Elles ont osé dénoncer la violence conjugale. Certaines disent avoir ensuite vu leur parole remise en question, leurs liens avec leurs enfants se fragiliser ou leur situation être interprétée sous l’angle du « conflit parental ». À travers le récit de trois mères, l’analyse de chercheurs et la réponse de la DPJ, La Converse explore un angle mort institutionnel : ces situations où violence conjugale et protection de l’enfance s’entrechoquent.
Autour de la table, dans les bureaux de La Converse, trois femmes racontent leurs histoires, empreintes de similitudes et marquées par la même douleur. Une seule accepte d’être identifiée. Les deux autres demandent l’anonymat, de peur de subir des représailles, malgré des années de procédures.
La première à prendre la parole est Angela*. Elle n’a pas vu ses enfants depuis neuf ans. Neuf ans d’absence, sans anniversaire, sans Noël, sans photo de famille. Neuf ans sans pouvoir leur parler. « Le pire qu’on puisse faire à une mère, ce n’est pas lui enlever la vie, c’est lui enlever ses enfants », lâche-t-elle, le regard triste.
Ce qui ne devait être qu’une séparation s’est transformé en drame. Un drame qui affecte désormais trois générations. Sa propre mère est décédée sans avoir serré dans ses bras ses petits-enfants, qui eux-mêmes n’ont pas assisté aux funérailles de leur grand-mère. Ces phrases provoquent un silence dans la pièce. « Je ne me bats plus seulement pour mes enfants. Je me bats pour mes futurs petits-enfants », déclare Angela.
De victimes à problème ?
Pour Alice* et Manon*, témoigner demeure un exercice à haut risque. Les deux mères craignent en effet de raviver une bataille judiciaire qui empoisonne déjà leur quotidien, et redoutent les effets sur leur carrière.
Les décisions rendues dans leurs dossiers ne sont pas les mêmes, et les contextes familiaux sont également différents. Pourtant, un même sentiment traverse leurs témoignages : toutes trois affirment avoir eu l’impression que les violences qu’elles dénonçaient ont progressivement cessé d’être au centre des discussions, pour être remplacées par d’autres considérations et d’autres
expressions comme « conflit parental », « conflit sévère de séparation » ou « relation toxique ».
« Tout ce que je dénonçais comme de la violence, à un moment donné, c’est devenu un conflit parental », résume Alice. Pour elle, ce basculement a profondément modifié sa perception des conséquences que peut avoir une dénonciation. « Pensez-vous qu’il va y avoir beaucoup de mères qui vont dénoncer les abus si elles savent qu’elles risquent de perdre leurs enfants ? » demande Angela. Les autres femmes acquiescent de la tête. Alice lance alors une phrase qui fige
l’atmosphère : « Si j’avais su que j’allais perdre mes enfants, j’aurais subi la violence plutôt que de la dénoncer. »
Une grande question demeure : comment les institutions font-elles la distinction entre un conflit et une situation d’emprise ?
Dans le récit de Manon, la protection de la jeunesse est entrée dans le dossier après qu’une de ses filles eut vécu une grave crise. Elle dit avoir découvert, dans le journal intime de l’enfant, des éléments relatant des violences physiques de la part de son père et avoir déposé une nouvelle plainte à la police. Selon son récit, la police a ensuite communiqué avec la DPJ, qui est intervenue plus directement dans le dossier.
Manon affirme avoir remis à la DPJ une expertise psychosociale, des rapports de police ainsi qu’un document d’une cinquantaine de pages dans lequel elle relatait notamment les violences psychologiques, verbales et financières qu’elle disait avoir subies. Elle soutient pourtant que le rapport d’évaluation officiel a conclu à un « conflit de séparation », sans retenir la violence comme élément central. Elle dit avoir alors eu le sentiment que son rôle s’était inversé : au lieu d’être considérée comme une mère cherchant à protéger ses enfants, elle devait désormais se justifier elle-même.
Pour ces femmes, cette crainte constitue l’un des angles morts du débat public entourant cette question. Les campagnes de sensibilisation encouragent les victimes à quitter des relations violentes et à dénoncer les abus. Mais, selon elles, certaines conséquences d’une telle dénonciation demeurent largement méconnues.
Le prix des procédures
Les trois mères affirment avoir agi dans l’intérêt de leurs enfants en tentant de les protéger. Le système s’est mis en branle : tribunaux, expertises psychosociales, requêtes, appels. À l’usure psychologique s’est ajouté le naufrage financier. Alice affirme avoir englouti plus de 200 000 $ en frais d’avocats. « L’aide juridique existe, mais dès que vous gagnez un salaire correct, vous n’y avez plus droit. Pour s’en sortir, il faut des moyens colossaux. »
Dans le cas d’Angela, comme la résidence familiale appartenait aux deux conjoints, elle n’a pas été admissible à l’aide juridique, malgré sa situation financière de mère sans emploi. « Moi, on m’a facturé plus de 1 000 000 $ », affirme-t-elle au sujet des frais qu’elle a dû payer au fil des années. Pour traverser cette épreuve, elle a dû compter sur l’aide de ses parents.
Le mot « épuisement » revient en boucle. L’impression que le dossier ne se ferme jamais complètement. Et pendant ce temps, le temps (et l’enfance) passent.
Violence ou conflit parental ?
Aux dires du professeur Simon Lapierre, spécialiste de la violence conjugale à l’Université d’Ottawa, ce ne sont pas des cas isolés. « [Il existe une] confusion entre la violence conjugale et le conflit de séparation, mais surtout le fait que les situations de violence conjugale post-séparation sont perçues ou interprétées comme un conflit parental ou un conflit de séparation », souligne le chercheur. Selon lui, cette confusion découle d’abord d’une
compréhension encore incomplète de la violence conjugale. « Il y a encore cette tendance à penser que la violence conjugale, c’est quelque chose qui se passe quand les parents cohabitent, quand les parents sont encore ensemble. Puis, à partir du moment où le couple est séparé, ce n’est plus de la violence conjugale », illustre-t-il.
Il y a aussi l’image que plusieurs se font encore de la violence conjugale : celle d’un homme physiquement brutal face à une femme portant des signes évidents de violence. Or, toutes les violences ne laissent pas de traces visibles. Le contrôle, l’emprise, la surveillance et la violence psychologique peuvent être beaucoup plus difficiles à reconnaître et à distinguer des différents aspects d’une relation simplement conflictuelle. Or, explique M. Lapierre, bien souvent, la réalité ne s’applique pas à ce modèle. « Quand les situations ne correspondent pas à cette vision-là de la violence conjugale – parce que ce n’est pas nécessairement de la violence physique, ou qu’il y a eu très peu de violence physique, ou que l’auteur est charmant et sympathique, ou que la victime n’a peut-être pas “l’air d’une victime’’ –, on va parfois conclure que c’est un conflit. »
Pour Simon Lapierre, cette façon de voir occulte souvent une réalité qui est pourtant largement documentée par la recherche : le contrôle coercitif. Loin d’être une série d’incidents isolés, cette forme de violence repose sur un ensemble de comportements visant à contrôler l’autre parent, à le surveiller ou à en restreindre la liberté sur une longue période. « La violence conjugale, précise-t-il, n’est pas le résultat d’un ou de quelques incidents de violence. C’est plutôt le fait qu’une personne utilise toutes sortes de stratégies au fil du temps pour contrôler et priver l’autre conjoint de sa liberté. »
À cela s’ajoutent parfois des considérations plus floues. « Le conflit de séparation devient parfois la catégorie par défaut quand on ne peut pas prouver qu’il y a violence conjugale », observe le chercheur.
Distinguer l’emprise du conflit
La distinction n’est pas toujours simple entre conflit et violence en contexte conjugal. « Si on avait une réponse simple à cette question-là, je pense qu’on pourrait prendre notre retraite », lance Catherine Turbide, professeure à l’Université du Québec à Rimouski.
Avec sa collègue Élisabeth Godbout, de l’Université Laval, elle mène actuellement des travaux visant à mieux comprendre les réalités qui se cachent derrière les conflits de séparation et la violence conjugale post-séparation. Les deux chercheuses constatent que certaines manifestations observées dans les dossiers familiaux peuvent se ressembler, notamment l’hostilité persistante entre les parents, la multiplication des procédures judiciaires, les difficultés à communiquer et les conflits au sujet des enfants. « Ces caractéristiques ne permettent pas de dire : “Voilà, si on a ces critères-là, on est dans du conflit”, parce que ces caractéristiques-là pourraient aussi être observées dans des contextes de violence », explique Mme Turbide.
Il faut donc regarder au-delà des comportements visibles. « Quand on va parler de violence conjugale post-séparation, on va parler d’un type de dynamique vraiment particulier, poursuit-elle. Il y a un parent qui est victime d’un autre parent ; il y a un déséquilibre de pouvoir entre les deux. On va parler de stratégies de contrôle, de contrôle coercitif. »
Mme Turbide souligne également que les trajectoires familiales sont rarement simples. Certaines victimes ne révèlent pas immédiatement ce qu’elles ont vécu, et d’autres réalisent seulement avec le temps que certains comportements relèvent de la violence conjugale. « Des fois même, elles ne réalisent pas que c’est ça qui est arrivé. Ça arrive plus tard dans le processus », ajoute
Catherine Turbide.
Or, une fois qu’une évaluation est terminée ou qu’une décision est rendue, il est difficile de revenir en arrière. « On a besoin d’une certaine souplesse, et encore une fois, d’espace, de ressources, de temps, parce que si on veut qu’une victime dénonce ce qu’elle a vécu, il faut être capable d’entretenir un lien avec cette personne-là », conclut-elle.
Une lecture lourde de conséquences
Les conséquences d’une mauvaise lecture d’une situation de violence conjugale peuvent être importantes, particulièrement lorsqu’il y a des enfants, avance Simon Lapierre. Si une situation de violence conjugale est interprétée comme un simple conflit parental, « on ne fera pas une bonne évaluation de la dangerosité ou même du risque d’homicide », affirme-t-il.
Selon le chercheur, les signaux d’alarme lancés par les mères peuvent alors être perçus comme excessifs ou injustifiés. « Plutôt que de prendre ça au sérieux et de dire : “OK, qu’est-ce qui fait que t’as peur ? Est-ce qu’on peut investiguer davantage ?”, on risque de balayer cette crainte-là
du revers de la main », résume-t-il. Le même phénomène peut toucher les enfants, poursuit-il : « Quand l’enfant pleure parce qu’il ne veut pas aller voir son père, [...] on risque de dire qu’il est exposé à un conflit ou que sa mère a influencé son point de vue. »
Élisabeth Godbout partage l’idée que les réactions des enfants doivent être examinées avec attention. Elle invite aussi cependant à la prudence. « Il faut aller au-delà de la résistance de l’enfant pour comprendre les multiples causes qui le poussent à agir de cette façon-là », indique-t-elle, en soulignant qu’il n’existe pas d’explication unique aux refus de contact exprimés par certains enfants. Parfois, ces réactions peuvent être liées à la violence vécue
ou observée, et parfois, elles peuvent découler d’autres dynamiques familiales. Elle met également en garde contre certaines idées reçues qui peuvent avoir une influence sur l’interprétation des dossiers. « Souvent, un parent auteur de violences va bien se présenter, être articulé, être en contrôle de la situation, avoir l’air du bon parent responsable », souligne Élisabeth Godbout. À l’inverse, une personne ayant vécu des traumatismes peut paraître confuse, émotive ou moins cohérente.
Pour Catherine Turbide, mettre en œuvre dans une situation de violence conjugale des interventions conçues pour des conflits parentaux peut être lourd de conséquences. « Le risque, dit-elle, est de revictimiser ces femmes-là, et de replacer les jeunes dans des situations où ils sont exposés à la violence. »
Quand le doute persiste
Si les deux chercheuses reconnaissent les progrès réalisés au cours des dernières années, elles estiment que les institutions ont encore besoin de temps, de ressources et d’outils pour mieux répondre à ces situations complexes.
Élisabeth Godbout souligne que des formations sont actuellement déployées et que les récentes modifications législatives offrent davantage de balises aux intervenants. Mais elle demeure prudente. « C’est loin d’être parfait. » Mmes Godbout et Turbide participent d’ailleurs à une importante recherche-action visant à adapter les interventions socio-judiciaires aux différentes réalités de la violence conjugale post-séparation. Leur objectif est de réduire les risques de
revictimisation et de mieux protéger les familles touchées.
En attendant, elles défendent une approche fondée sur le principe de précaution. « En cas de doute, il vaut mieux mettre plus de sécurité que moins », affirme Élisabeth Godbout. Selon elle, la société accorde, avec raison, une grande importance au maintien des liens entre les enfants et leurs deux parents après une séparation. Dans certaines situations, la priorité ne devrait cependant pas être la reconstruction du lien parental, mais la protection des personnes concernées, croit-elle. « Il faut voir : on garde le contact à quel prix ? »
Vers un changement de culture à la DPJ ?
Comment la DPJ voit-elle aujourd’hui ces situations ? Hélène Groleau, directrice des services de protection de la jeunesse, de la diversité et des communautés des Premières Nations et Inuit au ministère de la Santé et des Services sociaux, commence par reconnaître la complexité de ces dossiers. « Ce sont des situations familiales extrêmement complexes », affirme-t-elle.
Mme Groleau rappelle qu’en 2022, la Loi sur la protection de la jeunesse a été modifiée afin de reconnaître explicitement l’exposition des enfants à la violence conjugale comme un motif distinct d’intervention. La réforme visait notamment à mieux tenir compte des situations
post-séparation. « On est aussi venu retirer un critère auparavant, à savoir que les faits devaient être graves ou continus. L’objectif, précise-t-elle, était de donner tous les leviers possibles au Directeur de la protection de la jeunesse pour protéger les enfants. » La directrice reconnaît également qu’une évolution des pratiques était nécessaire.
Dans la foulée de ces changements, un guide ministériel a été élaboré avec des groupes de femmes, des organismes communautaires et des chercheurs, parmi lesquels figure le professeur Simon Lapierre. Selon le ministère, plusieurs milliers d’intervenants ont reçu une formation sur les nouvelles dispositions législatives, et des formations spécialisées sont maintenant offertes partout au Québec.
Le contrôle coercitif au cœur des changements
À l’instar des chercheurs rencontrés par La Converse, Hélène Groleau considère le contrôle coercitif comme un élément central pour distinguer la violence conjugale d’un conflit parental. « C’est vraiment l’élément distinctif […] Nos orientations ministérielles ont embrassé davantage le concept de contrôle coercitif », dit-elle, évoquant le rapport inégalitaire qui s’installe dans certaines relations et qui peut se poursuivre après la séparation. S’il occupe désormais une place importante dans les guides cliniques utilisés par la DPJ, le concept n’a pas été intégré directement dans la loi.
Interrogée sur les critiques formulées par certaines mères et par plusieurs chercheurs sur les interventions axées sur la coparentalité (des démarches qui visent à amener les parents séparés à mieux collaborer dans l’intérêt de leurs enfants), elle en reconnaît également les risques. Dans un contexte de violence conjugale post-séparation, explique-t-elle, les intervenants qui mettent en œuvre ces programmes peuvent supposer qu’il existe une relation relativement égalitaire entre les deux parents, alors que l’un d’eux peut continuer à exercer du contrôle sur l’autre. « Ces programmes sont à proscrire pour les femmes qui sont victimes de violence conjugale post-séparation, et ce, en raison du trop grand risque d’instrumentalisation du processus. »
Enfin, la directrice se dit « attristée » d’entendre que certaines femmes craignent aujourd’hui de dénoncer des violences par peur de perdre leurs enfants. « Ce que vous nommez là, c’est la dernière chose qu’on souhaite. »
Mme Groleau affirme que le soutien au parent non violent demeure un élément essentiel de la protection des enfants et plaide pour une meilleure coordination entre la DPJ, les tribunaux, les policiers, les organismes communautaires et les services spécialisés afin de limiter la revictimisation. « Si au moins les systèmes permettent aux personnes victimes de répéter le
moins souvent possible leur histoire, on avance réellement », dit-elle en faisant le vœu de synchroniser davantage les processus socio-judiciaires afin de minimiser les répercussions sur les victimes et les familles de façon générale.
Double peine pour les femmes immigrantes
Du côté des maisons d’hébergement, la réalité reste brute. Florence*, intervenante en maison d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale, constate chaque jour cette terreur de la dénonciation, particulièrement chez les mères issues de l’immigration. Statut précaire, barrière de la langue, isolement économique : le système transforme trop souvent ces femmes en « mères non protectrices ».
Elle explique que les maisons d’hébergement procèdent à leurs propres évaluations afin de distinguer les situations de violence conjugale des conflits parentaux.
Pourtant, dit-elle, cette lecture n’est pas toujours reprise par l’ensemble des institutions. « Quand on entre dans le système judiciaire ou dans certains processus de protection de la jeunesse, il peut y avoir négation de la violence conjugale. Celle-ci peut ne pas être reconnue du tout. » Les conséquences qu’elle observe chez les femmes sont nombreuses : épuisement psychologique, précarité financière, perte de confiance dans les institutions et sentiment de ne plus être entendues. « Plusieurs finissent par abandonner certaines demandes ou réduisent leurs attentes parce qu’elles n’ont plus l’énergie de continuer. »
Elle souligne le poids particulier que ces femmes doivent porter : « On dit de ces victimes qu’elles ne sont pas protectrices [de leurs enfants], alors qu’il s’agit souvent de mères complètement démunies. »
Comme Hélène Groleau de la DPJ, Florence estime qu’une meilleure concertation entre les institutions constitue l’un des principaux défis. « La maison d’hébergement s’occupe de la femme, la DPJ des enfants, la cour criminelle de l’agresseur, le tribunal de la garde. Mais il n’y a pas d’endroit où tout le monde s’assoie ensemble », déplore l’intervenante. Selon elle, cette
fragmentation peut faire en sorte que certaines familles « tombent dans les craques du système », parce que « [nous] travaillons tous avec la même famille, mais chacun agit de son côté. »
Des changements législatifs en cours
Ces changements de pratiques s’inscrivent dans un débat législatif plus large. Au Québec, la députée de Sherbrooke Christine Labrie a déposé, en avril 2026, le projet de loi 598, Loi visant à protéger l’enfant et le parent victimes de violence familiale. Le texte propose notamment de ne plus présumer que l’exercice conjoint de l’autorité parentale est dans l’intérêt de l’enfant. Il créerait aussi une présomption défavorable à l’octroi de la garde à un parent reconnu auteur de violence familiale, à moins que celui-ci puisse démontrer que cette garde est dans l’intérêt de l’enfant et que des mesures permettent d’assurer la sécurité de l’autre parent et de faire cesser la violence. Le projet prévoit également que certaines allégations non prouvées de violence et certains comportements adoptés par un parent pour se protéger ou protéger son enfant ne puissent, à eux seuls, être retenus contre lui dans les décisions relatives à la garde.
Le débat existe aussi à Ottawa. Le projet de loi fédéral C-223, Keeping Children Safe Act, présenté en 2025 et adopté en deuxième lecture en février 2026, est actuellement étudié en comité. Il propose de modifier la Loi sur le divorce afin de mieux tenir compte de la violence familiale et du contrôle coercitif, notamment lorsque les tribunaux évaluent les relations entre un enfant et ses parents. Le texte s’intéresse également aux situations où un parent est accusé de chercher à détériorer la relation de l’enfant avec l’autre parent.
Aucun de ces projets n’est encore une loi. Mais leur existence témoigne d’une même préoccupation : éviter que, dans un contexte de violence familiale, les comportements d’un parent visant à assurer sa sécurité ou celle de son enfant soient automatiquement interprétés comme un obstacle à la relation avec l’autre parent.
Neuf ans après avoir vu ses enfants pour la dernière fois, Angela continue d’espérer qu’un jour, ils entendront sa version de l’histoire. Entre les récits des mères, les travaux des chercheurs et les réponses des institutions, une question demeure : comment s’assurer que la protection des enfants ne se fasse jamais au prix de l’invisibilisation des violences dénoncées ?
*Prénom d’emprunt.
La reconnaissance dans la loi ne règle pas tout.
Les données les plus récentes indiquent que l’exposition des enfants à la violence conjugale occupe désormais une place importante dans les interventions de la protection de la jeunesse. Selon le Bilan annuel 2024-2025 des directrices et directeurs de la protection de la jeunesse, le quart des enfants pris en charge au Québec le sont en raison de mauvais traitements psychologiques ou d’une exposition à la violence conjugale. Depuis avril 2023, ce type de violence constitue d’ailleurs un motif de compromission distinct dans la Loi sur la protection de la jeunesse, alors qu’elle était auparavant répertoriée parmi les mauvais traitements psychologiques.
Ces données ne permettent toutefois pas d’établir un parallèle direct avec les trois mères rencontrées par La Converse. Leurs dossiers sont antérieurs, différents et s’inscrivent dans des trajectoires judiciaires et institutionnelles complexes. Toutes trois soutiennent cependant que les violences conjugales qu’elles ont dénoncées ont progressivement été reléguées au second plan ou requalifiées en « conflit parental » ou en conflit de séparation, une dynamique qui constitue précisément l’un des enjeux examinés dans ce reportage.
Au cours de la dernière année, la DPJ a traité 141 662 signalements au Québec. De ce nombre, près de 41 500 ont été retenus pour évaluation. Les jeunes enfants demeurent les plus susceptibles de faire l’objet d’une intervention : 35,3 % des signalements concernant les enfants de 0 à 5 ans sont retenus, comparativement à 20,3 % de ceux relatifs aux adolescents de 16 et 17 ans. Les signalements proviennent principalement de professionnels. Les milieux policiers représentent 24,6 % des signalements traités, les écoles, 24,1 %, et les différents organismes et établissements du réseau, 31,8 %. Les signalements provenant des corps policiers ont presque doublé au cours des 10 dernières années.

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