À quelques semaines de l’élection québécoise du 5 octobre, La Converse est allée à la rencontre de citoyens issus de l’immigration, à Montréal et à Laval. Certains suivent la campagne, d’autres à peine. Certains voteront, d’autres non. Pour les uns, l’élection se joue dans le panier d’épicerie, pour les autres, dans un hôpital, un emploi, un logement ou la définition même de leur place au Québec. Leurs voix racontent moins un « vote immigrant » qu’une diversité de rapports à la politique.
Au parc Villeray, Henri « Moussa » Bien-aimé ne semble pas particulièrement préoccupé par le scrutin qui approche. À 33 ans, ce travailleur de la construction, arrivé d’Haïti à l’âge de 6 ans, ne vote plus depuis des années. Il a voté une fois, vers 19 ans, avec sa mère, se souvient-il. Depuis, il s’est éloigné des urnes comme de l’actualité politique.
Sa mère, confie Moussa, pense que les élections sont en quelque sorte jouées d’avance. Lui ne va pas aussi loin et reconnaît même que voter peut servir à obtenir des « avantages pour le peuple » et à améliorer les infrastructures.
Sa vie va bien. « Tant qu’on ne me dérange pas dans mon quartier », résume-t-il en assumant sa déconnexion de la vie politique du pays. Un Québécois sur trois ne s’est pas rendu aux urnes lors des élections de 2022, et Moussa en fait partie. Son rapport aux élections est difficile à ramener à un désintérêt complet. Pour lui, le vote peut avoir des conséquences, mais il ne se sent pas suffisamment concerné pour participer.
« On n’est jamais à l’abri d’un Trump »
À Laval, Salim Triaï envisage l’élection suivant une tout autre perspective. À 63 ans, cet Algérien arrivé au Québec il y a 16 ans vote régulièrement, tout comme sa conjointe. Cela dit, Salim n’est pas encore pris par la campagne, accaparé, explique-t-il, par son entreprise de réparation d’électroménagers. Il votera néanmoins. Pas nécessairement parce qu’il se reconnaît dans un parti, mais parce que le geste compte. « Je vote juste pour dire que j’existe », dit-il.
Son vote n’est pas un chèque en blanc, affirme celui qui a été un cadre syndicaliste dans une vie précédente. Évitant de s’identifier à un parti, M. Triaï a des priorités terre à terre : le prix de la nourriture, les soins de santé, la retraite et l’avenir de ses enfants. « Quand tu vois l’accès aux soins, c’est toujours la même chose depuis 2010. […] La file d’attente aux urgences, tu vas là-bas, tu restes à peu près… – la dernière fois, mon fils est resté 12 heures. »
Au sujet de l’immigration, il se dit peu préoccupé par les débats actuels, qu’il ne suit pas suffisamment. Son expérience personnelle du Québec est plutôt positive, voire excellente, dit-il, en évoquant ses relations quotidiennes avec la clientèle.
S’il pouvait s’adresser directement aux chefs de parti, Salim leur demanderait d’abord de regarder au-delà des frontières du Québec. « On n’est pas dans un espace isolé », dit-il. Dans un monde interconnecté, « une secousse à l’extrême Est, les amplitudes arrivent ici ». Il les inviterait enfin à se préparer aux soubresauts politiques qui peuvent surgir ailleurs. « On n’est jamais à l’abri d’un Trump ou d’un Trump bis », prévient-il.
Ce qui ressort de son témoignage n’est donc pas une adhésion ou un rejet spectaculaire, mais une forme de participation minimale et assumée : voter pour compter, même lorsqu’on ne suit pas tout.
Cette diversité n’est pas anodine. Depuis le début des années 2000, la politique québécoise ne s’organise plus seulement autour de l’ancien clivage souverainiste-fédéraliste. Les travaux des politologues Éric Bélanger et Jean-François Godbout montrent l’émergence d’un autre axe important, autour de la gestion de la diversité ethnoculturelle. À l’élection de 2022, ce clivage identitaire contribuait notamment à différencier les clientèles des partis. Mais dans la vie quotidienne, ces grandes lignes de fracture prennent des formes moins théoriques.
Quand les seuils d’immigration menacent l’emploi
David Tran, lui, ne suivait pas réellement la politique jusqu’à récemment. Au parc Villeray, ce natif de Montréal, installé dans le quartier depuis une vingtaine d’années, profite du beau temps avec sa conjointe et leur bébé en cette journée de septembre.
Enseignant en informatique, David a longtemps ignoré le vote, mais cette fois, il ne veut pas rater le rendez-vous, affirme-t-il. La raison ? L’immigration est maintenant une question qui est directement liée à son emploi. En effet, dans l’établissement où il enseigne, une bonne partie de la clientèle est composée d’étudiants internationaux. Or, la diminution de cette clientèle depuis deux ans se traduit, selon lui, par moins de cohortes, et pourrait donc signifier moins de contrats pour lui. « On est un peu en manque d’étudiants. Avant, la plupart des clients étaient des élèves internationaux. Donc là, il y a moins de clientèle. Et s’il y a moins de clients, il n’y a pas de groupe qui ouvre. […] Et pas de groupe qui ouvre, cela signifie pas de contrat pour les enseignants », craint-il.
Ce qui pourrait apparaître, dans le débat public, comme une statistique sur les seuils d’immigration devient ainsi une question très concrète : aurai-je encore du travail ?
David dit se sentir parfaitement Québécois, mais il ajoute que les politiques migratoires ont désormais une conséquence mesurable sur son parcours professionnel. Pour lui, le coût de la vie reste l’autre grande préoccupation.
S’il pouvait s’adresser aux chefs de parti, il leur demanderait de revoir la politique d’immigration, mais aussi de se préoccuper davantage du coût de la vie. « Si on regarde l’inflation, ça a quand même augmenté depuis cinq, six ans durant la COVID. Donc je ne sais pas si dans quelques années, on aura encore les moyens de se procurer des produits d’épicerie comme avant », déclare-t-il.
Cinq enfants, une épicerie à 700 $
À Cartierville, Midelene Lubins regarde la politique depuis une position encore différente. Arrivée d’Haïti avec sa famille, cette quadragénaire est aujourd’hui mère monoparentale de cinq enfants, tous nés au Québec.
Chez elle, la politique commence à l’épicerie. « La vie est devenue chère », dit-elle. Le logement pèse sur son budget, même en HLM, puisque sa contribution augmente avec ses revenus. Puis, il y a la nourriture, qui est particulièrement chère avec cinq enfants, dont des adolescents. Elle estime qu’un « bon panier » d’épicerie, qui lui coûtait autrefois de 200 à 300 $ lui coûte aujourd’hui environ 700 $.
Sur cette question, l’expérience de Midelene, de Salim et des autres s’inscrit dans une tendance plus large : selon le Rapport annuel sur les prix alimentaires 2026, les prix des aliments au Canada sont plus élevés de 27 % aujourd’hui qu’il y a cinq ans. Et malgré le ralentissement de l’inflation, le rapport prévoit encore une hausse de 4 à 6 % des prix alimentaires en 2026, y compris au Québec. Pour une famille de quatre personnes, les chercheurs estiment que la facture annuelle d’épicerie atteindra près de 17 600 $, soit environ 1 000 $ de plus qu’en 2025.
La santé est l’autre grande préoccupation de Midelene. Celle-ci déplore les difficultés à voir rapidement un médecin lorsqu’un enfant est malade et dit avoir parfois l’impression de devoir multiplier les démarches avant de trouver une place. La sécurité compte également pour elle. Lorsqu’elle parle de profilage racial, sa pensée revient rapidement à son fils de 19 ans, dont elle s’inquiète chaque fois qu’il sort avec ses amis.
Son travail de préposée aux bénéficiaires dans un centre de santé lui permet aussi d’avoir un point de vue particulier sur les transformations du réseau de la santé, notamment en raison de la réduction des équipes de préposés, qui provoque, dit-elle, l’alourdissement de la charge de travail. C’est d’ailleurs un point déterminant dans son choix, car, affirme Midelene, sa voix ira au parti qui entend abolir Santé Québec et revenir aux CIUSSS, une organisation qu’elle jugeait plus efficace.
Malgré tout cela, Midelene ira voter, même si elle ne croit pas beaucoup aux promesses des politiciens. Lorsqu’on lui demande justement si ces derniers comprennent la réalité d’une mère seule qui travaille pour faire vivre cinq enfants, sa réponse est sèche : « Je pense pas. Ils ont déjà leur cuillère en or ou en argent dans leur bec. »
Devenir citoyen, c’est participer
Amine Benkara arrive dans cette mosaïque avec un rapport à la politique beaucoup plus intense. À 37 ans, cet immigrant arrivé au Québec en 2022 dans le cadre du Programme régulier des travailleurs qualifiés vient d’obtenir sa citoyenneté canadienne. L’élection provinciale sera pour lui l’occasion d’exercer pour la première fois son droit de vote en tant que citoyen. Et il compte bien s’en servir. « Je crois en fait à une chose : que ta voix ne sera pas volée », dit-il.
Amine suit les débats, consulte les programmes, regarde les émissions politiques, et surtout, il fait face à la réalité du logement, du coût de la vie, des salaires, des impôts et des services publics. Son expérience l’a amené toutefois à nuancer dans l’image idéalisée d’un Québec où « tout est beau, tout est correct, tout est réglo ».
Il dénonce notamment ce qu’il considère comme du gaspillage d’argent public et des projets qui s’éternisent, citant, entre autres, SAAQclic et les difficultés liées au logement social. Mais ce qui le préoccupe le plus ne se résume pas aux questions de gouvernance. Comme jeune travailleur et futur propriétaire, il pense au logement, au coût de la vie, aux salaires et aux taxes. S’il avait les chefs de parti devant lui, il leur poserait une question très concrète : « Qu’est-ce que vous allez faire pour les cinq prochaines années ? » Pas seulement des promesses, insiste-t-il, mais « un projet bien précis, bien clair » pour améliorer la situation de la classe moyenne.
L’immigration demeure néanmoins une dimension importante de son choix. Amine estime que certains discours politiques visant les minorités se sont durcis au cours des dernières années. Il dit se reconnaître davantage dans certaines propositions de Québec solidaire, notamment sur le logement, la réduction du coût de la vie et la redistribution des richesses.
Mais au-delà des programmes, Amine aimerait que les responsables politiques prennent davantage contact avec la réalité quotidienne des travailleurs issus de l’immigration, en les invitant à prendre l’autobus à la fin de la journée. « Ils vont voir vraiment les personnes qui bossent dur pour ce pays », dit-il. C’est aussi cette population qu’il aimerait voir davantage considérée dans les débats politiques.
« La représentation n’égale pas toujours les changements »
Mariana Gutierrez Herrera, 25 ans, se situe à l’autre bout du spectre. Arrivée de Colombie avec ses parents en 2004, elle est aujourd’hui étudiante au deuxième cycle en science politique à l’Université de Montréal et travaille avec des organismes humanitaires auprès de personnes immigrantes. Son intérêt pour la politique ne vient donc pas seulement des livres ou des cours universitaires, mais se nourrit aussi de ce qu’elle voit sur le terrain.
Pour Mariana, l’immigration est le principal enjeu de cette élection. Viennent ensuite la sécurité, les violences policières, l’éducation et la santé. Elle souhaite notamment que les débats sur la sécurité tiennent davantage compte de ce qui se passe dans les quartiers où la population racisée est importante. Mais elle ne se sent pas pour autant représentée par la classe politique. « Représentation n’égale pas toujours réponses concrètes ou changements concrets », dit-elle.
Cette distinction entre présence et représentation rejoint les résultats d’une étude sur la représentation politique au Québec réalisée par Benjamin Ferland et Éric Desrochers. Les chercheurs dressent un portrait complexe : certains groupes, notamment les femmes et les personnes moins éduquées, apparaissent moins bien représentés sur certaines dimensions, mais aucun groupe ne l’est systématiquement. Les jeunes sont même parfois mieux représentés que les autres groupes étudiés.
Chez Mariana, cette question devient personnelle. Comme jeune femme racisée, elle dit voir peu de femmes de couleur dans les lieux de pouvoir et ressentir parfois une pression pour ne pas « déranger ».
Elle vit pourtant elle-même certaines des difficultés qui dominent la campagne, notamment en matière de logement. Mariana habite encore chez ses parents et effectue quotidiennement de longs trajets pour se rendre à l’Université de Montréal parce qu’elle ne peut pas se permettre de louer sur l’île. Mais même là, elle refuse de réduire son choix politique à son confort personnel.
Un « vote immigrant » ?
Six personnes, six rapports aux élections. Un ne vote pas ; un autre vote pour avoir le sentiment d’exister ; une mère de cinq enfants regarde les promesses à travers le prix de son panier d’épicerie et les conditions de travail dans le réseau de la santé ; un enseignant découvre que la politique migratoire peut décider, indirectement, de son prochain contrat ; un nouveau citoyen voit dans son premier vote une manière de participer à l’avenir du Québec ; une jeune politologue cherche, elle, à comprendre pourquoi les politiques publiques répondent si difficilement aux réalités qu’elle observe.
Difficile, dans ces conditions, de parler d’un « vote immigrant ». Les recherches des politologues Éric Bélanger et Jean-François Godbout sur les comportements électoraux des Québécois montrent d’ailleurs que le système est devenu plus fragmenté. Le vieux face-à-face entre souverainisme et fédéralisme ne suffit plus à expliquer les choix électoraux : les clivages économiques et ceux liés à la diversité ethnoculturelle occupent désormais une place importante.
Sur le terrain, cette fragmentation ne ressemble pas nécessairement à un débat idéologique. Ces voix ne disent donc pas comment « les immigrants » voteront, mais montrent plutôt quelque chose de plus simple et de plus difficile à mesurer : les mêmes bulletins de vote peuvent porter des attentes radicalement différentes.



