De la diversité des candidatures à la représentation réelle : qu’est-ce qui change – ou pas – à Québec ?
Assemblée nationale du Québec et Salon bleu, où siègent les députés. Photomontage : La Converse.
27/10/2026

De la diversité des candidatures à la représentation réelle : qu’est-ce qui change – ou pas – à Québec ?

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‍Les élections du 5 octobre ont accru la présence des personnes racisées et autochtones parmi les candidates. Mais cette progression ne dit pas tout : les moyens accordés aux candidats, leurs chances de gagner et l’accès des élus aux postes de décision sont trois sujets distincts. À partir de témoignages de campagne, des résultats électoraux et de l’évolution de la représentation à l’Assemblée nationale, La Converse examine ce que cette diversité change réellement.

Alors qu’elle installait des pancartes électorales dans une circonscription située au nord du Grand Montréal, une candidate du Parti libéral du Québec (PLQ) a vu un propriétaire voisin allumer le système de gicleurs de sa pelouse et l’arroser. Elle ne peut pas affirmer que ce geste était motivé par son origine ou la couleur de sa peau. D’autres expériences lui ont toutefois laissé moins de doutes sur le caractère discriminatoire des comportements auxquels elle a été confrontée lors de sa campagne. Sur les réseaux sociaux, des internautes l’ont notamment présentée comme une immigrante venue chercher des papiers, alors qu’elle est née à l’hôpital Sainte-Justine, confie-t-elle.

Cette candidate, qui a souhaité conserver l’anonymat, dit avoir parfois eu le sentiment de mener sa campagne seule, son escabeau dans le coffre de sa voiture, sans bénévole à ses côtés. Le parti l’avait prévenue qu’il serait difficile de gagner dans sa circonscription. Elle estime néanmoins qu’une meilleure préparation aurait pu l’aider à affronter certaines situations, notamment des gestes et des propos racistes et discriminatoires.

Elle n’a pas signalé les incidents au parti, estimant qu’ils n’étaient pas urgents. Son témoignage ne permet donc pas de conclure que le PLQ a ignoré une plainte. Il pose plutôt une question concrète : quel accompagnement les partis offrent-ils aux personnes qu’ils recrutent, particulièrement lorsque leurs chances de victoire sont faibles ?

Des chances comparables de faire campagne et de gagner ?

Pour les élections du 5 octobre, La Converse a recensé 106 candidatures issues de minorités visibles ou de communautés autochtones parmi les cinq principaux partis, dont celles de six personnes se déclarant membres d’une communauté autochtone.

Avant le scrutin, l’artiste et entrepreneure Dorothy Rhau avait elle aussi interrogé le sens de cette présence accrue de candidats racisés. Dans une publication sur Facebook, elle disait avoir recensé 50 candidatures afrodescendantes sur les sites des principaux partis, contre 11 en 2018. Dans son questionnement, elle invitait les formations politiques à rendre compte de leurs stratégies de recrutement : cherchent-elles à refléter l’évolution de la société, à élargir leurs réseaux ou à améliorer leur image ? Et combien de ces candidatures sont présentées dans des circonscriptions où leur parti a une véritable chance de gagner ?

Marc-André Bodet, professeur à l’Université Laval et spécialiste de la politique québécoise et canadienne, rappelle que les recherches sur la représentation politique font état de barrières à l’élection des groupes sous-représentés. Parmi les phénomènes à examiner figure leur concentration dans des circonscriptions où les chances de victoire sont faibles. Le politologue distingue toutefois le candidat « poteau » de ce qu’il appelle l’« agneau sacrificiel ». Le premier figure sur le bulletin sans mener une véritable campagne. Le second peut s’investir sérieusement, multiplier les rencontres et travailler à temps plein, tout en se présentant dans une circonscription où son parti a très peu de chances de gagner. « Et ce n’est pas parce que ce sont des gens qu’on a placés là, puis qui ne feront pas campagne et qui ne gagneront pas. Ce sont des gens qui vont faire campagne comme les autres, mais qui sont dans des circonstances plus difficiles », précise-t-il.

Les pronostics électoraux de Qc125, notamment, confirment cette tendance, mais ils ne suffisent pas à démontrer que les partis placent sciemment les candidats racisés dans des circonscriptions difficiles. Les témoignages recueillis par La Converse illustrent, en outre, la diversité de ces expériences. Ils ne permettent cependant pas, à eux seuls, d’établir que les candidats racisés reçoivent systématiquement moins de soutien que les autres.

Des campagnes aux moyens contrastés

Annie Nguyen, candidate libérale dans Gouin, a notamment dû composer avec une organisation locale affaiblie par la dissolution de l’association libérale locale, entre autres. Dans cette circonscription historiquement favorable au Parti québécois (PQ), puis à Québec solidaire (QS), Annie Nguyen a dû reconstruire une équipe et mobiliser des bénévoles, notamment avec l’aide de sa famille, de ses amis et de personnes venues d’autres circonscriptions.

Le parti lui avait fourni du matériel, un site Web et des formations, raconte-t-elle. Elle estime néanmoins qu’une équipe mieux structurée et une mobilisation plus précoce auraient pu lui permettre d’obtenir davantage de voix. La candidate refuse, toutefois, d’attribuer directement ces difficultés à son origine. « Je ne peux pas dire à 100 % » que sa situation s’explique par le fait qu’elle soit racisée, dit-elle. Elle souligne également que le PLQ traversait une phase de réorganisation et que plusieurs équipes étaient nouvelles.

Afin de connaître les critères de répartition des circonscriptions et d’attribution du soutien ainsi que les moyens offerts aux candidats, La Converse a sollicité le PQ et le PLQ, mais les deux partis n’avaient pas répondu au moment de la rédaction de cet article.

Un autre témoignage, celui d’Osmar Martinez, candidat du Parti conservateur du Québec (PCQ) dans Pontiac, contraste avec ceux des candidates du PLQ. Arrivé dans la course au cours du dernier mois de campagne, après le départ du candidat précédent, il a terminé deuxième. Il décrit une équipe organisée, des bénévoles déjà mobilisés et un coordonnateur disponible pour le guider, y compris tard le soir et la fin de semaine.

D’origine péruvienne, M. Martinez estime que son parcours a été un atout. Il dit avoir été bien accueilli par différentes communautés et avoir pu échanger avec des électeurs hispanophones dans leur langue maternelle. Satisfait du soutien reçu, il reconnaît toutefois être arrivé trop tard pour bien évaluer l’ensemble du processus de recrutement et de préparation.

Malgré sa défaite, M. Martinez affiche sa volonté de poursuivre son engagement politique. Les deux candidates libérales expriment le même désir.

Des défaites qui peuvent aussi faire progresser un parti

Les résultats de 2026 compliquent le tableau. Selon le professeur Bodet, les mouvements de l’électorat pendant la campagne ont permis à certains partis, notamment au PLQ et, dans une certaine mesure, au PQ, d’être plus compétitifs dans des circonscriptions où ils l’étaient moins auparavant.

Plusieurs résultats indiquent qu’une campagne peut avoir des effets politiques au-delà de l’obtention d’un siège. Dans Bourassa-Sauvé, le PQ a doublé son résultat de 2022, passant d’environ 8 % à 16 % des voix, même si son candidat a terminé troisième. Dans Maurice-Richard, le parti est passé d’environ 14 % à 24 % des voix, et de la quatrième à la troisième place. Dans Chambly, la candidate libérale a obtenu environ 19 % et terminé deuxième, contre 7 % et une cinquième place pour la précédente candidate du parti en 2022.

Ces résultats ne prouvent ni que les partis ont choisi ces candidats pour améliorer leur score ni que leur origine explique les gains enregistrés. Ils nuancent néanmoins l’idée selon laquelle une candidature dans une circonscription difficile serait nécessairement symbolique ou inutile. Une campagne peut mobiliser des électeurs, améliorer le résultat d’un parti ou consolider son implantation sans déboucher sur une victoire.

Le cas d’Annie Nguyen l’illustre aussi. Dans Gouin, bastion de QS, elle a terminé troisième avec environ 12 % des voix, derrière la candidate péquiste, qui en a obtenu environ 16 %. Son résultat témoigne à la fois de la difficulté de s’imposer face à des partis mieux implantés et de la possibilité de faire progresser le PLQ dans une circonscription où il partait avec un désavantage.

Une représentation qui progresse, un pouvoir qui s’ouvre lentement

L’histoire politique québécoise révèle que la présence des personnes racisées à l’Assemblée nationale s’est construite progressivement, tout comme leur accès aux fonctions ministérielles.

En 1976, Jean Alfred, d’origine haïtienne, est devenu le premier député noir élu à l’Assemblée nationale, sous la bannière du Parti québécois. En 2007, Yolande James est devenue la première femme noire à siéger au Conseil des ministres – comme ministre de l’Immigration – sous le gouvernement libéral de Jean Charest.

Maka Kotto a occupé le poste de ministre de la Culture et des Communications sous le gouvernement de Pauline Marois. En 2016, Dominique Anglade a été nommée ministre de l’Économie, de la Science et de l’Innovation, avant de devenir vice-première ministre l’année suivante.

Sous les gouvernements de la Coalition avenir Québec (CAQ), Nadine Girault a dirigé plusieurs ministères, dont ceux des Relations internationales et de l’Immigration. Lionel Carmant a été ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux. Christopher Skeete, après avoir occupé des fonctions parlementaires, est devenu ministre délégué à l’Économie et ministre responsable de la Lutte contre le racisme. En 2022, Kateri Champagne Jourdain est devenue la première femme innue élue députée à Québec et la première femme autochtone à accéder au Conseil des ministres, comme ministre de l’Emploi.

La représentation à l’Assemblée a elle aussi augmenté. Selon les données compilées par La Converse et celles de l’Observatoire québécois de la diversité ethnoculturelle, 4 députés racisés y siégeaient en 2014, contre 10 après l’élection de 2018, et 15 après celle de 2022. Ce dernier chiffre représentait environ 12 % des 125 élus, alors que les minorités visibles constituaient 15,8 % de la population québécoise, selon le recensement de 2021.

Le scrutin de 2026 n’a pas permis une progression du nombre de députés racisés au sein de l’Assemblée, puisque seulement 15 personnes racisées et autochtones ont été élues, ce qui représente 11,8 % des 127 sièges. Le même nombre que la députation précédente. Le professeur Bodet estime que, dans une logique de représentation proportionnelle aux groupes concernés, il faudrait de 18 à 20 députés de ces profils, soit jusqu’à 25% de plus que le nombre actuel.

Le nouveau gouvernement péquiste a néanmoins égalé le record caquiste de ministres issus de la diversité, en en nommant trois : Anne Nguyen, ministre déléguée à l’Intelligence artificielle et au Numérique ; Dieudonné Ella Oyono, ministre des Relations internationales, de la Francophonie et du Commerce extérieur ; et Simon-Pierre Savard-Tremblay responsable des Relations avec les Premières Nations et les Inuit.

Ces nominations donnent à des personnes racisées ou autochtones accès à des responsabilités exécutives. Elles constituent un indicateur concret de l’évolution de la représentation, mais ne permettent toutefois pas, à elles seules, de mesurer leur influence sur les orientations du gouvernement, les dossiers qu’elles peuvent faire avancer ou leur capacité à peser sur les arbitrages politiques.

Comment mesurer le progrès ?

Pour Amine Tessa, créateur de contenu qui suit la politique québécoise sous le nom d’Earniz10, la représentation compte, même lorsque les élus ne partagent pas les idées de toutes les personnes qui leur ressemblent. « Le but, ce n’est pas nécessairement de me sentir représenté au niveau des idées, mais de savoir qu’une place pourrait m’être offerte si je décidais justement d’intégrer cette grande institution qu’est l’Assemblée nationale », explique-t-il.

La présence de personnes issues de minorités visibles dans plusieurs partis élargit la possibilité de l’accession à la vie politique. Elle ne signifie pas que ces personnes forment un groupe homogène ni qu’elles défendent nécessairement les mêmes intérêts. Pour Amine Tessa, pouvoir ainsi se projeter dans l’institution est déjà important. Mais la représentation ne suffit pas si elle ne permet pas aux élus de prendre part aux décisions.

C’est aussi le point de départ de l’analyse de Marc-André Bodet. Pour lui, l’Assemblée nationale demeure en retard sur l’évolution démographique du Québec. Il estime que sa composition donne encore à voir une image du Québec qui remonte à plusieurs années. En science politique, cette idée renvoie à la représentation descriptive : la mesure dans laquelle les élus ressemblent, par leurs profils et leurs parcours, à la population qu’ils représentent. « C’est cette idée qu’on espère que l’ensemble de l’Assemblée soit quelque part un miroir de la société qu’elle est censée représenter », résume-t-il.

Les chiffres de 2026 doivent donc être considérés sur deux plans. Le nombre de candidatures permet d’observer l’ouverture des partis au moment du recrutement. Le nombre et le profil des personnes élues renseignent sur celles qui accèdent effectivement à l’Assemblée. Mais ni l’un ni l’autre ne permet, isolément, de savoir si les conditions de campagne sont équitables ou si les élus disposent d’une influence comparable.

Le politologue propose deux critères qui permettront d’évaluer dans quatre ans si l’élection de 2026 a marqué un véritable progrès. Le premier est l’accès aux postes de pouvoir, au-delà du simple fait de siéger comme député. « Pas seulement une représentation au sein de l’Assemblée, dit-il, mais que [cela se traduise] dans des postes de pouvoir, qui peuvent être des postes au Conseil des ministres, mais aussi des postes de critiques de l’opposition, par exemple. Donc, de voir des carrières progresser. »

Le deuxième critère concerne l’évolution du nombre et de la proportion de députés issus de ces groupes. « La progression vers la parité est le deuxième critère le plus important dans cette question-là, après la question de permettre aux gens d’occuper des positions de pouvoir », résume-t-il.

Les élections de 2026 ont accru la présence des personnes racisées et autochtones parmi les candidatures. Certains candidats ont contribué à faire progresser leur parti ; d’autres ont remporté un siège et obtenu des responsabilités. C’est en observant à la fois les moyens accordés aux candidats, l’évolution de leur représentation et leur accès aux postes de décision que l’on pourra mesurer si la diversification des visages se traduit par un changement durable dans l’exercice du pouvoir.

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L’actualité à travers le dialogue.
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