentaires aussi, parfois caustiques.
Mais dehors, à quelques rues de là, des gens travaillent encore. D’autres rentrent chez eux. Certains n’ont pas voté. Des étudiants pensent à leur avenir. Un chauffeur attend sa prochaine course. Une femme dirige la circulation dans le froid. Un homme calcule le contenu de son panier d’épicerie.
À 23 h 35, je ferme mon carnet.
La soirée électorale à Montréal n’a pas ressemblé à une seule soirée électorale. Elle en a contenu plusieurs : celle des militants devant un théâtre, celle des jeunes qui espèrent encore changer quelque chose, celle des souverainistes réunis dans un café, celle des nouveaux arrivants qui ne peuvent pas voter, et celle des citoyens qui votent par devoir, par conviction ou par calcul.
Et celle d’Emiliano, peut-être la plus silencieuse de toutes : une soirée où la politique se mesure moins au nombre de bulletins déposés qu’au prix d’un sac d’épicerie.



