Antony Dagger et Freddy Lloyd dans leur studio Photo: Courtoisie / Jordan Sully
24.2.23
Le WarmUp FM : faire une place à la culture hip-hop montréalaise
Inspiration
Félix Lacerte-Gauthier
Illustrator:
COURRIEL
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Bien que le hip-hop soit l’un des genres musicaux les plus écoutés au Québec, il reste encore peu représenté dans les médias traditionnels. Comblant un vide, Le WarmUp FM donne une visibilité et une plateforme à des artistes au succès indéniable, mais qui restent dans l’ombre, loin des projecteurs.

Comme chaque jeudi, Antony et Freddy s’installent confortablement devant leur micro. Face à eux, l’humoriste Oussama Fares est de passage à leur émission radiophonique hebdomadaire.

Il parlera de lui et de ses projets, avant de laisser son siège au rappeur White Migz, qui est pour sa part venu avec son entourage afin de faire une performance en direct.

Une autre semaine qui se conclut pour Le WarmUp, l’une des rares émissions radiophoniques à s’intéresser à la scène hip-hop montréalaise. Depuis leurs débuts, en 2018, les deux animateurs se font une mission de tendre le micro à des artistes populaires dans la communauté, mais souvent ignorés des grands médias.

Bien que l’émission du WarmUp FM soit présentée sur les ondes d’une station communautaire, à savoir Radio Centre-Ville 102,3 FM, elle s’est rapidement imposée dans son milieu, alors que certains des artistes les plus écoutés en ville, dont Izzy-S, Tizzo ou Raccoon, y ont fait des apparitions.

« Tous les médias qui se présentent contre nous montrent quelque chose d’autre. Nous, on met de l’avant ce que les gros médias ne veulent pas présenter. Je pense que les artistes apprécient ça et qu’ils se sentent à la maison quand ils viennent ici », croit Freddy Lloyd, l’un des deux animateurs du WarmUp.

« C’est important que le monde réalise que c’est beaucoup d’investissements depuis le début. On n’a pas fait d’argent avec l’émission. On fait ça pour la culture », ajoute, à ses côtés, Antony Dagger, le fondateur de l’émission.

Progresser

L’émission a grandi à un point tel que certains sont prêts à payer pour y être invités. Sa crédibilité permet aux deux animateurs d’attirer certains des plus grands noms de la scène locale.

« On ne veut pas que notre show devienne un endroit où tu peux payer pour venir. Sinon, ça n’a aucune valeur, n’importe qui pourrait venir », met toutefois en garde Freddy. Les performances en direct font également partie de la formule de l’émission. L’espace adjacent au studio permet d’accueillir jusqu’à une centaine de personnes, ce qui offre aux artistes la possibilité de se produire devant un public.« C’est une chose venir, mais une fois que tu vois comment c’est présenté, c’est ultraprofessionnel. Et le confort qu’ils ont ici, ils ne l’auront nulle part ailleurs », ajoute Freddy.

L’automne dernier, par exemple, le rappeur Shreez était sur place en compagnie de son entourage dans le cadre du lancement de son album Je suis canicule.« Ils font jouer nos musiques et nous donnent une plateforme. C’est une façon de redonner », explique le rappeur au téléphone. Lui-même avait découvert l’émission par Instagram et y avait fait quelques apparitions au fil du temps, avant d’accepter d’y faire son lancement.

« Ça montre que tu peux faire confiance aux artistes. Ce sont des professionnels qui veulent juste partager leur musique. Peut-être qu’à Radio-Canada, ils ne se sentiraient pas aussi bien. Avec nous, il n’y a pas de barrière. On grandit ensemble », souligne Antony Dagger.

« C’est presque la même chose que La semaine des 4 Julie ou Belle et Bum, sauf que c’est du hip-hop. C’est quelque chose qu’on n’a nulle part ailleurs à Montréal – que l’artiste puisse venir, que du monde l’écoute dans la salle et qu’on fasse un show live », compare Freddy Lloyd.

Raccoon, de son vrai nom Shamyr Daléus-Louis, a pour sa part participé à quelques reprises au WarmUp. Pour lui, l’émission se démarque par son contenu, qui mêle freestyle et entrevues, tout en permettant de faire entendre de nouveaux sons en exclusivité.

« Les médias traditionnels sont un peu frileux par rapport au hip-hop. Pour avoir un média hip-hop, il faut déjà être un connaisseur ou un amateur de cette culture pour être capable de faire une belle entrevue et comprendre ce qui se fait », analyse-t-il. « C’est une émission qui donne tellement à la culture ! Ce sont des précurseurs. Ce sont des gars qui étaient là avant qu’il y ait ce buzz urbain ou cet aspect de diversité et tout ça. Ça fait longtemps qu’on les voit grind. Je suis heureux, lorsque j’ai une occasion, de venir ici », confie l’humoriste Oussama Fares, qui a pour sa part découvert l’émission sur Internet.

Antony Dagger Photo: courtoisie de Jordan Sully

Peu de place dans les médias

Le WarmUp est plutôt unique dans le paysage médiatique québécois. Bien que les artistes du milieu du hip-hop montréalais puissent chacun cumuler des centaines de milliers d’écoutes sur les plateformes de diffusion en ligne, ils sont bien souvent mis à l’écart par les grands médias.

« Le gros problème pour moi, c’est que la culture hip-hop a des codes que les grands médias ne connaissent pas. C’est là que ça devient problématique et qu’il y a une scission entre les deux. Aux États-Unis, c’est moins le cas. La culture hip-hop fait davantage partie de la culture populaire », explique Félix B. Desfossés. Journaliste spécialisé en histoire de la musique au Québec, ce dernier est notamment l’auteur du livre Les racines du hip-hop au Québec.

Depuis quelques années, il remarque cependant que la porte est davantage ouverte, avec des artistes comme Koriass et Souldia qui réussissent à avoir une place au sein des médias traditionnels. Une place qui est toutefois plus difficile à prendre pour les artistes issus de la diversité.

« Je ne pense pas que ce soit volontaire de la part des grands médias, mais je crois qu’il y a quelque chose qui témoigne de la société québécoise et de son problème avec le racisme systémique. Je vois dans ces médias quelque chose d’involontaire, comme de se dire que certains visages vont plaire davantage au grand public », se désole M. Desfossés.

Une situation d’autant plus ironique que plusieurs de ces artistes ont davantage d’écoutes en ligne que certaines des vedettes médiatiques du Québec. Par exemple, pour la période allant du 15 octobre au 30 décembre 2021, Enima a été l’interprète québécois le plus écouté sur les plateformes en ligne, selon un rapport de l’Observatoire de la culture et des communications du Québec.

« Les grands médias ne comprennent pas qu’ils pourraient être en train de se créer le public de l’avenir s’ils allaient vers les artistes qui ont les grands chiffres », souligne M. Desfossés.

Il croit néanmoins qu’il est possible, pour un artiste racisé, de devenir une vedette au Québec, à condition de cocher « certaines cases “grand public” ». Il donne en exemple le groupe Muzion, qui, à ses yeux, a réussi à le faire sans compromettre son intégrité artistique.

« Il ne faut pas oublier que les stations de radio d’ici, ce sont des stations de musique pop. Certaines paroles ne sont pas acceptées au niveau pop au Québec. Mais comme je dis aux artistes, aujourd’hui, ils n’ont plus besoin de la radio pour se promouvoir », note Malik Shaheed, en évoquant la démocratisation d’Internet et l’arrivée des réseaux sociaux.

Il estime également que les artistes doivent trouver des façons d’élargir leur public dans les marchés francophones à l’extérieur du Québec. Ancien VJ à MusiquePlus, il y a notamment animé une émission sur le hip-hop. Il a également œuvré au sein de diverses radios au fil des années.

« Pour les artistes, c’était leur seule visibilité ; les radios ne voulaient rien savoir », se remémore-t-il en faisant allusion à ses années à MusiquePlus. Et bien qu’il avait le soutien de sa directrice, il ne disposait que d’une heure par semaine pour faire jouer les derniers clips, provenant tant du Québec que des États-Unis et de la France.

« Il y a encore de la résistance contre le hip-hop, et les artistes qui vont jouer à la radio, ce ne sont pas les artistes noirs. Mais ceux qui ont lancé le hip-hop, ce sont des Noirs, tout comme ceux qui le font bouger. Mais ce n’est pas l’image qu’on donne aujourd’hui», se désole M. Shaheed.

Selon lui, la situation ne changera pas tant qu’il n’y aura pas des gens « qui ressemblent aux artistes » au sein des grands médias. « [Sinon], tu auras toujours le problème, parce qu’ils ne comprennent pas le message et la culture », juge-t-il, en soulignant au passage la nécessité d’avoir des « alliés blancs » pour faire avancer les choses.

Freddy Lloyd. Photo: Courtoisie / Jordan Sully

Développer un concept

Freddy Lloyd a grandi à Montréal dans le quartier de Côte-des-Neiges au sein d’une famille d’origine haïtienne. C’est par ses proches et son entourage qu’il a découvert, dès son plus jeune âge, la musique hip-hop.

« J’ai étudié en communication, et les médias m’ont toujours intéressé. J’ai toujours trouvé ça bizarre qu’on n’ait pas un médium hip-hop à la radio. Je cherchais la possibilité de faire ce qu’on fait présentement », confie-t-il.

De son côté, Antony Dagger, l’autre animateur de l’émission, a vécu dans l’est de Montréal, avant de déménager à Laval. C’est au Collège de Bois-de-Boulogne que son intérêt pour le monde des médias s’est confirmé.

« J’ai fait communication-cinéma, mais je passais plus de temps à la radio étudiante que dans mes cours, se remémore-t-il. Depuis le début, j’adore ça, j’adore me mettre de l’avant. Je me suis beaucoup démarqué là-bas, et c’est ce qui m’a amené à être qui je suis aujourd’hui. »

Il a travaillé à une première émission, Le WarmUp du Week-end, qui a fini par former le squelette du WarmUp FM.

« C’était un peu comme un bébé qui se formait, mais je n’avais pas la bonne équipe pour faire ça. Et puis, ma cousine m’a présenté Freddy et on a connecté », explique-t-il.

C’était à l’été 2018. La chimie s’est rapidement installée entre eux. En octobre prochain, les deux compères célébreront le cinquième anniversaire de leur émission.

« Tous les deux, on cherchait à couvrir la scène urbaine. J’avais souvent parlé à Antony du fait que je pensais qu’il y avait une place pour une radio ou une émission hip-hop à Montréal. C’est aussi ce qu’il cherchait à faire de son côté », explique Freddy Lloyd.

« Freddy a vraiment ce côté anglophone, alors que moi, je suis plus du côté rap français. C’est comme ça que Le WarmUp devient solide ; ça fait en sorte qu’on se complète et qu’on touche à tout », ajoute Antony Dagger.

Les deux animateurs ne comptent pas s’arrêter là. Ils planchent sur d’autres projets, dont l’idée de faire un gala hip-hop au Québec. Leur but reste toujours le même : promouvoir la scène hip-hop au Québec et développer une communauté autour de l’émission pour impliquer davantage leur public. Ils souhaitent également rappeler que les médias traditionnels ne sont plus une plateforme incontournable.

L’actualité à travers le dialogue.
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