Un policier du poste de quartier 21 (PDQ 21) se serait filmé en train d’uriner sur des personnes en situation d’itinérance pendant leur sommeil, avant de partager les images dans des groupes privés d’extrême droite. Un second agent du même poste aurait photographié des personnes racisées dans des positions humiliantes. Plus d’une semaine après ces révélations, six personnes rencontrées dans un campement racontent à La Converse pourquoi elles ne sont pas étonnées. Leurs témoignages soulèvent des questions sur les pratiques policières, la peur de porter plainte et les recours réellement accessibles.
Des rayons de soleil éclairent ce campement situé près du centre-ville de Montréal, en cette fin d’octobre encore clémente, avant l’arrivée du grand froid. Autour des quelques tentes où vivent moins d’une dizaine de personnes en situation d’itinérance, dont quelques femmes, des objets hétéroclites, de petits meubles et des sièges de camping sont disposés pêle-mêle. Des bottes traînent à terre, des sacs à dos contiennent les quelques effets personnels de leurs propriétaires. Ici, chaque objet semble avoir sa place dans un quotidien organisé autour de la nécessité de se débrouiller dehors.
C’est autour d’un café et d’une boîte de Timbits que six de ces personnes nous racontent leurs rapports avec la police. À leur demande, nous taisons l’emplacement précis de leur campement, l’identité des personnes qui y vivent et les détails personnels susceptibles de permettre leur identification. Les personnes qui témoignent ici affirment craindre des représailles de la part des policiers.
Dans le campement, la nouvelle du 16 octobre ramène chacun à ses propres souvenirs. Avant de parler du policier dont les gestes font les manchettes, les hommes racontent leurs rencontres avec d’autres agents. Ils évoquent des réveils obligés, des paroles humiliantes et des interventions dont ils disent garder encore les blessures. Leurs récits sont distincts des dossiers du PDQ 21. Mais c’est à travers eux qu’ils accueillent les révélations.
L’affaire devient publique le 16 octobre 2026. Selon les informations de La Presse, un policier du centre-ville de Montréal aurait uriné sur une personne en situation d’itinérance pendant son service. Dans un dossier distinct, un second agent du même poste aurait posé pour des photos où il semblerait ridiculiser un suspect placé dans une position humiliante lors d’une interpellation.
D’autres informations décrivent des gestes filmés par ces mêmes agents, sur une période de 18 mois, et dont auraient fait les frais des personnes endormies dans la rue. Radio-Canada rapporte qu’au moins une vidéo aurait circulé sur les réseaux sociaux dans un groupe privé d’extrême droite, infiltré par la Gendarmerie royale du Canada (GRC).
Le communiqué publié par le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) ne confirme ni le contenu de ces images ni le rôle de la GRC. Lorsque ces révélations sont faites, les deux policiers sont déjà suspendus depuis plusieurs semaines. Une suspension ne constitue toutefois pas une déclaration de culpabilité.
Dans le campement, la conversation ne s’arrête toutefois pas au sort de ces deux agents. Les hommes reviennent aux interventions qu’ils racontent avoir vécues, bien avant que cette affaire fasse les manchettes.
« Ça ne m’étonnerait pas que ce soit moi »
Aucun des hommes rencontrés n’est surpris de ce qui a été révélé au sujet du PDQ 21. Une autre chose retient leur attention : que faudrait-il pour que de tels gestes soient dénoncés par ceux qui les subissent ?
Au Québec, toute personne qui juge qu’un policier a mal agi peut déposer une plainte. Mais entre le droit de porter plainte et la possibilité de le faire, il y a une distance. Celle-ci se compose de délais légaux, de démarches écrites, d’une parole que l’on met en doute avant même qu’elle soit entendue et de la peur de s’adresser à l’institution qu’on dénonce.
Cheveux châtains et barbe fournie, Kevin est dans la trentaine. D’un abord sympathique, il se livre longuement dès que la conversation s’engage. Les récits se succèdent, comme s’il avait rarement l’occasion de parler de ces expériences dans un espace où il se sent écouté. Lorsque nous évoquons les révélations sur le PDQ 21, il fait immédiatement le rapprochement avec une nuit passée dehors.
« Ça ne m’étonnerait pas que ce soit moi », dit-il après avoir entendu ces révélations. Il raconte s’être endormi une fois près d’une halte-chaleur, à proximité des locaux d’Ubisoft, puis s’être réveillé avec de l’urine sur lui. Quelqu’un lui aurait versé de l’urine dessus ou aurait uriné sur lui pendant son sommeil. Il ignore qui est le responsable.
Dans sa réponse, aucune surprise. Pour lui, la nouvelle renvoie à une humiliation qu’il dit avoir déjà subie. Lorsqu’il poursuit son récit, d’autres souvenirs remontent, cette fois liés à des interventions policières dont il affirme conserver des blessures. Il y a quelques années, alors qu’il faisait un graffiti, un policier aurait couru vers lui avant de le projeter sur le ciment. Kevin reconnaît qu’il avait alors une condition lui interdisant de posséder des marqueurs. Il dit avoir placé ses mains derrière son dos, s’attendant à être arrêté.
« Mon fémur s’est cassé en deux », raconte-t-il, la douleur encore perceptible dans la voix. « Les policiers ne m’ont pas cru quand je leur ai dit que j’avais vraiment mal. Ils m’ont juste laissé comme ça et sont repartis », ajoute Kevin. Il explique avoir mis environ une demi-heure à traverser la rue sans l’aide de personne pour se rendre à une clinique et demander de l’aide. « J’ai été hospitalisé pendant environ huit jours et j’ai subi une opération qui a nécessité la pose d’une tige en titane dans ma jambe », confie-t-il.
Kevin rapporte une autre intervention au cours de laquelle une policière lui aurait fracturé des côtes en le plaquant au sol. « J’ai dit à la policière que j’avais vraiment mal. Contrairement à ce qui s’était passé la fois d’avant, la policière qui venait de me blesser m’a elle-même conduit à l’hôpital », précise-t-il. Lorsqu’on lui demande comment il a vécu ces gestes commis par des personnes censées le protéger, il répond avec sarcasme : « J’étais tellement heureux. »
Sa réponse donne l’impression que la question elle-même l’étonne davantage que les gestes qu’il vient de raconter. Pourquoi lui demander ce qu’il a ressenti après de telles blessures ? Il s’arrête un instant, puis reprend : « Je ne me sens pas en sécurité avec les personnes qui doivent soi-disant me protéger. N’est-ce pas suffisant pour faire changer les choses ? À chaque fois que je les vois arriver, je sais déjà qu’ils ne sont pas là pour me demander si je vais bien. »
À la peur s’ajoute l’amertume de n’avoir jamais reçu d’excuses. « Je n’ai jamais reçu d’excuses des policiers, pas même pour le fémur fracturé ou les côtes cassées », déplore-t-il d’un air las. Il confie être « réduit à compter les jours où la police ne l’humilie pas ». Kevin conclut en disant avoir dénoncé ce qui lui était arrivé, mais sans avoir engagé de démarche formelle. Il explique sa réticence : « C’est un processus trop long. Je ne sais même pas quelles ressources pourraient m’aider, et je n’ai pas beaucoup d’espoir d’obtenir justice. »
Le vrai coût des démarches judiciaires
Me Justin Wee prend des dossiers d’aide juridique de personnes en situation d’itinérance lorsque celles-ci sont poursuivies par des citoyens. « On a l’impression que ces personnes ont plus facilement accès au système judiciaire lorsqu’elles sont poursuivies que lorsqu’elles souhaitent faire valoir leurs droits », observe l’avocat chez ADW Avocats. Me Wee distingue l’admissibilité financière à l’aide juridique des démarches qu’elle couvre. Selon son expérience, une personne qui souhaite poursuivre un policier au civil pour obtenir une compensation pour les préjudices subis — des blessures, par exemple — ne peut généralement pas bénéficier de cette aide, même si elle y est financièrement admissible. Mais si elle est elle-même poursuivie, elle peut alors y avoir accès pour se défendre.
« Je sais qu’il y a des cas particuliers, mais c’est rare et je n’en ai pas vu dans ma pratique », précise-t-il. Les droits existent, mais les moyens de les exercer ne sont pas également répartis. Pour Me Wee, ce déséquilibre ne commence pas au moment de déposer une plainte. Il peut aussi peser sur la relation avec les policiers. « Ce qui est particulièrement préoccupant dans ce type d’abus, c’est que les populations les plus vulnérables sont souvent celles qui subissent ce genre de comportement », affirme-t-il. « Il y a donc un déséquilibre de pouvoir très important, qui peut favoriser les abus d’autorité », ajoute-t-il en liant cette vulnérabilité aux moyens dont les personnes disposent pour se défendre. Le respect de la dignité relève aussi d’une responsabilité élémentaire, souligne l’avocat, pour qui « on ne devrait pas avoir besoin d’une formation particulière pour comprendre que ce genre de comportement est inacceptable ».
« J’ai peur pour ma vie »
Entre deux Timbits, Nicolas ramène la conversation à ce que chaque journée lui demande déjà. « J’essaie seulement de survivre. C’est difficile de se mobiliser quand tu essaies simplement de survivre. » Grand et mince, les cheveux blonds, Nicolas est dans la trentaine. Avant Montréal, il a vécu dans la rue à Toronto. Au début de la rencontre, il se montre réservé, nous pose des questions sur notre présence. Puis, au fil de l’échange, la méfiance s’atténue, il se confie davantage. Il raconte sa peur lorsque des policiers s’approchent de lui. « J’ai l’impression qu’ils vont me tirer dessus. »
Lorsqu’on lui demande s’il craint pour sa sécurité, il précise : « Oui, pour ma vie. » Nicolas dit que les policiers viennent régulièrement réveiller les occupants du campement pour leur demander de se déplacer. Et c’est rarement une intervention humaine et respectueuse. « Souvent ils vont nous secouer avec leurs pieds », explique-t-il.
Il affirme aussi avoir eu des armes pointées vers lui et avoir subi des décharges d’arme à impulsion électrique lors d’interventions où l’utilisation d’armes n’était manifestement pas nécessaire. Ces situations sont arrivées si souvent qu’il dit avoir cessé de les compter. Sa peur s’inscrit dans une histoire qui dépasse Montréal. À Toronto, raconte-t-il, des policiers auraient voulu évacuer un parc où il se trouvait avec son chien. Il se serait alors couché sur l’animal pour le protéger et éviter qu’il morde quelqu’un.
« Les policiers m’ont donné des coups de pied tellement forts que ça m’a fracturé des côtes », décrit-il. Il distingue néanmoins les policiers entre eux. « Certains se comportent mal, d’autres non », nuance-t-il. Bien qu’il reconnaisse la difficulté du métier et les tensions auxquelles les agents sont confrontés, cela ne fait toutefois pas disparaître la crainte qu’il dit éprouver en les voyant approcher.
Lorsqu’il parle de son chien, Nicolas raconte leurs déplacements, leurs habitudes, le fait que l’animal le tirait lorsqu’il circulait en planche à roulettes. « C’est mon meilleur ami depuis 14 ans », dit-il avec émotion. Il confie que son chien lui aurait été enlevé par la police.
« Ils me l’ont enlevé en le présentant comme dangereux. Mais je connais mon chien, il n’est pas dangereux, il a juste eu des réactions de défense. » C’est en prenant connaissance du dossier qu’il dit avoir compris l’ampleur du problème. « J’étais choqué par l’inexactitude des faits rapportés par la police dans les documents. Ils ont présenté une version des événements totalement différente de celle que j’ai vécue. »
Il y voit « clairement un abus de pouvoir ». Il a le sentiment que ses efforts ne suffisent pas et que sa parole « pèse moins lourd que celle des policiers qui ont témoigné dans le dossier ». Aujourd’hui privé de son compagnon, il tente de le récupérer. Les démarches pour le retrouver occupent déjà une place importante dans son quotidien. Porter plainte signifierait mettre d’autres démarches de côté, explique-t-il.
« Porter plainte, c’est le dernier de mes soucis. Je dois trouver de quoi manger, où dormir, comment me protéger, et un moyen de récupérer mon chien. »Dénoncer une intervention représente une démarche de plus, dans une journée où les besoins les plus pressants restent parfois sans réponse.
Porter plainte, mais avec quels moyens ?
Annie Archambault, créatrice de contenu qui aborde les réalités des personnes en situation d’itinérance et qui a elle-même connu l’itinérance, apporte un autre éclairage sur ces obstacles. Pour elle, l’existence de ressources juridiques ne suffit pas à expliquer pourquoi une personne y recourt ou non. Elle évoque le repas que l’on risque de manquer ou l’heure d’arrivée dans un hébergement. Elle parle aussi de la honte, de la peur du jugement et de la difficulté à se sentir assez important pour entreprendre ces démarches. « Est-ce qu’on accompagne la personne pour qu’elle n’ait pas honte ? » demande-t-elle.
Elle rappelle notamment l’existence de la Clinique Droits Devant et de l’aide juridique. Mais elle invite à regarder ce qui précède le dépôt d’une plainte, lorsque la personne doit encore décider si elle peut et si elle veut raconter ce qui lui est arrivé.
Le Commissaire à la déontologie policière prévoit plusieurs façons de recueillir cette parole. Une plainte peut être déposée en ligne, sur rendez-vous téléphonique ou, dans certaines situations, oralement auprès de son personnel. Un organisme communautaire peut également aider à la préparer. Les démarches ne sont donc pas obligatoirement liées à un formulaire à remplir seul. Il y a toutefois un délai à respecter. La règle générale prévoit un an à compter de l’événement ou de sa prise de connaissance pour porter plainte. Le Commissaire recommande de réunir rapidement les documents et les coordonnées des témoins, tout en précisant qu’il n’est pas nécessaire de disposer de toutes les réponses ou de toutes les preuves pour que la plainte soit analysée.
Ces modalités existent pour faciliter le dépôt. Elles ne disent pas si Nicolas disposerait, au moment voulu, du temps, de l’énergie, de la santé ou de l’accompagnement nécessaires pour déposer plainte. C’est sur cette disponibilité que portent ses paroles et celles d’Annie Archambault.
À Montréal, qui demande des comptes à la police ?
Pour Kevin et Nicolas, dénoncer les comportements policiers qu’ils disent avoir subis représente une démarche difficile, parfois inaccessible. Mais au-delà des recours individuels, une autre question se pose : qui doit demander des comptes à la police lorsque de telles allégations sont rendues publiques ?
À l’hôtel de ville de Montréal, les révélations concernant le PDQ 21 ont relancé le débat sur la responsabilité des élus et les mécanismes de surveillance du SPVM. Le 16 octobre, dans des propos rapportés par La Presse, la mairesse Soraya Martinez Ferrada dénonce un geste « aussi inhumain » et s’inquiète d’une « relation de confiance […] fragilisée » entre les organismes communautaires et les policiers du PDQ 21. Elle souligne toutefois qu’« on doit attendre les résultats de l’enquête ».
Trois jours plus tard, le 19 octobre, l’opposition officielle, Projet Montréal, dépose une motion demandant que le directeur du SPVM, Fady Dagher, et son équipe soient entendus dans un délai de sept jours ouvrables au sujet des dossiers distincts des PDQ 21 et 39. L’opposition souhaite examiner la supervision des agents, les correctifs apportés et la culture organisationnelle du SPVM, sans se substituer aux enquêteurs.
L’administration municipale fait toutefois modifier la motion pour reporter cette rencontre jusqu’à la conclusion des enquêtes administratives, disciplinaires et criminelles, invoquant la nécessité d’en préserver l’intégrité. La motion amendée prévoit néanmoins que la Commission de la sécurité publique soit saisie rapidement du dossier du PDQ 21 et tienne une séance à huis clos ainsi qu’une séance publique. Projet Montréal vote contre cette version, jugeant l’attente trop longue.
Pour la cheffe de l’opposition, Ericka Alneus, les élus ont la responsabilité de demander des comptes à l’institution policière.« On doit aussi s’assurer que les acteurs de la ville respectent et honorent la sécurité et la dignité des gens, quelle que soit leur situation économique », affirme-t-elle en entrevue à La Converse. Interrogée sur le partage présumé de la vidéo dans un groupe associé à l’extrême droite, elle réagit : « C’est extrêmement troublant. » Au-delà du geste allégué, sa diffusion soulève à ses yeux des questions sur le fonctionnement de l’institution. « Ça amène des enjeux aussi de comprendre la culture organisationnelle », explique-t-elle. La cheffe de l’opposition rapproche les révélations sur le PDQ 21 de celles sur le PDQ 39, survenues, rappelle-t-elle, cinq mois auparavant. Tout en distinguant les deux affaires et sans vouloir se mêler des enquêtes policières, elle souhaite que les responsables politiques puissent questionner le climat qui règne au sein de l’organisation. « On veut juste s’assurer que ce ne soit pas la pointe de l’iceberg. » Selon l’opposition, l’attente avant la rencontre avec la direction du SPVM pourrait durer un à deux ans, voire davantage. Sollicité pour préciser les raisons du report et confirmer ou nuancer ce délai, le cabinet de la mairesse n’avait pas répondu à nos questions au moment de publier, malgré une relance.
Dans une publication sur X datée du 25 octobre, Mme Martinez Ferrada a néanmoins salué la décision du gouvernement de demander des enquêtes indépendantes à la suite des allégations concernant un policier du PDQ 21, tout en réclamant des réponses pour les citoyens. Au-delà de ce débat sur la surveillance du SPVM, les témoignages recueillis dans le campement soulèvent aussi des questions sur les interventions quotidiennes des policiers auprès des personnes en situation d’itinérance.
La Converse a demandé à la Ville dans quelles circonstances ses équipes doivent être accompagnées du SPVM lors d’interventions dans les campements, quelles protections sont offertes contre les abus et quelles solutions de rechange sont envisagées. Le 20 octobre, le service des communications municipal a indiqué avoir acheminé notre demande aux relations médias du SPVM, sans répondre directement à nos questions. De son côté, le SPVM nous a renvoyées à son communiqué du 16 octobre, dans lequel il affirme prendre les allégations au sérieux. Il rappelle son engagement à traiter les personnes en situation d’itinérance avec humanité et met de l’avant les équipes mixtes réunissant policiers et intervenants spécialisés.
Sur le plan de la formation, Véronique Brunet, responsable du Bureau du registraire et des communications de l’École nationale de police du Québec, rappelle que les futurs agents sont formés à leurs devoirs autant qu’à leurs pouvoirs. Elle décrit une mise en situation auprès d’une personne itinérante qui ne présente aucun danger et n’enfreint aucun règlement. Les aspirants policiers doivent entrer en communication avec cette personne, évaluer ses besoins et déterminer si une intervention est nécessaire.Questionnée sur les témoignages recueillis, elle limite sa réponse au mandat de l’École.
Et si la police n’était pas toujours la bonne réponse ?
Au-delà des enquêtes et des mécanismes de surveillance, les témoignages recueillis soulèvent une autre question : la présence policière est-elle toujours nécessaire lors des interventions auprès des personnes en situation d’itinérance ?
Pour Annie Archambault, la confiance envers un policier ne signifie pas nécessairement une confiance envers l’institution. « Ça m’est déjà arrivé de rencontrer une personne en situation d’itinérance et qu’elle-même me demande de contacter un agent précis, parce qu’une relation de confiance s’était construite avec lui », précise-t-elle. Mais ces liens individuels ne suffisent pas, à ses yeux, à justifier la présence policière dans la quasi-totalité des interventions.
Elle rapporte d’ailleurs une conversation avec Fady Dagher qui lui demandait pourquoi les personnes vivant dans la rue ne leur faisaient pas confiance. Elle lui avait répondu par une question : « Avait-on demandé aux personnes concernées si elles souhaitaient cette collaboration et dans quelles conditions elles pourraient l’envisager ? »
Dans le campement, Nicolas explique justement ce qu’il voudrait voir changer. Il souhaite des rencontres « d’humain à humain », sans présence systématique d’agents armés.« Pourquoi les employés de la Ville de Montréal doivent-ils impérativement venir accompagnés du SPVM pour couper notre électricité ? » demande-t-il.
À Montréal, une réponse sans présence policière existe déjà : l’Équipe mobile de médiation et d’intervention sociale (ÉMMIS), accessible en composant le 211.Ce projet municipal est financé par la Ville et le gouvernement du Québec, et ses interventions sont assurées par des organismes partenaires. Son mandat se limite toutefois aux situations non urgentes liées à la cohabitation dans l’espace public.
Pour aller plus loin, Annie Archambault réclame plutôt un service d’urgence psychosociale accessible par le 911 et indépendant de la Ville comme du SPVM. Selon elle, les policiers ont été amenés à prendre en charge des situations qui devraient relever d’autres professionnels. « On leur a imposé ce rôle-là au fil des années. [...] C’est pas des intervenants. C’est pas les mêmes études. C’est loin d’être la même chose », souligne-t-elle. Selon elle, il faut pouvoir choisir une autre réponse que la police. « Je crois fermement en une équipe d’urgence psychosociale. Donc, mettons, t’appelles le 911, t’as le choix entre les pompiers, l’ambulance, la police ou une équipe d’intervenants psychosociaux », propose-t-elle.
Elle évoque notamment le programme Behavioral Crisis Response (BCR), mis en place à Minneapolis, au Minnesota, en décembre 2021, en réaction directe au meurtre de George Floyd par un policier de la ville, le 25 mai 2020. Ce service permet d’envoyer, par l’intermédiaire du 911, des intervenants en santé mentale non armés auprès de personnes en crise, sans accompagnement policier systématique. Leur rôle est de désamorcer les situations, d’offrir un accompagnement et d’orienter les personnes vers les ressources appropriées.
Une fiche officielle de la Ville décrit toutefois comme « extrêmement rares » les situations impliquant une arme ou une menace de violence physique qui nécessitent un renfort policier. Selon une estimation de l’opérateur Canopy Roots, rapportée par MPR News en mars 2024, environ 80 % des appels seraient traités uniquement par l’équipe du programme BCR.
En attendant, ces changements paraissent lointains pour Nicolas, Kevin et leurs voisins du campement, alors que le froid, lui, arrive.
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