La Loi 9 sur les campus – Ses premiers effets dans le quotidien étudiant
Sur la porte du local E-235 du Cégep de Rosemont, une affiche annonce la fermeture de la salle de recueillement à compter du 1er septembre 2026. Le cégep dit se conformer à la nouvelle Loi sur le renforcement de la laïcité au Québec, adoptée en avril, qui interdit selon l'avis toute pratique religieuse, y compris la prière, dans les espaces et sur les terrains des cégeps et universités. Les étudiant·es sont invité·es à se tourner vers des lieux à l'extérieur, comme une mosquée à proximité ou le parc Étienne-Desmarteau, où la prière reste permise tant qu'elle n'est pas collective. Photo : Nada K.
25/9/2026

La Loi 9 sur les campus – Ses premiers effets dans le quotidien étudiant

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Quelques semaines après la rentrée, le Cégep de Rosemont a retrouvé son rythme : des horaires à apprivoiser, des salles à repérer, des pauses à organiser. Toutefois, pour les personnes qui utilisaient la salle de recueillement, une habitude de 10 minutes n’a pas repris avec les cours. Au Cégep de Rosemont comme à l’Université de Montréal, les premières semaines d’application de la Loi 9 permettent d’en observer les effets concrets sur les pratiques religieuses et le quotidien des étudiants.

Adoptée le 2 avril 2026, la Loi sur le renforcement de la laïcité au Québec modifie notamment les règles applicables dans les cégeps et les universités. Depuis le 1er septembre 2026, ses principales dispositions visant les campus sont en vigueur. Sauf exceptions prévues dans le texte de loi, toute pratique religieuse est désormais interdite dans les lieux sous l’autorité d’une institution d’enseignement supérieur, où le visage doit en outre demeurer découvert.

Au Cégep de Rosemont, ces nouvelles règles ont entraîné la fermeture d’une salle de recueillement utilisée de manière individuelle. La Converse s’est rendue sur place pour comprendre quelle forme prend l’application de la loi dans le quotidien étudiant. Nous avons donc rencontré des personnes qui fréquentaient cette salle, d’autres qui n’en connaissaient pas l’existence ainsi que des représentants de l’Association générale étudiante du Cégep de Rosemont (AGECR) et de la FAÉCUM. Nous avons aussi consulté au préalable le texte de loi, la page gouvernementale sur la Loi sur la laïcité de l’État, les débats parlementaires et les mémoires déposés avant son adoption.

Dix minutes pour souffler

Jusqu’à sa fermeture, le local était utilisé de manière simple : son accès était individuel et limité à 10 minutes, et la clé pouvait être empruntée au bureau de l’AGECR. À la rentrée, ces règles n’ont pas été modifiées, elles ont été abolies. La salle ne sert plus pour la prière.

Selon les témoignages recueillis par La Converse, le local n’était ni une mosquée ni un lieu de rassemblement. « Il n’y avait pas d’effet de groupe. Ça ne dérangeait vraiment personne », rapporte Myriam*. Cette étudiante et mère de famille dans la quarantaine a demandé de conserver l’anonymat par crainte d’être reconnue.

Comme elle ne connaît pas de lieu de prière à proximité du campus, Myriam prévoit maintenant reporter ses prières jusqu’à son retour à la maison. « Ça reste dans un coin de ma tête. C’est une forme de charge mentale », explique-t-elle.

La salle lui permettait aussi de prendre une pause au cours de la journée. Lors de la session précédente, Myriam s’y était recueillie avant un examen qui la rendait particulièrement anxieuse. « Cette pause m’a permis de reprendre confiance. J’étais plus calme après. » Son témoignage associe donc le local à sa pratique religieuse, mais aussi à sa capacité à retrouver son calme avant une évaluation.

Talia, étudiante en techniques d’inhalothérapie, décrit elle aussi la salle comme un élément qui était favorable à ses études. « Je suis là pour étudier, et cette salle me permettrait d’avoir de meilleures conditions pour étudier. En plus, elle ne dérangeait personne », regrette-t-elle.

Même parmi les personnes qui ne l’utilisaient pas, ce local était perçu comme un espace où il était possible de s’isoler. Sarah, qui a 19 ans, en parle comme d’un « safe space », un espace sécurisant. Elle souligne qu’il existe peu d’endroits dans un cégep où une personne peut s’arrêter quelques minutes et être seule.

Zarah, 18 ans, ignorait pour sa part l’existence de la salle avant sa fermeture. Plusieurs autres personnes rencontrées lors du passage de La Converse ont donné la même réponse. Pour Zarah, cette méconnaissance montre combien l’usage du lieu était discret.

Des effets qui varient selon les personnes

La loi s’applique à l’ensemble des pratiques religieuses. Les contraintes décrites par les personnes que nous avons rencontrées varient toutefois selon leur pratique et leur horaire. Pour celles dont les prières ont lieu à des moments précis de la journée, plusieurs cours consécutifs peuvent maintenant les forcer à choisir entre l’horaire scolaire et l’horaire spirituel, explique Talia.

Dans un mémoire présenté avant l’adoption de la loi, la Fédération des cégeps craignait que l’interdiction de la prière ne nuise à l’accessibilité et à la réussite scolaires. Elle y soulignait que certains campus étaient situés près d’installations religieuses, tandis que d’autres, plus isolés, ne présentaient aucune solution de rechange. Selon elle, cette contrainte était susceptible d’entraîner des retards, des échecs ou des abandons. L’organisation soutenait également que l’obligation d’avoir le visage découvert toucherait, dans les faits, certaines femmes.

À Rosemont, Samira, 18 ans, pense à une ancienne camarade qui portait le niqab. Elle participait en classe et, insiste Samira, « elle ne dérangeait personne ». Ne l’ayant plus revue dans ses cours, l’étudiante ignore ce qu’elle est devenue.

Interrogée par La Converse, la conseillère en communications du Cégep de Rosemont, Marie-Ève Robitaille, a indiqué que les trois étudiantes qui portent le niqab avaient été rencontrées afin que la situation leur soit expliquée. Elles sont toujours inscrites au cégep, a-t-elle précisé. Des services d’aide psychosociale sont également offerts aux personnes chez qui ces changements provoquent de l’inconfort ou de l’anxiété.

Mais au-delà de l’accompagnement proposé par l’établissement, ces changements ont des répercussions plus profondes sur la manière dont certaines étudiantes perçoivent leur place au Québec. Pour Talia, le débat touche aussi au sentiment d’appartenance. « Je suis née ici et, parfois, je ne me sens même pas dans mon pays. Ce sont des journées comme aujourd’hui. » Elle évoque une amie française venue au Québec pour mieux concilier ses études et sa pratique religieuse. Cette amie a maintenant l’impression de voir « le film se répéter ».

Une pratique recommandée avant d’être interdite

Le modèle utilisé à Rosemont ressemble à une mesure présentée favorablement dans le rapport du comité gouvernemental de 2025 sur la laïcité. Le comité y décrivait des salles accessibles à une ou deux personnes à la fois, réservées à la population étudiante et pouvant servir au recueillement, à la détente, au yoga ou à d’autres usages. Il recommandait de permettre aux collèges d’aménager ce type de local, à condition qu’il ne soit pas consacré exclusivement à la prière.

D’après les témoignages recueillis, la salle du Cégep de Rosemont réunissait plusieurs de ces caractéristiques : accès individuel, durée d’utilisation limitée et fonctionnement encadré. Le législateur a néanmoins retenu une interdiction générale de la pratique religieuse dans les lieux sous l’autorité des cégeps et des universités. La demande de la Fédération des cégeps d’exempter les collèges de cette interdiction n’a pas été retenue.

Ce changement ne concerne donc pas seulement l’existence d’une salle. Il remplace aussi un modèle d’encadrement local par une règle commune à l’ensemble des établissements visés. La manière dont cette règle sera appliquée demeure au centre des préoccupations exprimées par les associations rencontrées.

Des questions sur les communications

La fermeture du local n’est pas le seul sujet d’inquiétude pour l’Association générale étudiante du Cégep de Rosemont. L’AGECR, qui se décrit comme une entité autonome de l’établissement, affirme avoir reçu de l’administration des consignes concernant les images de personnes portant des signes religieux.

« C’est gênant de demander à quelqu’un de quitter le cadre seulement parce qu’elle porte un signe religieux », résume l’association. Ses représentants estiment qu’un voile sera plus facilement repéré sur une photo qu’une petite croix portée en bijou.

La disposition sur les communications n’interdit pas explicitement de photographier ou de montrer une personne qui porte un signe religieux. Elle prévoit plutôt qu’une institution ou un organisme visé ne peut « mettre en valeur la représentation d’un signe religieux » dans ses communications. Pour l’AGECR, cette formulation et les consignes reçues créent une incertitude sur les images qu’elle peut publier.

L’association affirme également que l’administration lui a fortement déconseillé d’utiliser les cotisations étudiantes pour chercher une solution de remplacement à la salle de recueillement. Elle considère cette intervention comme une ingérence dans son autonomie. Ces échanges l’amènent, dit-elle, à anticiper ce qui pourrait être considéré comme une présence religieuse trop visible.

À l’Université de Montréal, la prière se déplace

À l’Université de Montréal, certaines salles de classe étaient réservées depuis 2024, à des heures déterminées, au recueillement individuel. Selon la FAÉCUM, aucune prière collective n’y était organisée et aucune personne extérieure ne pouvait venir y diriger une pratique religieuse. L’université a mis fin à cette mesure après l’entrée en vigueur des nouvelles dispositions.

Depuis la fermeture de ces salles, l’Association des étudiants musulmans de l’Université de Montréal (AEMUDM) répertorie, sur une page consacrée au recueillement, des lieux à proximité du campus où les étudiants peuvent aller prier.

Frédéric Beaudet, secrétaire général et porte-parole de la FAÉCUM, place la Loi 9 dans une série de mesures adoptées par le gouvernement québécois au nom de la laïcité. La FAÉCUM s’y est opposée.

« Pour nous, les trois touchent un peu au même principe : c’est une instrumentalisation du concept de laïcité pour s’en prendre à des minorités », affirme-t-il en évoquant la Loi 21, la Loi 9 et l’application aux stagiaires des restrictions sur les signes religieux.

M. Beaudet estime par ailleurs que la Loi 9 élargit la portée du principe. « Là, on va encore plus loin avec la Loi 9 : on étend le principe aux personnes qui reçoivent un service de l’État, aux personnes qui mettent les pieds dans un établissement de l’État », résume-t-il.

La FAÉCUM ne s’attend pas à ce que la disparition des salles de recueillement mette fin aux prières sur le campus. « On ne va pas effacer la prière à l’Université de Montréal, on va simplement la marginaliser », soutient M. Beaudet. Avant l’aménagement des salles, rappelle-t-il, certaines personnes priaient déjà dans des bibliothèques, des cages d’escalier ou des endroits isolés. Il s’attend à ce que ces pratiques réapparaissent.

La fédération reconnaît que l’université doit respecter la loi. Elle s’oppose toutefois à une application qu’elle jugerait excessive. « Ça ne veut pas nécessairement dire qu’il faut commencer à dépêcher de la sécurité un peu partout dans l’université pour faire de la chasse à la prière », prévient M. Beaudet.

Dans une réponse transmise par écrit à La Converse, Geneviève O’Meara, porte-parole de l’Université de Montréal, indique que l’établissement a informé son personnel des nouvelles règles. « La prière est maintenant interdite sur nos campus ; nous devons appliquer la loi. Notre personnel, notamment les agents de la sûreté, a été avisé. Toute personne qui prie sur le campus sera invitée à cesser et à se déplacer ailleurs pour la prière. »

L’application de la loi se manifestera ainsi au-delà des salles auparavant désignées pour la prière. Elle dépendra aussi de ce que les établissements jugeront être une pratique religieuse dans les corridors, les bibliothèques ou les escaliers, puis de la réaction qu’ils choisiront d’adopter.

La question se pose également dans les communications institutionnelles. Pour M. Beaudet, la neutralité religieuse ne devrait pas être la cause de la disparition de toute représentation de la religion. « Une neutralité religieuse, ce n’est pas une invisibilisation du concept de religion », insiste-t-il. Selon lui, retirer les représentations religieuses ne rend pas automatiquement une institution plus neutre ; cela traduit plutôt une conception particulière de la neutralité.

Dans ce contexte, l’AEMUDM a publié sur son site une carte répertoriant les mosquées et les lieux de prière situés à proximité du campus. Cette ressource permet aux personnes étudiantes de repérer les options accessibles lorsqu’elles souhaitent se recueillir. Si l’initiative offre une solution pratique, elle révèle aussi une nouvelle contrainte : l’obligation de quitter le campus et d’adapter son horaire pour exercer une pratique auparavant intégrée à la vie universitaire.

Une mobilisation à l’approche des élections

La FAÉCUM prévoit travailler avec d’autres organisations et coalitions opposées à ce qu’elle décrit comme étant une instrumentalisation de la laïcité. Son porte-parole craint également que les restrictions actuelles soient suivies d’autres mesures.

Il rappelle qu’avant l’adoption de la Loi 21, le débat avait notamment porté sur l’obligation de donner et de recevoir certains services à visage découvert. Ce précédent alimente aujourd’hui les préoccupations de la fédération. « Si on se fie au passé, ça se peut très bien que la prochaine étape, si on ne se mobilise pas, ce soit une interdiction de tous les signes religieux dès qu’on met les pieds dans une université ou dans un cégep », avance M. Beaudet.

Cette possibilité est une crainte formulée par la FAÉCUM ; elle ne figure pas dans la Loi 9. Elle explique néanmoins pourquoi l’organisation ne considère pas la fermeture des locaux de prière comme une simple question de gestion interne.

À l’approche des élections provinciales, la laïcité redevient aussi un sujet de mobilisation. Myriam* assiste maintenant à des séances d’information sur le vote organisées dans une mosquée de Laval. Pour elle, la fermeture de la salle de recueillement donne au scrutin une portée concrète. « Notre vote peut éviter ou favoriser des mesures de ce genre. Ça a un impact direct sur nos vies », conclut-elle.

*Prénom d’emprunt.

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L’actualité à travers le dialogue.
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