Une étude sur la santé mentale des jeunes d’origine maghrébine montre qu’une majorité d’entre eux ne sait pas vers qui se tourner lorsqu’elle traverse une période difficile. À Montréal, des jeunes racontent ce qui se cache derrière ce constat : certains gardent leurs difficultés pour eux, d’autres trouvent du soutien dans leur entourage, et ceux qui cherchent de l’aide auprès des ressources disponibles peuvent se heurter à des problèmes de confiance ou de compréhension.
Au parc François-Perrault, à Saint-Michel, la question semble bien simple : quand ça ne va pas, à qui peut-on parler ? Yanis* hausse les épaules. Il connaît les moments de solitude, les journées difficiles, les conflits avec les autres. Mais son premier réflexe n’est pas de chercher un professionnel. « Je vais régler ça tout seul », dit-il sèchement.
C’est dans l’intimité de la Station, un studio d’enregistrement réalisé pour et par les jeunes au sein du centre Loisirs communautaires de Saint-Michel (LCSM), qu’il se livre à La Converse. Son ami Marouane*, qu’il accompagne, a une autre histoire. Au bout de ses difficultés, le jeune homme dans la vingtaine a trouvé du soutien auprès de sa famille, puis d’un ami.
Deux parcours différents, mais une même question : que fait-on lorsqu’un jeune ne va pas bien, mais ne sait pas nécessairement où chercher de l’aide ?
C’est précisément l’une des questions soulevées par l’étude Voix silencieuses, dévoilée à Montréal le 17 septembre dernier. Menée pendant près de deux ans auprès de jeunes Québécois d’origine maghrébine âgés de 15 à 29 ans, cette enquête a été réalisée par le Centre d’écoute et d’aide pour les Maghrébins au Québec (CEAMQ), à partir notamment de 1 608 questionnaires anonymes et de 1 921 rapports cliniques anonymisés.
Son constat le plus directement lié à cette question est frappant : 62 % des jeunes interrogés disent ne pas savoir vers qui se tourner lorsqu’ils traversent une période difficile. Et seulement 2,6 % citent un professionnel de la santé mentale parmi leurs ressources. « Chaque pourcentage est une porte fermée », a lancé le directeur de l’étude, El-Amine Serhani, lors de sa présentation. La formule résume le constat qui traverse l’étude : le problème n’est pas seulement celui de jeunes qui souffrent, mais aussi celui de jeunes qui ne savent pas toujours à qui parler, comment demander de l’aide et à qui faire confiance.
La valise invisible
L’étude s’intéresse aussi à ce qui peut contribuer à la détresse de ces jeunes : identité, sentiment d’appartenance, discrimination, relations familiales, isolement social et accès aux ressources. Parmi les répondants, 72 % estiment que leur santé mentale est directement influencée par le manque de reconnaissance de leur identité multiple. Plus de la moitié, soit 53,6 %, disent vivre une forme de « double identité », entre les attentes de leur famille et celles de la société québécoise.
Le phénomène ne signifie pas que tous les jeunes d’origine maghrébine vivent une crise identitaire ou que leur origine constitue en soi un facteur de détresse. L’étude cherche plutôt à documenter ce qui se produit lorsque plusieurs appartenances, attentes et expériences sociales se rencontrent.
M. Serhani utilise une image pour expliquer cette accumulation : celle de la « valise invisible ». « Quand on arrive au Québec, on arrive avec des valises visibles, mais on arrive avec d’autres valises qui sont invisibles et que personne ne voit. Dedans, il y a nos traumas intergénérationnels, parce que ce sont des pays colonisés, et il y a aussi nos peurs, nos croyances, nos angoisses », explique-t-il.
Pour lui, l’histoire migratoire et familiale s’ajoute aux difficultés rencontrées après l’arrivée au Québec. Il évoque le profilage racial, les problèmes de reconnaissance des diplômes, ou encore les effets de la Loi 21, qui peuvent déstabiliser l’environnement dans lequel grandissent les enfants. Mais comment cette réalité se traduit-elle dans la vie d’un jeune ?
« Je vais régler ça tout seul »
Pour Yanis, qui a grandi au Québec, demander de l’aide n’est tout simplement pas son premier réflexe. « Je ne vais pas aller voir quelqu’un à chaque fois que j’ai un problème, dit-il. Je règle ça tout seul dans ma tête. »
Il sait pourtant que des ressources existent, et il reconnaît que, si un problème devenait trop lourd pour lui, il pourrait finalement consulter. Pour l’instant, son premier recours reste la famille : son frère, mais surtout son père, qui lui a toujours dit de le considérer autant comme un ami que comme un parent.
Son expérience permet de nuancer ce pourcentage de 62 %, c’est-à-dire la proportion des jeunes qui disent ne pas savoir vers qui se tourner lorsqu’ils ont des problèmes. Ne pas consulter ne signifie pas nécessairement être complètement isolé. Les différents parcours montrent que « ne pas savoir vers qui se tourner » peut recouvrir des situations très différentes. L’étude constate d’ailleurs que la famille et les amis occupent une place importante dans les stratégies de soutien des jeunes interrogés. Mais selon les auteurs de l’étude, le problème apparaît lorsque ces réseaux ne suffisent plus.
« Beaucoup » ont besoin d’aide
Marouane, lui, a connu une période où la solitude a pris beaucoup de place. A alors commencé une descente progressive aux enfers, faite de consommation quotidienne d’alcool et de drogues et d’autres comportements inappropriés, confie-t-il. Aujourd’hui, il raconte cette période avec du recul, mais précise qu’à ce moment-là, il ne cherchait pas réellement de solution. « Je n’étais même pas conscient », dit-il. C’est sa mère qui a vu que quelque chose n’allait pas et l’a encouragé à reprendre la prière. Marouane est ensuite allé à la mosquée avec un ami. Il décrit cette expérience spirituelle comme un tournant qui l’a aidé à sortir de l’impasse.
Enfant, poursuit-il, il avait rencontré un psychologue, à l’initiative de sa mère, qui le trouvait turbulent. Mais l’expérience lui avait laissé un goût amer, et des années plus tard, il n’avait toujours pas le réflexe de consulter.
Aujourd’hui encore, lorsqu’on lui demande s’il irait chercher une aide psychologique s’il en avait besoin, il hésite. En revanche, il connaît des organismes de son quartier et cite notamment le Forum jeunesse de Saint-Michel et un intervenant qui l’a aidé grâce à la musique.
Cette distinction est importante : connaître les organismes du quartier ne signifie pas nécessairement connaître les services de santé mentale auxquels on peut s’adresser. Lorsqu’on lui demande s’il existe un besoin d’aide chez les jeunes autour de lui, sa réponse est claire : « Beaucoup. »
Quand le premier contact ne fonctionne pas
Le parcours de Karim* est différent. Arrivé d’Algérie au Québec à 14 ou 15 ans, il raconte avoir vécu une période de désorientation en raison des nouveaux codes et des nouvelles normes et relations qu’il devait apprendre. En pleine adolescence, il avait le sentiment de ne pas savoir exactement où se placer. « Je me mettais dans quelle catégorie, moi ? » dit-il. Pendant longtemps, il n’a demandé d’aide à personne. La famille ? « Jamais de la vie », répond-il lorsqu’on lui demande s’il aurait pu se tourner vers elle. Les amis ? Il n’en avait aucun de qui il se serait senti suffisamment proche pour s’ouvrir.
Progressivement, Karim tisse un réseau social auprès d’autres jeunes immigrants. Et à 17 ans environ, après avoir entendu parler à l’école de ressources disponibles, il prend finalement rendez-vous avec une travailleuse sociale au CLSC. L’expérience se limitera à une seule séance. Non pas parce que la ressource n’était pas disponible, mais parce qu’il ne comprenait pas, raconte-t-il, ce que le processus pouvait lui apporter et parce qu’il ne faisait pas suffisamment confiance à la démarche.
Des années plus tard, devenu adulte, il a eu l’occasion de consulter une psychologue, précise-t-il, dans un autre contexte. Mais de nouveau, le processus a été interrompu après quelques séances, cette fois à cause de la rupture du lien de confiance.
Le récit de Karim met en lumière une autre question derrière le faible recours aux professionnels des jeunes d’origine maghrébine : que se passe-t-il après que le jeune a franchi la porte ? Trouver une ressource ne garantit pas pour autant qu’une relation d’aide pourra s’établir.
« Comprenez notre contexte avant de vouloir nous réparer »
C’est à cet endroit que l’analyse d’Iman Sta-Ali, doctorante en psychologie clinique à l’Université Laval et fondatrice du Centre Binetna (littéralement, « entre nous » en arabe), rejoint les résultats de l’étude « Voix silencieuses ». Selon elle, les jeunes ne vont pas toujours demander directement de l’aide psychologique. Ce sont souvent les parents ou des intervenants qui sollicitent le centre pour eux. Et pour amener certains jeunes à parler, il faut parfois commencer autrement : une activité, un projet, un espace où ils peuvent se sentir à l’aise avant d’aborder directement la question de leur santé mentale. « Ils ont besoin de l’écoute d’une personne qui comprend leur réalité », explique-t-elle.
Le Centre Binetna accompagne des personnes issues des communautés maghrébines, notamment des adolescents et des jeunes adultes. Et pour sa coordinatrice, les questions identitaires peuvent jouer un rôle dans les difficultés vécues par certains jeunes. Mais elle insiste sur un autre aspect : le problème ne serait pas uniquement le « tabou » entourant la santé mentale. Certains parents, dit-elle, peuvent hésiter à s’adresser à des institutions comme les CLSC ou la DPJ parce qu’ils ne leur font pas suffisamment confiance. Dans ces conditions, un organisme communautaire où ils reconnaissent leur réalité peut devenir une porte d’entrée.
L’autre enjeu qui se pose concerne l’adéquation des services publics de santé mentale avec la réalité de ces jeunes. Les services publics répondent-ils à leurs besoins ? « Moi, je pense que non », tranche Mme Sta-Ali. À ce propos, elle se rappelle un panel tenu il y a deux ans, où la question était de savoir si la communauté évitait de consulter par tabou ou parce qu’elle se sentait exclue. C’est la seconde hypothèse qui l’a emporté, dit-elle. Elle ajoute que la pratique de la psychologie repose sur « des études qui sont faites par des Blancs et pour des Blancs », qui ont façonné les approches thérapeutiques enseignées aujourd’hui. Or, observe-t-elle, ces approches « ne fonctionnent pas » auprès d’autres populations et peuvent même « re-traumatiser » ou « re-violencer » les personnes qui consultent.
Pour El-Amine Serhani, c’est aussi pour cette raison que les réponses ne peuvent pas se limiter à dire aux jeunes de « consulter ». L’enquête veut notamment faire entrer dans les services une meilleure compréhension des réalités culturelles, familiales et migratoires. Une phrase entendue pendant la recherche résume cette demande, selon lui : « Comprenez notre contexte avant de vouloir nous réparer. »
Ce que l’étude permet de voir
C’est précisément là que les données de « Voix silencieuses » prennent leur importance. Les 62 % de répondants qui ne savent pas vers qui se tourner ne racontent pas tous la même histoire.
Les récits de Yanis, Marouane et Karim ne permettent évidemment pas de généraliser l’expérience de tous les jeunes d’origine maghrébine. Ils montrent plutôt les différentes étapes qui peuvent exister entre le moment où un jeune ne va pas bien et celui où il obtient réellement du soutien. Et c’est précisément cette zone intermédiaire que les chiffres de l’étude rendent visible.
À côté des 62 %, un autre chiffre interpelle : 50,5 % des répondants disent ne pas être à l’aise de parler de santé mentale avec leurs parents. Près de la moitié rapportent également de l’isolement social. Pour M. Serhani, ces résultats révèlent un angle mort dans lequel certains jeunes peuvent rester seuls avec leurs difficultés.
L’étude parle ainsi d’un jeune qui peut ne pas trouver de réponse à la maison, ne pas connaître les ressources professionnelles et ne pas se sentir compris dans certains milieux institutionnels.
Mais les données ne disent pas que tous les jeunes vivent ces obstacles ni qu’une seule cause explique leur santé mentale. Elles montrent plutôt une difficulté collective à faire circuler l’aide jusqu’au jeune.
Encore faut-il savoir quelle porte pousser
C’est peut-être là que se trouve l’un des enseignements de « Voix silencieuses ». Entre le moment où un jeune comprend qu’il ne va pas bien et celui où il reçoit réellement de l’aide, plusieurs portes peuvent se présenter : la famille, les amis, un organisme de quartier, un CLSC, un psychologue. Encore faut-il savoir laquelle pousser, et pouvoir avoir confiance en la personne qui se trouve derrière.
Yanis sait qu’il pourrait demander de l’aide, mais préfère pour l’instant régler ses problèmes seul. Marouane a trouvé un appui auprès de sa famille, de sa foi et d’intervenants de son quartier, sans pour autant connaître les ressources spécialisées. Karim, lui, a franchi une première porte, mais n’y est pas resté.
Les 62 % de l’étude prennent alors un autre sens. Ils ne racontent pas une seule histoire, mais une série de chemins interrompus, détournés ou jamais empruntés.
Pour El-Amine Serhani, l’enjeu est justement de ne pas attendre que le jeune soit arrivé au bout de ses ressources pour lui demander de consulter. Pour les jeunes rencontrés à Montréal, la question paraît plus simple : quand ça ne va pas, est-ce qu’ils savent à qui parler, et est-ce qu’ils savent qu’ils seront compris ?
*À la demande des jeunes témoins, et en raison de la nature délicate de ce dossier, leur prénom a été modifié.




