À l’heure du dîner, des dizaines d’élèves de l’école secondaire Jean-Grou, à Rivière-des-Prairies, font la queue devant le Dollarama du quartier pour s’acheter à manger. Depuis environ trois ans, ils n’y entrent que deux par deux. La scène se répète, sous la chaleur comme dans le froid. Pour un professeur de droit consulté par La Converse, la pratique constitue, selon les faits rapportés, une discrimination fondée sur l’âge.
Il est midi passé, boulevard Perras à Rivière-des-Prairies. Une trentaine d’élèves de l’école secondaire Jean-Grou font la queue devant le Dollarama du quartier. Le soleil est au zénith en ce mois de juin, et la chaleur accable les adolescents. Les entrées dans le magasin sont filtrées par un agent de sécurité. Les jeunes sont autorisés à entrer, mais seulement deux par deux. À l’intérieur, des tablettes de chocolat, des croustilles et des boissons sucrées à moins de 5 $ – l’essentiel de ce que plusieurs d’entre eux pourront s’offrir avant de retourner en classe.
Depuis l’ouverture du magasin, il y a environ cinq ans, cette scène se répète chaque jour d’école, qu’il pleuve ou qu’il vente. Pour plusieurs des jeunes rencontrés, la restriction envoie un message clair : ils sont perçus comme une menace avant même d’avoir franchi la porte du commerce. Pourtant, comme le fait remarquer Eyana : « On est littéralement des clients comme les autres. On vient pour payer. »
« On nous traite comme des voleurs »
Le temps d’attente varie selon les jours. Natalia dit qu’elle reste devant le magasin une dizaine de minutes lorsqu’elle arrive tôt, mais jusqu’à une demi-heure lorsque la file est plus longue. « Surtout quand la météo est extrême, quand il fait trop chaud ou trop froid, je trouve que ça sert à rien, dit-elle. Ça gaspille du temps. » Pour sa camarade Eyana, l’attente peut être encore plus longue. « Avec ce genre de file, on peut attendre 30 minutes et plus. Il y en a qui attendent une heure. » Zoé affirme que certains élèves finissent parfois par arriver en retard à l’école.
Mais le temps passé à attendre dehors n’est pas ce qui les dérange le plus. Lorsqu’on leur demande pourquoi ils pensent être soumis à cette restriction, les réponses reviennent souvent à la même idée : en adoptant cette mesure, le commerce chercherait à éviter les vols et les débordements que certains élèves pourraient provoquer.
C’est cette raison que les jeunes contestent. « N’importe qui peut voler, poursuit Eyana. Les adultes peuvent tout autant voler que les enfants. Ce n’est pas à nous de subir les conséquences pour ceux qui volent. »
Laurianne décrit le malaise autrement. Pour elle, faire la queue dehors pendant que les adultes entrent normalement donne l’impression d’être publiquement identifié comme un problème. « C’est comme une humiliation devant tout le monde, dit-elle. Les adultes peuvent rentrer, mais nous, on ne peut pas. » Tristan a lui aussi l’impression que les jeunes sont considérés comme suspects avant même d’avoir fait quoi que ce soit. « Ils devraient nous laisser une chance pour qu’on leur prouve qu’on ne vole pas. »
Plusieurs élèves racontent devoir également déposer leur sac avant d’entrer et se sentir surveillés une fois dans le magasin. Zoé, elle, fait un lien direct avec l’origine de nombreux jeunes qui fréquentent l’école et les commerces du secteur. « Je pense qu’on est Noirs et Arabes et qu’on a peur qu’on vole », ajoute-t-elle. Elle ne prétend pas que personne ne commet de vol. Mais, insiste-t-elle, ce n’est pas parce que certains le font que tous les autres doivent être traités de la même manière.
Le sentiment exprimé par ces jeunes ne permet pas, à lui seul, de conclure juridiquement à du profilage racial. Mais il s’ajoute à un autre constat, plus facilement observable, à savoir que la restriction vise ici un groupe précis : les élèves du secondaire.
Une réponse collective à des comportements individuels
Wesley connaît bien le secteur. Intervenant jeunesse au sein du programme de jeunes leaders d’Équipe RDP, il circule régulièrement dans ce qu’il appelle le pôle commercial autour de l’école. Son rôle consiste notamment à prévenir les tensions et à intervenir lorsqu’une situation risque de dégénérer. Cela fait des années qu’il voit les files se former devant le Dollarama, témoigne-t-il.
Il ne met pas en doute le fait que le commerce ait pu subir des vols ou des perturbations. Mais, pour lui, la solution retenue pour lutter contre le problème reste difficile à justifier. « Ce n’est pas vrai que, sur 60 élèves, il y ait 60 élèves qui viennent nécessairement voler », dit-il. Pour lui, d’autres moyens auraient pu être privilégiés, notamment une présence accrue de personnel ou d’agents de sécurité à l’intérieur du magasin.
Wesley reconnaît toutefois qu’un commerce de cette taille peut difficilement accueillir, en même temps, des dizaines d’adolescents qui arrivent à la même heure. « C’est sûr que c’est compliqué si 60 jeunes se mettent à rentrer dans le Dollarama à chaque fois [...] Mais en même temps, laisser les jeunes dehors comme ça, notamment l’hiver, c’est pas le fun. »
Dollarama parle de gestion d’achalandage
La Converse a demandé à Dollarama si la restriction imposée aux élèves de Jean-Grou relevait d’une décision locale ou régionale ou si elle émanait de la direction de l’entreprise. Nous avons également demandé quelles pertes ou perturbations avaient motivé cette mesure, si des données existaient et si des solutions moins restrictives avaient été envisagées.
L’entreprise n’a pas répondu à toutes nos questions. Dans sa réponse écrite, Lyla Radmanovich, la responsable des relations avec les médias de Dollarama, explique plutôt que « le contrôle à l’entrée est l’une des mesures utilisées, à travers [notre] réseau canadien et depuis plusieurs années, afin d’assurer la sécurité des lieux, de prévenir les pertes et de favoriser le bon déroulement des activités ». L’entreprise précise que cette mesure peut être utilisée lorsqu’un grand nombre de clients se présentent simultanément. Mme Radmanovich ajoute ensuite : « Lorsqu’elle est mise en place, elle doit s’appliquer à l’ensemble de la clientèle. »
Or, c’est précisément cela qui ne correspond pas à la scène observée devant le magasin de Rivière-des-Prairies le 9 juin. À l’heure du dîner, les adultes entraient normalement. Les élèves de Jean-Grou, eux, faisaient la file et étaient admis deux par deux sous la surveillance d’un agent de sécurité.
Sur place, le gérant avait confirmé à La Converse que des élèves avaient déjà causé des perturbations à l’heure du dîner. Il avait aussi expliqué que la présence, depuis environ deux ans, d’un agent de sécurité permettait de gérer la situation sans mobiliser les employés du magasin. La réponse du siège social contraste ainsi avec ce qui a été observé sur place, où la restriction concerne les élèves de Jean-Grou.
« C’est de la discrimination primaire facile »
« Ça, c’est la définition même de la discrimination fondée sur l’âge dans ce contexte-là et dans l’accès aux lieux publics, estime le professeur Louis-Philippe Lampron. Ça, c’est de la discrimination primaire facile. »
En entrevue avec La Converse, le professeur Lampron, qui donne notamment le cours Droits et libertés de la personne à l’Université Laval, précise qu’un tribunal serait le seul à pouvoir trancher une affaire de discrimination. Mais, selon les faits qui lui ont été rapportés, il estime qu’il y aurait de bonnes chances de démontrer dans le cas de Rivière-des-Prairies, une violation du droit à l’égalité, qui est protégé par la Charte des droits et libertés de la personne.
Pour lui, l’argument de la gestion de l’achalandage ne tient pas si seuls les jeunes sont visés, car, poursuit-il, un commerce peut parfaitement limiter le nombre de personnes présentes à l’intérieur. Mais cette règle doit alors s’appliquer sans distinction d’âge. Dans le cas rapporté par La Converse, la mesure ne serait donc pas neutre. « Là, comme il y a un critère fondé sur l’âge, elle n’est pas du tout neutre, la politique. Elle discrimine les gens », précise-t-il.
Par ailleurs, l’existence de vols ou de comportements problématiques ne suffit pas, selon lui, à imposer une restriction d’accès à l’ensemble d’un groupe. « C’est la raison d’être du droit à l’égalité », poursuit-il. Une entreprise peut avoir de bonnes raisons de vouloir assurer sa sécurité ou prévenir les pertes. Mais elle doit encore pouvoir justifier le moyen choisi. Selon lui, « il y a moyen de régler le problème de l’achalandage sans instaurer des critères discriminatoires ».
Louis-Philippe Lampron considère que, pour les élèves qui s’estiment victimes d’une telle pratique, la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) constitue la voie la plus appropriée. Elle peut enquêter sur une situation, tenter de trouver une entente avec l’entreprise ou, si cela est nécessaire, porter le dossier devant le Tribunal des droits de la personne.
Dix ans plus tard, le problème change d’adresse
Les files sur le boulevard Perras ne constituent pas des cas isolés. Depuis au moins 10 ans, des situations semblables sont documentées au Québec, souvent à proximité d’écoles secondaires. Les lieux changent, les élèves changent, mais les motifs invoqués et les restrictions imposées se ressemblent.
En 2016, des élèves de l’école secondaire Jeanne-Mance, à Montréal, avaient dénoncé les restrictions imposées dans plusieurs commerces situés près de leur établissement scolaire. Dans un Dollarama de l’avenue du Mont-Royal, les jeunes devaient attendre avant d’être autorisés à entrer, alors que les autres clients pouvaient accéder au magasin normalement.
À la suite du dépôt d’une plainte par un élève, Dollarama avait mis fin à la pratique dans cette succursale. La CDPDJ avait alors indiqué avoir déjà reçu plusieurs plaintes pour des restrictions semblables visant des jeunes. Le plus frappant est que, à l’époque, l’entreprise défendait déjà les contrôles à l’entrée du commerce en expliquant que cette mesure ne visait « aucun segment particulier de la population ».
Dix ans plus tard, dans sa réponse à La Converse, Dollarama affirme de nouveau que les contrôles à l’entrée peuvent être utilisés pour réguler l’achalandage, tout en précisant que la mesure doit s’appliquer à l’ensemble de la clientèle.
Entre les deux, en 2020, un adolescent de Québec avait dénoncé une pratique presque identique dans un Dollarama de son quartier. Les jeunes y étaient soumis à une restriction d’accès qui ne visait pas les adultes. L’entreprise avait alors justifié l’instauration de cette mesure par la prévention des vols, avant de s’engager à la revoir. Puis, en décembre 2025, la même approche réapparaissait à Verdun, où des élèves du secondaire étaient filtrés dans plusieurs commerces proches de leur école.
D’un cas à l’autre, le même scénario semble se répéter : une pratique est dénoncée localement, un débat s’engage et, parfois, la mesure est modifiée. Quelques années plus tard, ailleurs, des adolescents racontent à nouveau qu’ils sont filtrés à l’entrée d’un commerce.
Louis-Philippe Lampron ne prétend pas connaître le sort de tous les dossiers ou savoir si chacune des situations médiatisées a donné lieu au dépôt d’une plainte auprès de la Commission des droits de la personne. Il estime néanmoins que cette répétition mérite d’être examinée. « Le fait que ce soit récurrent, pour moi, laisse entendre qu’il y a peut-être quelque chose à éclaircir là », dit-il.
Le 9 juin dernier, boulevard Perras, cette répétition prenait la forme d’une file d’une trentaine d’adolescents attendant sous le soleil. Certains trouvaient l’attente simplement agaçante. D’autres parlaient de discrimination. D’autres encore reconnaissaient que certains élèves avaient pu causer des problèmes, tout en refusant d’être associés à eux.
Tous, cependant, attendaient devant la même porte. Dix ans après les premiers cas médiatisés, la pratique continue à être adoptée. Elle a changé d’école, de quartier et d’élèves, mais, devant la porte des commerces, le soupçon reste le même.




