L’Escalier, une adresse pour les jeunes des quartiers défavorisés de Lachine
Photo: Labib Benslama
14/9/2026

L’Escalier, une adresse pour les jeunes des quartiers défavorisés de Lachine

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À la maison des jeunes L’Escalier de Lachine, le camp de jour Les Jumelés tire à sa fin. Avant de rentrer chez eux, des enfants jouent une dernière fois ensemble sous le regard attentif des jeunes animateurs. Dans certains quartiers défavorisés et enclavés de Lachine, où les espaces destinés aux jeunes sont rares, L’Escalier, qui fêtera ses 42 ans en novembre, est pour plusieurs bien plus qu’un lieu d’activités.

Le soleil joue à cache-cache en ce vendredi 21 août. À l’extérieur de la maison des jeunes L’Escalier de Lachine, les enfants s’agitent encore autour d’une grande table, rient, mangent et finissent l’été ensemble, entraînés par des enchaînements musicaux choisis par un DJ.

Vêtus de chandails de couleur orange, des adolescents formés pour animer, encadrer et organiser les activités de l’établissement veillent au grain. Certains y ont trouvé leur premier emploi rémunéré, alors que d’autres en sont à leur première expérience de responsabilité.

Yohan est de ceux-là. Arrivé du Cameroun à neuf ans, il a grandi à Duff-Court, à Lachine, et aujourd’hui, à 18 ans, il étudie au cégep André-Laurendeau et travaille comme animateur à L’Escalier. Mais avant d’être l’un des responsables de l’encadrement, c’était simplement un jeune qui cherchait un endroit où aller.

« J’étais à Montréal sans vraiment être à Montréal »

Yohan a découvert L’Escalier au cours de l’été 2024, lorsqu’un ami, Wilfried, l’y a amené pour son anniversaire. Sur place, il a trouvé des jeunes de son âge, des gens qui, dit-il, « te ressemblent », vivent certaines de tes réalités et parlent parfois le même langage. Repéré pour son entrain et sa facilité à communiquer, il a d’abord été recruté comme apprenti cuisinier pour le camp de jour, avant de suivre une formation et de devenir animateur. Son parcours, dit-il, a surtout élargi ses horizons. « J’étais à Montréal sans vraiment être à Montréal. » Son univers se limitait principalement à Lachine. Les déplacements avec ses parents servaient surtout à aller à un rendez-vous ou à régler quelque chose, rarement à découvrir la ville.

La remarque de Yohan prend aussi place dans un territoire en transformation. Si la proportion de personnes immigrantes à Lachine demeure inférieure à la moyenne montréalaise, elle a fait un bond de 11 % de 2016 à 2021, selon Centraide du Grand Montréal, alors que cette augmentation n’a été que de 1 % pour l’ensemble de Montréal au cours de la même période.

C’est grâce à la maison des jeunes que Yohan a découvert d’autres endroits et d’autres possibilités. « Avant de venir ici, j’ai fait peut-être six ans à Lachine, mais je n’avais jamais exploré Montréal », raconte-t-il. Pour lui, cette ouverture est particulièrement importante lorsqu’on grandit dans un quartier où les possibilités ne sont pas les mêmes pour tout le monde. L’Escalier devient alors aussi une porte d’entrée vers une ville que les jeunes habitent sans nécessairement la connaître.

Une même ville, des réalités très différentes

Pour Mme Onomo Lopes, il faut aussi regarder la ville dans laquelle ces jeunes grandissent. « Lachine est quand même une ville assez spéciale dans la façon dont elle est constituée », lance-t-elle, ajoutant que sur un même territoire coexistent des réalités sociales très différentes. Certains secteurs sont plus favorisés, alors que d’autres, comme Lachine-Est, Duff-Court et Saint-Pierre, cumulent les difficultés.

Les particularités de cette géographie sociale apparaissent aussi dans les données. Selon le portrait de quartier de Centraide du Grand Montréal, le taux de faible revenu atteint 20 % à Duff-Court et 13 % à Saint-Pierre, contre 10 % pour l’ensemble de Lachine. Duff-Court affiche également la plus forte proportion de familles monoparentales de tous les secteurs montréalais, soit 62 %.

Les deux secteurs se distinguent aussi par leur diversité. À Duff-Court, 52 % des résidents appartiennent à un groupe de minorités visibles ; et la proportion atteint 43 % à Saint-Pierre. Dans ces quartiers, où vivent plusieurs des jeunes rencontrés à L’Escalier, la question d’un lieu accessible où se retrouver dépasse donc le simple besoin de loisirs.

Pour Yohan, Duff-Court présente ses propres difficultés. Il parle d’un quartier où beaucoup de jeunes sont issus de familles immigrantes et où certaines situations peuvent rapidement dépasser un adolescent. Le secteur de Saint-Pierre, lui, est marqué par son enclavement et le caractère limité des services disponibles. Pour profiter de certaines activités ou obtenir certains services, les jeunes n’ont d’autre choix que de prendre le transport en commun.

Bernard, qui est âgé de 18 ans, décrit Saint-Pierre comme un quartier « à part », où les lieux de socialisation sont rares. Le parc Kirkland est, selon lui, pratiquement le seul espace de rassemblement auquel il pense spontanément pour les jeunes.

Quand il n’y a pas d’endroit où aller, il reste la rue, le parc, le sport ou les établissements de restauration rapide. Dans un secteur comme Saint-Pierre, où le taux de faible revenu atteint 13 % et dont l’enclavement complique l’accès à certaines ressources, la proximité des lieux, les déplacements et les moyens des familles déterminent aussi ce qui est réellement accessible.

Pour certains, disposer d’un endroit où aller régulièrement, dans un milieu accessible et encadré, devient alors une ressource en soi. Béatrice, qui a 17 ans, connaît bien cette routine.

 « Je n’avais pas grand-chose à faire »

Béatrice a découvert la maison des jeunes grâce à un professeur de son école, Dalbé-Viau. Elle s’ennuyait souvent et ne savait pas où aller ni quoi faire de son temps. « Quand je suis arrivée [au Québec], je n’avais pas grand-chose à faire, je m’ennuyais tout le temps », confie-t-elle, en ajoutant que c’est grâce à L’Escalier qu’elle a commencé à découvrir les musées, le cinéma, les ateliers de cuisine et le camping, entre autres choses.

Béatrice se décrit comme une personne timide. Et pour elle, la maison des jeunes est aussi devenue un endroit où elle peut parler lorsqu’elle traverse une période difficile. « Quand j’ai des problèmes, je n’ai personne autour de moi à qui parler », dit-elle. Ici, elle sait qu’elle peut s’adresser à quelqu’un et recevoir une réponse.

Pour cette jeune qui ne maîtrise pas encore parfaitement le français, le lieu est aussi devenu un espace de pratique et de progression grâce à l’échange avec d’autres jeunes. Puis, au fur et à mesure, son rôle a changé et elle s’est retrouvée à encadrer des enfants plus jeunes qu’elle.

Pour Yohan, le mot qui revient dans son témoignage est simple : le nouveau. Et il renvoie à une activité culinaire, une sortie, un projet artistique ou un endroit de Montréal qu’il ne connaît pas. La maison des jeunes a aussi ravivé chez lui des passions comme le dessin, l’art et la musique. « Ça m’a réinspiré », dit-il.

Voir son enfant changer

Les jeunes ne sont pas les seuls à observer des transformations. Marlène Beliz Ngala les voit à la maison, chez sa fille Hélène, qui fréquente L’Escalier depuis deux ans.

Lorsque la famille est arrivée au Québec, il y a environ trois ans et demi, Hélène était, selon sa mère, beaucoup plus seule et réservée. « Elle était vraiment seule. Elle ne voulait pas trop parler. »

Aujourd’hui, Marlène la voit prendre confiance en elle. Elle le constate parfois à de petites choses. Dans la famille, Hélène avait longtemps résisté aux tentatives de sa mère de lui apprendre à cuisiner. Puis, un jour, elle a annoncé qu’elle voulait préparer des pâtes. Son père a eu du mal à croire qu’elle les avait faites elle-même. « Non, c’est pas toi qui as fait ça ! » lui a-t-il lancé, incrédule.

Marlène estime que sa fille revient désormais à la maison avec une confiance nouvelle. « Ça m’a vraiment donné de la joie de l’envoyer encore plus à la maison des jeunes pour beaucoup apprendre », dit-elle.

Pour la directrice de L’Escalier, ces expériences ne vont pas toujours de soi dans des familles nouvellement arrivées, où les parents travaillent beaucoup et découvrent eux-mêmes leur nouvel environnement. Certains connaissent mal les ressources disponibles ou hésitent à laisser leurs enfants sortir.

Par ailleurs, et comme beaucoup de parents, Marlène dit avoir des craintes pour son adolescente. Mais elle fait confiance à l’équipe et à la directrice de L’Escalier, avec qui elle échange régulièrement. Cette confiance s’est construite pour elle en observant les changements chez sa fille.

À l’exception de Lachine-Ouest, tous les secteurs de l’arrondissement présentent des taux de familles monoparentales supérieurs à la moyenne montréalaise, qui est de 33%. À Duff-Court, près de deux familles sur trois sont monoparentales.

Ces données, à elles seules, ne disent rien de la manière dont les parents élèvent leurs enfants. Elles rappellent toutefois que l’encadrement d’un adolescent ne repose pas partout sur les mêmes ressources ni sur la même disponibilité. Dans ce contexte, la confiance qu’un parent accorde à un organisme de proximité peut prendre une importance particulière.

Quand le jeune devient celui qui encadre

Vendredi, Yohan était là, au milieu des enfants, qu’il considère aujourd’hui avec un autre regard. Il reconnaît chez eux ce besoin d’essayer, de faire quelque chose qui change de la routine, et de découvrir un monde qui ne se limite pas à la maison, au parc, au terrain de basket ou au fast-food du quartier. Son propre parcours s’est fait par étape : il est d’abord entré dans le bâtiment, puis il s’est impliqué. Quelqu’un a remarqué son implication et lui a confié une première tâche, puis un emploi, puis des responsabilités auprès des plus jeunes. À L’Escalier, un jeune ne reste pas nécessairement au même endroit.

Muriel, 13 ans, en est déjà à une autre étape. Elle siège au conseil d’administration de la maison des jeunes et dit avoir gagné en confiance depuis qu’elle fréquente le lieu, notamment parce qu’elle y a découvert que son opinion pouvait être écoutée.

Marilou, qui a le même âge, raconte surtout les liens d’amitié qu’elle y a noués. Lorsqu’elle est arrivée dans une nouvelle école, elle y a retrouvé des jeunes rencontrés à L’Escalier. 

Pour Muriel et Marilou, le changement ne prend pas encore la forme d’un emploi ou d’un projet de carrière. Il commence par la confiance, par le fait d’avoir des amis, d’être écoutée et de pouvoir participer aux activités.

Wilfried, revenir de l’autre côté

Wilfried, lui, revient désormais à L’Escalier avec une autre histoire. Aujourd’hui cadet de la police, il a connu la maison des jeunes à un moment où son avenir était beaucoup moins assuré. Il confie que, peu de temps après son arrivée de son Cameroun natal, il a traversé une période particulièrement difficile en raison d’un conflit familial. Mais heureusement, se souvient Wilfried, des intervenantes communautaires du SPVM l’ont orienté vers L’Escalier. Là, il a trouvé quelqu’un qui l’a écouté, et il est resté.

Se confiant à La Converse, il parle aujourd’hui de cette période avec une grande reconnaissance. La maison des jeunes l’a accueilli à un moment où sa vie aurait pu prendre d’autres directions. Il a ensuite vécu dans un refuge jeunesse et a poursuivi son rêve de travailler dans le milieu de la police. Aujourd’hui, ce rêve commence à prendre forme, mais Wilfried n’a pas quitté L’Escalier pour autant. Cet après-midi, il y revient, et les jeunes le reconnaissent, lui parlent. Certains lui posent des questions qu’ils ne poseraient pas nécessairement à la directrice ou à un autre adulte.

Il tient à préserver cette proximité, dit-il, parce qu’il connaît de l’intérieur certaines des réalités auxquelles ils font face. Parce qu’il sait aussi ce que cela signifie de trouver quelqu’un à qui parler. Son rôle a changé : il n’est plus celui qu’on accompagne. Aujourd’hui, c’est lui qui joue ce rôle.

Le risque de ne plus avoir d’endroit où aller

L’Escalier joue aussi un rôle moins facile à mesurer : il est là avant qu’une crise ne survienne, lorsqu’un jeune veut simplement sortir de chez lui ou ne sait pas quoi faire de sa journée. Bernard résume simplement le problème lorsqu’il décrit le quotidien des jeunes de son quartier : on peut passer son temps à marcher dans la rue sans savoir précisément où aller. Il raconte lui-même être arrivé à L’Escalier après avoir cherché autre chose que la répétition du sport, de la maison et des mêmes rencontres. « J’ai juste marché, et je suis venu à la maison des jeunes », dit-il.

Vendredi, alors que le camp se terminait, plusieurs générations de jeunes se croisaient dans le même bâtiment : des enfants qui jouaient encore, des adolescents qui les encadraient et des anciens, comme Wilfried, revenus pour garder un lien avec ceux qui les suivent. Ces trajectoires ne se dessinent pas dans le vide. Au contraire, elles prennent place dans des secteurs où les difficultés sociales sont inégalement réparties et où les jeunes ne disposent pas tous du même accès aux ressources, aux activités et à la ville.

L’Escalier n’apparaît alors pas seulement comme un lieu qui organise des activités, mais comme une infrastructure sociale de proximité, avec des effets concrets sur son environnement. Elle révèle aussi, en creux, ce qui manque lorsque ce type de lieu n’existe pas, n’est pas accessible ou est étouffé par le manque de financement – à l’instar de ces organismes qui se retrouvent à boutte.

L’actualité à travers le dialogue.
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